«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Connaître ses ennemis

ENTREVUE

Le plan politique de Mélanie Joly

La ministre du Patrimoine canadien a des objectifs précis et les mots pour le dire

Elle s’appelle Mélanie Joly. Elle a eu l’audace effrontée de briguer la mairie de Montréal en 2013. Elle est plutôt devenue ministre du Patrimoine canadien deux ans plus tard, une drôle d’appellation contrôlée qui correspond en fait au titulariat de la culture et des communications.

 

Est-elle plus heureuse là, la libérale trentenaire, à sillonner le monde et son pays-continent plutôt que les arrondissements autour du mont Royal ?

 

«  Je ne peux pas comparer. Le destin a décidé de faire de moi la ministre du Patrimoine canadien et je suis contente de l’être  », répond d’entrée de jeu la ministre rencontrée cette semaine en marge du congrès de l’Association québécoise de la production médiatique (AQPM), à Mont-Tremblant. Tout ce qui compte en production pour la télé, le cinéma ou le Web y était, 300 professionnels environ.

 

Quand elle s’était lancée en politique, la chroniqueuse féministe Judith Lussier avait décrit Mme Joly comme «  une professeure de cassettes  ». Elle appartenait à la pire caste des bonimenteurs, du point de vue des journalistes, celle des relations publiques. Du genre capable de répondre en souriant : donnez-moi 15 minutes et je vous reviendrai avec le mensonge que vous pourrez présenter comme ma vérité.

 

Les premiers mois au cabinet n’ont pas vraiment modifié l’impression de casséïte aiguë sur fond d’imprécision. L’an dernier, au même endroit, pour le congrès 2016 de l’AQPM, Mme Joly ânonnait en boucle des phrases creuses sur l’importance de la créativité.

 

Il fallait donner un peu de temps à l’avocate pour maîtriser les lourds et complexes dossiers. C’est chose faite. Et si Mme la Ministre a répété au dîner d’apparat de l’AQPM ce qu’elle a dit en entrevue préalable au Devoir, personne ne peut plus lui reprocher de ne pas avoir les idées claires, des objectifs précis et les mots pour le dire. La cassette est pour ainsi dire démêlée.

 

Moderniser le tout

 

Sa lettre de mandat de novembre 2015 rappelait les promesses électorales libérales à réaliser, dont l’augmentation des budgets de différentes agences (ICI Radio-Canada/CBC, le Conseil des arts, Téléfilm), en voie de réalisation. Rapidement, la nouvelle titulaire a compris que le système construit autour des dernières décennies devait être rénové de fond en comble. Elle a donc lancé un vaste chantier, sans limites ni contraintes.

 

«  Je me suis vite rendu compte qu’il fallait moderniser le tout, qu’il fallait tout mettre sur la table, mais qu’il fallait commencer par entendre ce que les gens avaient à dire, raconte-t-elle attablée au fond d’un bar générique. C’est ce que nous avons fait avec les consultations l’an passé. Maintenant, il faut se demander quelle est notre vision et comment nous allons développer notre nouvelle politique publique.  »

 

Le député Pierre Nantel, du Nouveau Parti démocratique, critiquait la présumée lenteur du processus dans nos pages cette semaine. Mélanie Joly réplique que 50 000 personnes ont participé aux consultations publiques sur la culture, ce qui en fait une des plus courues des dernières années avec celles sur la défense et la sécurité nationales.

 

«  Je suis allée au-delà de ma lettre de mandat parce que nous n’avons pas repensé la plupart de nos leviers depuis trente ans  : tout le système date d’avant Internet, et c’est évident que nous devons bien faire les choses. Nous avons mené des consultations auprès du public, organisé des discussions avec les professionnels.  »

 

L’extraterritorialité

 

La numérisation devient la clé de voûte de cette reconstruction. Normal, la culture, comme à peu près tout le reste, y compris la politique, passe à la moulinette digitale. Seulement, à la longue, Mme Joly et ses conseillers ont pris conscience de la difficulté de harnacher la révolution en marche.

 

Comment un gouvernement, même supranational, peut-il discipliner les nouveaux géants numériques ? Pourquoi, par exemple, ne pas forcer Netflix et d’autres services en ligne à contribuer, comme les câblodistributeurs, au système canadien de soutien à la production des écrans nationaux ?

 

La ministre du Patrimoine répond franchement que cette option demeure illusoire. Même les pays européens réputés plus interventionnistes à cet égard n’y arrivent pas encore, n’y arriveront peut-être jamais.

 

«  Les États qui ont des lois visant directement les plateformes numériques font face à des enjeux d’extraterritorialité et donc de mise en oeuvre de leurs lois, dit-elle. La France a essayé de procéder de la sorte. L’Allemagne aussi. La discussion se déplace au niveau de l’Union européenne. Mais on n’est pas encore dans l’imposition de ce genre de directive. Ça prend du temps. Et au même moment, les changements technologiques vont extrêmement vite, et la pénétration des plateformes numériques s’accélère.  »

 

Elle cite comme exemple la France, qui a passé en 2013 un accord de quelque 90 millions de dollars avec Google pour aider les médias dans la transition numérique de la presse d’information.

 

«  Je crois que nous pouvons arriver à des ententes qui seront importantes et qui auront des retombées positives. […] Moi, je cherche de l’efficacité et de l’impact. J’ai donc décidé de favoriser une approche impliquant des ententes avec le milieu des plateformes numériques.  »

 

De la diversité

 

Elle était en Californie en avril pour rencontrer des dirigeants de Google et de Netflix. La stratégie mise maintenant sur la notion de diversité culturelle, un principe qui vaut en culture comme en communication, pour les arts comme pour l’information, assure-t-elle.

 

«  J’en appelle à leur responsabilité en tant qu’entreprises pour s’assurer de soutenir le contenu national et sa promotion par l’entremise de la découvrabilité sur leurs plateformes, dit la ministre. Je m’appuie sur la notion de la diversité culturelle développée par l’UNESCO. Je vais m’assurer de présenter ce principe aux plateformes, et en même temps je vais continuer les discussions avec les autres États, la France, l’Allemagne, l’Union européenne. Je fais les deux.  »

 

Elle assure d’ailleurs que, si un partenaire commercial tentait d’inclure la culture dans un accord de libre-échange, nouveau ou revu et corrigé, elle et le fédéral veilleraient au grain. Monique Simard, patronne de la Société de développement des entreprises culturelles, s’inquiétait récemment dans Le Devoir du fait que les milieux culturels et politiques canadiens ne paniquent pas devant les dangers non protectionnistes. Après tout, les États-Unis songent à rouvrir l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), et ils devraient logiquement avoir des demandes sur tout le numérique.

 

«  Il n’y a pas de négociation en cours pour l’ALENA, commente la ministre. Dans l’éventualité où le traité serait renégocié, on serait prêts. Et on va s’assurer de faire respecter l’exemption culturelle, parce que c’est une priorité pour notre gouvernement.  » Elle a été applaudie par les congressistes de l’AQPM quand elle leur a répété cet engagement.

 

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