«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le peuple québécois face à son destin

Où en sommes-nous ? Quel est le défi majeur à relever ?

Tribune libre de Vigile
vendredi 14 avril
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« Ma patrie, c’est la langue française », affirmait Albert Camus. La langue, c’est le pivot de l’identité, que développe et fortifie la liberté de penser, d’agir, de ressentir. De vivre. Les idées, les valeurs, les comportements gravitent autour de la langue.

Cette patrie immatérielle est officialisée en Nouvelle-France par l’Édit de création du Conseil souverain, dont l’enregistrement en 1663 se fit selon l’Ordonnance de Villers-Cotterêts, qui avait fait du français la langue du Royaume de France en 1539. Cet héritage du roi François Ier s’est perpétué chez nous malgré la précarité de notre patrie matérielle après la Cession en 1763, c’est-à-dire la succession de nos territoires incertains : le Bas-Canada, le Canada-Est (avec le hiatus de la proscription du français dans les documents de la législature entre 1840 et 1848), le Québec. L’Acte d’Union (1840) marque le début de la minorisation de nos élus, à laquelle s’ajoute la minorisation démographique avec la Confédération (1867). Les Bas-Canadiens récupèrent cependant un demi-État, la province de Québec.

La suite de ma réflexion est inspirée par l’article d’Éric Poirier paru dans L’Action nationale (janvier-février 2017), « Défense de la langue française sans faux pas ». Ce numéro centenaire, qui est une sorte de bilan collectif, s’achève logiquement avec cet article puisque la langue française est notre référent identitaire primordial et qu’elle est le moteur essentiel de notre aspiration à l’indépendance.

Dans son examen historique du thème de la langue dans la revue phare, M. Poirier découpe le dernier siècle en périodes qui permettent de saisir l’évolution des débats et des enjeux linguistiques, qui sont au cœur du destin national. Je me contenterai ici de les résumer.

De 1917 à 1945 : fidélité à l’idéologie de conservation

Un demi-siècle après la Confédération, la perspective nationale est celle du Canada français minoritaire. Il est donc en position de quémandeur en revendiquant l’égalité des deux langues. Voici les principaux événements de cette époque : appui à la lutte des Canadiens français de l’Ontario contre le Règlement 17 qui cherche à supprimer les écoles françaises de cette province (1912-1927) ; obtention du timbre-poste bilingue (1927) ; revendication du développement du bilinguisme dans la fonction publique fédérale ; abrogation dès 1938 de la loi du premier ministre Maurice Duplessis qui avait rendu prépondérante la version française des lois de la province de Québec (1937), faute d’appuis chez les siens (la revue était demeurée silencieuse à cause de son attachement à l’idéologie égalitaire).

De 1945 à 1960 : par-delà l’idéologie de rattrapage

Les revendications de l’égalité des deux langues continuent au sein de la revue parce que le bilinguisme avance, quoique timidement, au sein de l’appareil fédéral, par exemple l’avènement de la traduction simultanée à la Chambre des communes (1959). Un nouveau courant était toutefois apparu : l’appui à l’autonomisme de Maurice Duplessis avec un plaidoyer (1954) pour la décentralisation de la fédération canadienne en faveur du Québec, foyer national des Canadiens français. On comprend aussi que la mauvaise qualité du français parlé par les écoliers est attribuable au destin tragiquement incertain de la nation (1959).

De 1962 à 1996 : leadership au temps de l’idéologie de dépassement

Avec la Révolution tranquille, le Québec devient sa propre référence : il prend conscience qu’il doit lui-même tracer les voies de son émancipation, sur son territoire. Dans leur psyché collective, les Canadiens français du Québec, minoritaires au Canada, se transforment en Québécois, majoritaires au Québec.

À Ottawa, la commission Laurendeau-Dunton ou BB (sur le bilinguisme et le biculturalisme) préconise un nouveau pacte entre les deux peuples fondateurs (1963-1971), mais le premier ministre canadien Pierre Elliott Trudeau élimine le volet biculturalisme — il adoptera plutôt la politique sur le multiculturalisme en 1971 — pour retenir le bilinguisme au sein de la seule Administration fédérale par une loi sur les langues officielles (1969).

