«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Même Ryan en a eu ras-le-bol du Canada

Le moment indépendantiste de Claude Ryan

Ils étaient tous là : Charest, Couillard, Mulroney, pour célébrer, ces jours derniers, les dix ans du décès de Claude Ryan. Chacun a vanté son intelligence, son libéralisme, son attachement aux vraies valeurs libérales, son indestructible attachement au Canada.

N’était-il pas, après tout, le chef du camp du Non, lors du référendum de 1980 ? Celui qui a popularisé la phrase : Le Québec ma patrie, le Canada, mon pays ?

Certes. Mais un épisode de la vie et de l’œuvre de Claude Ryan a été passé sous silence dans le colloque qui lui a été consacré. C’est ce moment où son attachement canadien ne fut plus indestructible. Ce moment où il était prêt à franchir le pas indépendantiste si le Canada refusait toujours de reconnaître au Québec des pouvoirs qu’il jugeait indispensables.

Cela se passe, évidemment, dans l’extraordinaire période de 1990-1991, au moment où échoue la tentative de réconciliation incarnée par l’accord du Lac Meech.J’ai relaté ces événements dans mon livre Le petit tricheur. En voici les éléments principaux :

Le ras-le-bol de Claude Ryan

Au printemps 1990, déjà, la coupe de Claude Ryan commençait à déborder.

En Ontario, une quarantaine de villes, suivant l’exemple de Sault-Sainte-Marie, ancienne fortification française, se déclaraient « unilingues anglaises », par mesure de rétorsion, disaient-elles, à la loi 178 sur l’affichage qui maintenait l’unilinguisme français dans l’affichage commercial en vitrine (mais pas à l’intérieur des commerces). Dans la municipalité ontarienne de Brockville, un petit groupe d’extrémistes antifrancophones, venus manifester contre le premier ministre David Peterson et sa politique de services bilingues, avaient cru bon de marcher sur un drapeau du Québec, sous l’œil d’une caméra. Dans le nouveau contexte du printemps 1990, l’image devint omniprésente. Les télévisions étrangères ne s’y trompèrent pas, et la reprirent dans leurs reportages sur la crise canadienne. Comment mieux illustrer les votes de Sault-Sainte-Marie, l’annulation terre-neuvienne de la ratification de Meech, le refus d’une majorité d’anglophones de reconnaître qu’il existait au Québec une société distincte ? L’image de Brockville était forte parce qu’elle était vraie.

A l’Assembée nationale, Claude Ryan alors ministre de Robert Bourassa, tient les propos suivants :

« Si de telles manifestations d’hostilité envers le fait français devaient continuer à se multiplier, si elles devaient s’imposer comme l’expression de ce que pense véritablement de nous la majorité des citoyens de langue anglaise de ce pays, il faudrait à n’en point douter que nous nous interrogions de manière décisive sur notre place dans ce pays. [...]

J’entends de plus en plus souvent des citoyens du Québec qui viennent me dire : « Si l’on ne veut pas de nous, nous ne nous imposerons pas de force. » Ce sentiment largement répandu à travers le Québec traduit un réflexe de dignité et de fierté qui me semble être dans la ligne de notre tempérament collectif, tel que l’a forgé une longue histoire de résistance, de lutte contre l’assimilation et d’affirmation de nous-mêmes. Le Québécois est foncièrement tolérant et patient ; l’histoire l’a façonné ainsi, mais il n’a jamais accepté et n’acceptera jamais que son caractère français soit foulé aux pieds ou rejeté par qui que ce soit.

S’il devait être poussé jusqu’à son extrême logique par la force des événements, ce sentiment ne pourrait déboucher que sur des conclusions infiniment regrettables pour ce pays. »

Puis, fin juin, le refus de la majorité des canadiens-anglais de reconnaître le Québec comme société distincte, exprimée par le refus du Manitoba et de Terre-Neuve de ratifier l’entente dans les délais légaux, met un terme à la tentative de réconciliation.

