«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le mythe du fédéralisme rentable

Au Québec, écrit Gobeil, « sur le terrain du coeur et des esprits, le Canada ne fait pas le poids ». On sait même, maintenant, qu’il est un boulet, destiné à s’alourdir, pour notre économie.

samedi 12 mai 2012

À RETENIR

Un gouvernement de trop
Stéphane Gobeil
VLB
Montréal, 2012, 184 pages

Y a-t-il encore des fédéralistes de coeur au Québec ? Des Québécois profondément attachés au Canada et à ce qu’il représente ? D’après des sondages cités par Jean-François Lisée dans Comment mettre la droite K.-O. en 15 arguments (Stanké, 2012), 60 % des Québécois se définissent comme Québécois seulement ou d’abord, 20 % comme également Québécois et Canadiens et un peu moins de 20 % comme Canadiens seulement ou d’abord. Pour les seuls francophones, l’identification comme Québécois d’abord ou seulement atteint 71 %. Chez les jeunes (18-24 ans), elle atteint 68 % et chez les jeunes francophones, 77 %. Lisée présente cette tendance à la « décanadianisation » de la société québécoise comme « le courant-jet de la souveraineté ». D’après ses analyses, en effet, « plus les Québécois se définissent comme “ Québécois ” plutôt que “ Canadiens ”, plus ils seront nombreux à appuyer la souveraineté lors d’un référendum ».

Pourtant, de nombreux Québécois hésitent à franchir le pas pour des raisons économiques. Ils craignent que la souveraineté soit financièrement désavantageuse pour le Québec. Dans des sondages postréférendaires effectués en 1995 par le Parti québécois, rappelle Lisée, « les arguments économiques étaient identifiés par les francophones ayant voté Non comme les plus importants dans leur prise de position ». Un récent sondage CROP (2009) indique toutefois que « l’estime de soi économique » des Québécois s’améliore, puisque 54 % de ces derniers pensent qu’un Québec indépendant aurait fait mieux ou aussi bien pendant la crise de 2008.

Cette crainte économique, pourtant, n’est pas disparue et est alimentée par certains ténors de la droite qui ne cessent de répéter que le Québec, parce qu’il reçoit 8 milliards de dollars par année en paiements de péréquation, est le quêteux de la fédération et n’a pas les moyens de sa souveraineté. Cet argument, qui fait impression, est pourtant très contestable.

Dans La Presse du 14 juin 2011, Claude Picher, qu’on ne peut accuser de complaisance envers la social-démocratie péquiste, qualifiait de mythe la thèse du Québec quêteux. En utilisant des chiffres de l’Institut de la statistique du Québec, il montrait que « 25 % des recettes du gouvernement québécois proviennent d’Ottawa », alors que la moyenne canadienne est de 23 % (43 % à l’Île-du-Prince-Édouard et 15 % en Alberta).

Dans L’Actualité du 15 mai 2012, l’économiste Pierre Fortin, un « lucide », affirme que l’idée selon laquelle le Québec vit aux crochets du fédéral est de « la bouillie pour les chats ». En 2009, le Québec, en considérant l’ensemble des transferts fédéraux, n’a obtenu qu’« un milliard de dollars de plus que ne pouvait le justifier sa stricte part de la richesse canadienne ». Aussi, ce sont bel et bien nos taxes et impôts, plus élevés qu’ailleurs au Canada, qui ont servi à financer nos programmes sociaux, plus généreux qu’ailleurs.

Ces chiffres relativisent grandement la rentabilité du fédéralisme pour les Québécois. Or, ils ne constituent qu’un élément d’un tableau d’ensemble bien plus vaste. Ce tableau, Stéphane Gobeil, ancien directeur du service de recherche du Bloc québécois et conseiller de Gilles Duceppe de 1998 à 2009, nous l’offre dans Un gouvernement de trop, un essai en forme d’exercice budgétaire un peu austère, mais essentiel.

Actuellement conseiller au cabinet de Pauline Marois, Gobeil, avec une patience qui l’honore, a épluché les comptes publics du Canada de l’année 2010. Ce travail de moine lui a permis de découvrir l’ahurissant « gonflement de l’énorme bureaucratie fédérale » depuis une douzaine d’années (113 % d’augmentation des dépenses, comparativement à 75 % au Québec) et le fait que le Québec n’en a pas pour son argent dans cette affaire.

En plus de calculer ce que le Québec envoie au fédéral et ce qu’il en retire, ministère par ministère, Gobeil évalue ce qu’il en coûterait à un Québec souverain pour assumer les responsabilités qu’il rapatrierait d’Ottawa. Un Québec indépendant, en d’autres termes, conserverait l’entièreté de ses taxes et impôts, mais devrait assumer les pensions de vieillesse, les prestations d’assurance-emploi et familiales, ainsi qu’une foule de fonctions actuellement prises en charge par Ottawa (défense, affaires internationales, affaires indiennes, anciens combattants, etc.).

Les raisons de faire l’indépendance, écrit Jean-François Lisée en préface, « sont d’abord de nature identitaire, culturelle, politique », mais « la question du portefeuille se pose ». Gobeil, avec cet essai qui fera peut-être décrocher ceux qui sont fâchés avec les chiffres, y répond. « Certes, écrit-il, le fédéral nous verse de l’argent, mais même en assumant la perte de ces transferts, un Québec souverain délesté de la bureaucratie fédérale sauverait annuellement 2 milliards de dollars. »

On comprend, à lire cet ouvrage, que la péréquation, même pas si généreuse que ça après tout (elle représente 575 $ par Québécois, mais 2200 $ par Néo-Brunswickois et 1700 $ par Manitobain), est un peu le prix de consolation obtenu par le Québec dans une fédération où il ne retire souvent pas sa juste part. Le ministère de la Défense, par exemple, dépense annuellement 3 milliards de dollars en achats de biens et services, dont seulement 307 millions (10 %) échoient au Québec. Le ministère des Affaires indiennes et du Nord dépense 329 millions de dollars en biens et services, dont seulement 10 millions (3 %) au Québec. Les Québécois financent 19,5 % des dépenses de ce ministère, alors que seulement 9,2 % de tous les autochtones du Canada habitent sur son territoire. En devenant souverain, il ferait donc des économies à ce chapitre, tout en traitant mieux les communautés autochtones que ne le fait Ottawa. Gobeil, sans complaisance à l’égard de sa thèse souverainiste, applique cette analyse comptable à tous les ministères fédéraux et conclut que l’idée du fédéralisme rentable pour le Québec n’est qu’une légende idéologique.

Au Québec, écrit Gobeil, « sur le terrain du coeur et des esprits, le Canada ne fait pas le poids ». On sait même, maintenant, qu’il est un boulet, destiné à s’alourdir, pour notre économie.


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