«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Se contenter de peu et mourir à petit feu

Le mythe du bilinguisme canadien

Qui croit encore au bilinguisme canadien, au-delà des fédéralistes militants qui ont besoin d’entretenir cette illusion pour convaincre les Québécois que le Canada est encore leur pays ? Le rêve de Pierre Elliot Trudeau d’une nation bilingue d’un continent à l’autre n’est plus qu’un fantasme idéologique qui sert la propagande fédérale mais qui est démenti par la réalité. Dans les faits, le Canada est un pays anglais avec une province francophone qu’il cherche à bilinguiser. Car quoi qu’on dise à propos de la loi 101, elle est concurrencée par la loi fédérale sur les langues officielles qui invalide ses prétentions à faire du français la langue commune du Québec. Les immigrants comprennent parfaitement le message, lorsque plusieurs d’entre eux répondent à ceux qui leur demandent pourquoi ils ne parlent pas français que le Canada est un pays bilingue et qu’eux préfèrent simplement l’anglais. Du point de vue canadien, au Québec, le français est une langue optionnelle. Faut-il ajouter que la loi 101 a aussi été déconstruite par les tribunaux fédéraux ?

Au jour le jour, on peut entendre dans les rues l’anglicisation de la métropole. Bonjour/Hi. La formule est devenue tellement courante que je devine que le commun des mortels ne l’entend plus. Chaque fois qu’on la prononce, pourtant, on enterre la loi 101. Car que dit cette formule ? Qu’au jour le jour, on a le choix entre le français et l’anglais, et que le français n’est aucunement nécessaire pour fonctionner au Québec. Il y a une trentaine d’années, une telle formule aurait heurté le sentiment national des Québécois francophones : à l’époque, ils ne voulaient pas devenir des étrangers chez eux non plus qu’une minorité dans le seul d’Amérique qui leur appartient. Aujourd’hui, surtout chez les plus jeunes, ils sont de plus en plus nombreux à l’apprécier. Ils y voient une marque de la diversité montréalaise et de la grande ouverture au pluralisme identitaire qui caractériserait pour le mieux notre société. Le bonjour/hi est en train de devenir le symbole principal de l’identité montréalaise. Et à travers cela, Montréal se sépare culturellement du reste du Québec.

Le sort réservé aux francophones dans la fonction publique fédérale représente bien celui du français en général : c’est celui d’une langue de traduction. Le mythe du Canada bilingue aura duré une génération. Finalement, il n’aura servi qu’à justifier la lutte contre le français au Québec. D’ailleurs, d’une génération à l’autre, on voit ce que le Canada fait aux Québécois : Justin Trudeau, le Canadien par excellence, maîtrise infiniment mieux l’anglais que le français. Il incarne bien la mutation identitaire qui attend les Québécois s’ils demeurent dans la fédération. On ajoutera que les Québécois acceptent de plus en plus de se définir à partir de l’image que le multiculturalisme fédéral fait d’eux. À l’époque de la Révolution tranquille, ils se croyaient en droit d’imposer le français chez eux. Maintenant, ils se contentent de réclamer des services en français et ont l’impression d’être bien traités. Pire encore : quand certains nationalistes veulent prendre des mesures politiques fortes pour assurer la survie du français, on les accuse de cultiver l’anglophobie et la xénophobie en plus de vouloir mettre en place des politiques discriminatoires, fondées sur la « peur de l’autre ». Les élites québécoises ont intériorisé le point de vue trudeauiste sur le Québec.

Le peuple québécois n’existe ni juridiquement, ni politiquement, ni symboliquement au Canada, et il en est venu à l’accepter. Ce n’est pas sans conséquences. Et dans la mesure où le Canada croit le nationalisme québécois vaincu pour de bon, il redevient le pays qu’il a toujours été : un pays anglais avec une minorité francophone qu’il se croit incroyablement généreux d’accommoder mais qu’il refuse fondamentalement de considérer comme une nation à part entière, en droit de définir les modalités de son existence collective. On pourrait dire la chose plus crument : le Canada anglais se trouve manifestement généreux de ne pas travailler à nous assimiler activement. Ce qui est le plus triste dans tout ça, c’est que les Québécois eux-mêmes se félicitent qu’on les tolère encore et y voient une victoire résultant des luttes menées par plusieurs générations pour assurer leur survie. C’est ce qu’on appelle se contenter de peu. C’est aussi ce qu’on pourrait appeler mourir à petit feu.


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