C’est donc l’affrontement des visions : le français officiel territorial au Québec contre le bilinguisme officiel administratif fédéral. L’Action nationale dénonce la posture fédérale superficielle qui ramène à l’idéologie de la conservation, celle d’un soutien insuffisant à la langue parce qu’il n’est pas fondé sur une restructuration politique globale.

La crise de Saint-Léonard (1968) sur la langue de l’enseignement suscite la commission Gendron (1968-1973) [elle conclura qu’il faut faire du français la langue commune des Québécois]. La suicidaire loi 63 (1969), qui offre le libre choix de la langue d’enseignement, et l’aliénante loi 22 (1974), qui établit un droit confus à l’enseignement en anglais, sont combattues par la revue. Finalement, la loi 101 (1977) crée une politique linguistique globale — on la considère comme l’amorce de la souveraineté nationale.

Mais après l’échec du premier référendum sur la souveraineté (1980), la Charte canadienne des droits et libertés ajoutée par P. E. Trudeau à la Constitution canadienne lors de son importation unilatérale (1982) sert à écarter la clause Québec de la Charte de la langue française pour imposer la clause Canada concernant le droit à l’enseignement en anglais au Québec : les compétences constitutionnelles et les frontières du Québec sont ainsi transgressées, au profit du gouvernement des juges fédéraux, qui feront au fil des années une interprétation restrictive des droits du français.

De 1996 à aujourd’hui : idéologie post-dépassement

Un certain épuisement politique se manifeste après l’échec du deuxième référendum sur la souveraineté (1995). Le Québec s’enlise. Toutefois, on est maintenant conscient que l’avenir de la langue française est indubitablement lié au statut politique du Québec, précisément à la fondation d’un État français complet avec son assise territoriale. Et puis, on assiste en ce moment au retour des nations sur la scène internationale…

L’analyse de M. Poirier se termine sur l’appel à préparer le prochain éveil national.

L’éveil national

En comparaison, la période actuelle et celle de 1945-1960, ne se ressemblent-elles pas par leur ambivalence ? Elles apparaissent comme des périodes floues où se côtoient deux mouvements de force similaire qui vont en sens contraire, l’un orienté vers Ottawa, l’autre vers Québec. Tandis que le principal horizon de la période 1917-1945 (qui remonte en fait à 1840) est le Canada, et celui de la période 1962-1996, le Québec.

Entre 1945 et 1960, l’idéologie de rattrapage n’est que l’espoir intensifié de l’idéologie de conservation, dans le cadre canadien. Depuis 1995, les fédéralistes québécois, ayant renoncé à toute revendication de réforme constitutionnelle, sont devenus extrémistes : ils macèrent dans l’exacerbation de l’idéologie de conservation du régime canadien TEL QUEL.

En ce 150e anniversaire de la Confédération, le constat est pourtant impitoyable : le fédéralisme est un échec lamentable. Les francophones n’arrivent pas à maintenir leur langue et culture hors du Québec, où leur anglicisation cumulative au fil des générations était de 67 % en 1991 (d’après le dernier recensement honnête sur l’origine ethnique selon Charles Castonguay) ; le Québec, à titre de foyer national, est lui-même en voie de lente régression selon la langue d’usage (d’après les plus récents recensements). Avec le taux d’immigration démesuré du Canada, jamais l’ensemble des collectivités francophones — comprenant celle du Québec — ne « rattrapera » le Canada anglais dans le régime fédéral. La question du territoire national est donc limpide : seul le Québec peut espérer devenir viable pour une collectivité nationale.

L’autonomisme de Maurice Duplessis, qui fit adopter le drapeau du Québec (1948), refonda la conscience nationale territoriale ; rappelons que le drapeau des patriotes fut le premier drapeau national officiel lors de l’éphémère République du Bas-Canada (1838). Dans les années 1960 et 1970, la métamorphose de l’autonomisme en indépendantisme déboucha sur des revendications linguistiques globales fondées sur le territoire du Québec.