Le lendemain, Robert Bourassa réunit son caucus. Les députés sont en désarroi.

« Si vous n’avez pas d’objection, dit Bourassa, je vais demander à monsieur Ryan de s’exprimer. C’est l’ancien chef du parti, c’est une référence pour tous et chacun d’entre nous. »

Ryan n’est pas le plus adoré des membres du gouvernement, au sein du caucus. Son passage à la tête du parti, de 1977 à 1983, a laissé de profondes cicatrices. Mais tous s’accordent à lui reconnaître une envergure intellectuelle peu commune, déployée pendant de longues années sur la page éditoriale du Devoir, qu’il dirigeait en autocrate éclairé. La constitution est son forte. Chef libéral, il avait mené la campagne anti-souverainiste de mai 1980 en promettant, comme solution de rechange, une autonomie québécoise plus étoffée que celle esquissée dans Meech, et qui venait d’être repoussée. En 1981, il déclarait que le rapatriement unilatéral à la Trudeau diminuait le pouvoir de l’Assemblée nationale : « Quand l’Assemblée nationale est atteinte, c’est le peuple du Québec lui-même qui est directement impliqué », disait-il. Depuis, cependant, Ryan est devenu un point de ralliement des éléments les plus farouchement fédéralistes du Conseil des ministres et du caucus.

C’est debout que Ryan répond au premier ministre. Mais il le fait sur un ton d’une étonnante humilité. « Cette fois-ci, je ne me ferai pas le protagoniste d’une quelconque doctrine, commence-t-il. J’ai décidé que j’allais écouter la jeune génération, et entendre ce qu’elle a à dire. Ensuite, on verra. » Il veut dire « les jeunes » en général. Il songe au débat public qui s’ouvre à compter de ce jour. Il se rassoit.

Ryan est pour l’essentiel tenu à l’écart des tractations qui ont lieu à l’automne au sein du comité formé par Jean Allaire et le directeur général du parti, Pierre Anctil, pour donner au PLQ un nouveau programme constitutionnel.

Le comité Allaire est cependant tellement emporté par la vague indépendantiste qui déferle sur le Québec et sur les troupes libérales que les membres du comité en viennent, en décembre 1990, à proposer à Robert Bourassa de proposer, purement et simplement, la souveraineté du Québec, assortie d’une entente avec le Canada.

Bourassa est catastrophé par autant d’audace et pense envoyer ces troubles fêtes à la rencontre de Claude Ryan qui, il en est certain, les recevra froidement. Il se trompe.

Les commandements du père Ryan

Événement rare. Depuis qu’il a quitté la direction du Parti libéral en 1983, Claude Ryan arpente rarement les corridors de la permanence du parti. En ce 28 décembre 1990, à 16 h, il y est pourtant. Car on a besoin de ses lumières.

Devant lui, Anctil joue son Bourassa et inonde l’homme de lettres de considérations économiques défavorables au statu quo. Sans dévoiler toutes ses batteries, il lui parle « d’une piste », évoquée au comité, pour contourner le problème du blocage constitutionnel canadien : souveraineté d’abord, reconfédération ensuite.

L’auteur du Livre beige ne se laisse pas déborder par la rhétorique de ce jeunot. « Moi, je ne suis pas convaincu que Meech a démontré hors de tout doute qu’il est impossible de réformer la fédération de l’intérieur. » Ah ? Non, poursuit. D’ailleurs, « on a nos torts » dans Meech. Lesquels ? Mystère.

Dur moment à passer pour Allaire et Anctil. Claude Ryan reste sagement planté en territoire fédéré. Et il ne connaît encore que les paramètres du rapport. Lorsqu’il aura le texte complet devant lui, au début de janvier, il aura ce commentaire : « Ça me fait penser aux projets de conventions collectives que je recevais au Devoir dans les années 70, quand le syndicat faisait des projets absolument échevelés dans sa première version. »

Anctil a-t-il, ce 28 décembre, une illumination ?

« Êtes-vous ouvert à l’idée d’un test ultime ? propose-t-il à Ryan. On va dire : “ On veut ça, puis on prend tant de temps pour s’entendre. ” »

« Ah ? fait Ryan. Peut-être, il faudrait regarder ça. »

Le « test ultime », la « dernière chance ». L’idée circule déjà à la commission Bélanger-Campeau. Le politologue Léon Dion, entre autres, l’a évoquée. Ryan se demande tout haut si on ne pourrait pas remettre tout simplement les modestes conditions de Meech sur la table, sans y ajouter de nouvelles revendications, mais en y assortissant un échéancier quelconque.

Mais que faire si ça ne marche pas ? Dans des entretiens séparés, Allaire et Anctil évoquent tous deux spontanément ce souvenir : Ryan, qui les avait fort refroidis par la timidité de ses ambitions de réforme, ajoute qu’en cas d’échec du « test ultime », « je ne serai pas le dernier embarqué » dans le train de la souveraineté. « Vous verrez, je ne suis pas le plus peureux des hommes [...] Je n’ai pas peur de la souveraineté. » Et il laisse entendre qu’une fois « hors du cadre » canadien, il faudra y rester. Il n’a pas l’engouement de Bourassa pour la multiplication des structures communes.

Ne pourriez-vous pas, demande Anctil, nous écrire une bafouille là-dessus, monsieur Ryan, vous qui avez une plume si agile ? Le 10 janvier, Ryan rend sa copie. La voici :

« 

Projet de résolution

A) Que le Québec institue une nouvelle démarche en vue d’obtenir :

1- La révision de la formule d’amendement de manière que toute modification à la constitution canadienne soit sujette à l’approbation d’une majorité substantielle de provinces devant représenter ensemble au moins 50% de la population du Canada, l’une de ces provinces devant obligatoirement être le Québec ;

2- l’adoption d’une disposition constitutionnelle stipulant clairement qu’en dehors des institutions fédérales, le Québec se verra reconnaître un pouvoir de législation prépondérant en matière linguistique ;

3- l’engagement des gouvernements du Canada à instituer un processus de révision en profondeur du fédéralisme canadien - sous l’angle des institutions, du partage des pouvoirs, de la fiscalité et des droits minoritaires - sur la base des propositions contenues entre autres dans le Livre beige du Parti libéral, le rapport de la Commission Pépin-Robarts, l’accord du Lac Meech et le rapport de la commission Bélanger-Campeau [alors encore à venir].

B) La démarche évoquée à l’article précédent devra déboucher sur un accord dans des délais raisonnables. À défaut de quoi le Parti libéral du Québec recommandera :

1- Que la population du Québec soit invitée par voie de référendum à se prononcer en faveur de la souveraineté politique ;

2- Qu’une fois arrêté le choix de la population en faveur de la souveraineté, le gouvernement du Québec propose au reste du Canada une entente en vue du maintien d’un espace économique commun et de la gestion commune de fonctions gouvernementales à définir ;

3- Qu’un délai précis soit prévu entre le choix de la souveraineté et l’entrée en vigueur de celle-ci, de manière à permettre les négociations nécessaires en vue de la liquidation des actifs de la fédération canadienne et la mise au point de modes d’association appropriés entre le Québec et le reste du Canada.

10 janvier 1991

En clair, Claude Ryan fait deux choses. Au plan des revendications spécifiques du Québec, il place la barre remarquablement bas. Deux demandes absolues : qu’une nouvelle formule d’amendement redonne au Québec son droit de veto ; que le Québec soit seul maître à bord en matière linguistique, sauf en ce qui a trait aux institutions fédérales. Réparation, donc, des gifles de 1982. Le reste est un catalogue de vœux de changements et de références à des rapports, dont le sien. Il ne précise pas dans quelle mesure l’éventuelle réforme devrait en adopter les recommandations.

Ce petit appétit, même Bourassa le trouvera trop réduit. « Je ne pense pas que les Québécois se satisfassent de ça », dit-il lorsqu’Allaire et Anctil lui font part des idées de Ryan, au téléphone, dans les jours qui suivent.