À l’opposé, les Canadiens français attachés à l’idéologie de conservation ont obstinément promu la solution tronquée du bilinguisme strictement administratif. Mais l’appareil fédéral s’est avéré une machine à angliciser les fonctionnaires francophones. Le français est peu répandu hors du service de traduction : réduit à cette activité, le français est privé de sa fonction créatrice. On peut prévoir le signe ultime de la capitulation des fédéralistes québécois : leur renonciation au bilinguisme de façade lui-même ; l’introduction récente du robot de traduction pour remplacer les traducteurs en chair et en os s’annonce comme la pénultième étape de l’anéantissement de la présence francophone dans la fonction publique fédérale.

Avec le désespoir qui les ronge actuellement, les fédéralistes québécois cherchent à entraîner leurs concitoyens dans l’abîme multiculturel, qui conduit à l’inexistence nationale. D’ailleurs, les trompettes du système médiatique servile viennent d’annoncer l’ouverture de la chasse destinée à avilir et casser tout digne patriote, naturellement attaché à sa langue et à sa culture, avec l’arme accusatrice de « racisme ou discrimination systémiques », ce nouveau péché originel totalitaire.

Toutefois, les Québécois lucides voient que le régime canadien monarchiste est nu. Il est à la veille d’imploser. Le gouvernement québécophobe de Philippe Couillard, qui ne cesse de se défiler de ses responsabilités, cherche à instaurer le règne du vide. C’est donc la confrontation assurée entre les Québécois qui veulent l’affranchissement collectif et ceux qui y ont renoncé. La lutte primordiale est engagée entre les patriotes éveillés et les apatrides nihilistes. Encourageons les patriotes à orienter tous leurs actes pour faire advenir la prochaine période.

C’est imminent : l’idéologie de la fondation de la République

La liberté de disposer de soi du peuple québécois doit s’incarner dans la République du Québec, qui est la seule à pouvoir garantir une protection linguistique pérenne.

* * *

Dans un prochain article, j’analyserai les perspectives actuelles de l’accession du Québec à l’indépendance.

Commentaires

  • M. Richard, 17 avril 18h18

    ’’Toutefois, les Québécois lucides voient que le régime canadien monarchiste est nu. Il est à la veille d’imploser. Le gouvernement québécophobe de Philippe Couillard, qui ne cesse de se défiler de ses responsabilités, cherche à instaurer le règne du vide.’’

    Selon ce que j’ai lu, il y assez longtemps que le Québec (et le Canada) ont été vendus à des interêts étrangers.

    En 2008, en particulier, d’importantes sommes ont été transferées à Goldman Sachs quand l’OTAN a manqué son coup dans le Caucase.

    Les politiciens ne servent qu’à simuler une démocratie, inexistante, afin de vendre des ’’human rights’’ ailleurs, et à s’y installer militairement pour s’approprier les ressources.

    Le Québec de demain sera probablement une république de bananes ou l’élite sera la police, les militaires, et une petites poignée de médecins pour riches et corrompus.

    Les derniers Québécois seront des esclaves, puisqu’ils ne sont maintenant preoccupies par leur petite image, leur ego, leur selfie sur Facebook. Tant pis.

    Et quad viendra l’heur dernière, l’enfer s’ra people de crétins, jouant au foot ou à la guerre à celui qui pisse le plus loin.

    Renaud le Chanteur emmerdant.

    https://www.youtube.com/watch?v=MJcUMKGCdrY

    _

  • Marc Labelle, 17 avril 16h25

    Certes, la foi était autrefois associée à la langue au Québec. Précisément, la foi catholique à la langue française.

    Sauf que ce n’est plus le cas depuis un demi-siècle : la religion catholique a été délaissée parce qu’elle ne correspondait plus aux nouvelles aspirations politiques, et même spirituelles. Il est temps de se défaire de cette déploration nostalgique, qui traduit la justification inconsciente de l’immobilisme ou du refus de façonner son avenir. La vue d’une France incapable de résister au faux universalisme — celui de l’oligarchie globaliste trompeuse — tient du défaitisme illusoire.

    Par ailleurs, il n’y a pas de lien intrinsèque entre le français et le catholicisme. Puisque plusieurs peuples, dont les croyances sont diverses, parlent le français. Il n’y a que les conséquences de conjonctures historiques : privé de sa classe dirigeante militaire, administrative et commerçante après la Cession de 1763, le peuple québécois s’en est remis à son clergé afin de résister à la disparition. L’échec des patriotes a accentué cela : l’Église catholique est devenue une sorte d’État dans l’État, avec les succès relatifs mais aussi les compromissions que l’on sait. La Révolution tranquille a sonné le glas de cet État clérical : ce tournant a éveillé chez les Québécois le désir de création d’un État politique normal et complet, qui leur correspond.

    Il ne s’agit pas d’effacer les traces du passé, qui permettent de comprendre où nous en sommes, mais plutôt de poursuivre notre cheminement en ouvrant de nouvelles pistes. Par exemple, la croix du mont Royal, qui fut religieuse, est maintenant généralement considérée comme un repère patrimonial : elle identifie le visage de la métropole. Symbole universel, la croix, que ce soit celle-là ou celle du fleurdelisé, pourrait même faire l’objet d’une interprétation additionnelle, ou sédimentaire… Ainsi, elle pourrait faire partie des nouveaux rites de passage civique, telle la cérémonie d’accession à la citoyenneté québécoise.

    Contrairement aux religions figées dans leurs vérités immuables, les langues saines comme le français ne cessent d’évoluer. L’identité est un projet perpétuel, heureusement ; sinon, quel ennui ! Les vertus théologales — foi, espérance, charité — ont fait place à la triade liberté, égalité, fraternité parce que la source ultime d’autorité n’est plus le Dieu dogmatisé par l’Église, mais la conscience humaine. D’ailleurs, ces valeurs modernes apparues lors de la Révolution française sont aussi inscrites dans le premier article de la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée par l’Organisation des Nations unies. Le déisme est donc graduellement remplacé par l’humanisme. Ne s’agit-il pas là de la grande mutation moderne de notre espèce ?

    Voulons-nous devenir les acteurs d’une République indépendante, avec un siège aux Nations unies, ou demeurer les sujets provinciaux passifs d’une ringarde monarchie constitutionnelle de droit divin fragmentée en communautés séparées, c’est-à-dire sans identité collective authentique ? Préférons-nous maintenir notre soumission à un autre Dieu — anglican plutôt que catholique — et à un autre roi — anglais plutôt que français —, ou aller de l’avant en assumant notre souveraineté populaire ?

  • Gilles Verrier, 16 avril 10h19

    Denise Bombardier :

    "Ce Québec ne se souviendra plus de lui-même. De la culture religieuse qui a façonné son identité. Car la foi fut gar­­dienne et protectrice de la langue. Ce qui laisse à penser que l’avenir même de la langue sera problématique.

    La déchristianisation du Québec­­ si radicale, si sourdement violente, a entraîné une déculturation­­ rapide. Si bien qu’aujourd’hui, l’inculture religieuse des Québécois est une réalité indiscutable.

    Les nouvelles générations ignorent tout de l’histoire de ce pays découvert par les Français au nom de Dieu et du roi. Ignorer que le sieur de Maisonneuve, fondateur de Montréal, était animé par une foi aussi ardente qu’intrépide ne permet pas de comprendre la présence de la croix sur le Mont-Royal."

  • Georges Tremblay, 15 avril 17h01

    La "république" française n’est plus qu’une province d’un état fédéral comme l’est le Québec.

    Dans le contexte de la mondialisation à tous les niveaux, les États ne sont plus les garants de la nation ou du peuple, car un État représente un lieu immuable et la mondialisation exige au peuple d’être partout. L’ambassade ne représente pas le peuple, elle représente l’État matériel du sol. Le peuple, lui, est esprit.

    Les peuples qui survivent ont une Église. Pas besoin d’être croyant. Le but est de reconnaître le groupe en esprit, où que l’on soit. Le Grand Orient de France est une église de non-croyants. L’important c’est la structure rituelle d’un ordre stable qui assure une pérennité. Une république démocratique qui change de chef et d’ordre aux quatre ans c’est de la viande fraîche pour les loups.

    Il y a plein de peuples différents qui parlent la même langue.

    La patrie d’Albert Camus n’est plus qu’une province soumise.

  • Gilles Verrier, 14 avril 21h27

    « « Ma patrie, c’est la langue française », affirmait Albert Camus. »

    Pour un Français athée d’Algérie je n’en sais rien. Mais pour un Québécois ?

    Quelle est sa patrie ?

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