Mais au plan de la démarche, Ryan en met plein la vue, et il faut souligner les mots. Le président du comité du Non au référendum de 1980 est clair : on ne veut pas grand-chose, mais on le veut absolument. Sinon, on part ! Deuxième message de l’ancien chef du Parti libéral : PLQ et fédéralisme ne sont pas des synonymes parfaits. Dans certaines conditions, le parti pourrait, devrait même, faire la promotion de la souveraineté.

L’intervention de Ryan est paradoxale. Elle désorganise les projets de Bourassa, qui espérait éloigner une fois pour toutes de ses lèvres la coupe référendaire. Voici que le bon père la lui brandit devant la bouche. Au moins, elle est assortie d’une condition – le test ultime – et d’un délai.

Bourassa s’en saisit pour convaincre Anctil de faire réécrire le rapport Allaire en épousant la démarche stratégique de Ryan. L’objectif n’est plus la souveraineté en soi, mais une réforme importante. En cas d’échec de cette réforme, le Parti libéral proposera la souveraineté.

La crise du cartésien

La démarche de Claude Ryan est claire, précise. Surtout : réaliste. L’échec de Meech vient de prouver que le Canada résiste à toute tentative de réforme audacieuse : si on veut rester à l’intérieur, il faut mesurer ses exigences. C’est ce qu’il fait.

Si le Canada refuse, on en sort et on en est vraiment indépendant. C’est la conclusion logique.

Ryan est donc outré lorsqu’il prend connaissance du rapport Allaire, qui prétend réécrire de bout en bout la constitution canadienne au profit du Québec. Il croyait, par son intervention, avoir évacué cet absurde projet de « convention collective », mais voilà qu’elle est proposée comme politique officielle de son parti lors d’un congrès plénier, s’ouvrant le 8 mars 1991.

Il est contrarié par la facture intellectuelle du document. Enfin, ça n’a pas de sens. La réforme proposée est, à sa face même, une hérésie pour les fédéralistes canadiens. Le Livre beige était audacieux, mais respectueux. Non seulement le Canada anglais ne peut pas accepter un tel montage, mais il ne devrait pas le faire, pour son bien. « Si ça devait être un catéchisme fermé, comme le catéchisme du concile de Trente, je ne pense pas que ce soit réaliste en soi à l’intérieur d’un choix fédéral », dit-il.

Piqué, enfin, il donne le signal de l’assaut. Avec ses alliés fédéralistes au caucus, il va faire le ménage dans ce texte écrit par des gamins. Nous sommes un parti d’adultes. Nous voulons donner une dernière chance au Canada. Nous voulons que ça fonctionne. Nous allons nous y prendre de la bonne manière.

Si le rapport Allaire est le catéchisme du concile de Trente, Ryan et son groupe vont lui faire vivre Vatican II. Ils reconfigurent paragraphe par paragraphe la « réforme » Allaire. Sur les 22 pouvoirs réclamés pour le Québec, 11 lui appartiennent déjà. Seule la « plénitude » de leur exercice est demandée. En clair : qu’Ottawa cesse d’y mettre son gros doigt. Bravo ! Ryan n’y touche pas. Sur les 11 nouveaux pouvoirs convoités pour le Québec en exclusivité, Ryan et consorts proposent d’en soustraire 7. (Ryan tient cependant mordicus à ce qu’on récupère les pouvoirs sur la langue.) Voilà qui est plus réaliste.

Cinq autres amendements visent à ramener les institutions de la « nouvelle structure Québec-Canada » proposée, plus semblables au statu quo.

Voilà pour le gros œuvre. Reste la pièce maîtresse, qui commande toutes les autres. Si la proposition de réforme est sérieuse, constructive, c’est qu’on veut aller discuter avec le partenaire canadien, trouver un arrangement nouveau, mais mutuellement satisfaisant. En un mot : négocier. Alors, basta ! de l’utilisation du mot « présenter » posé dans la résolution comme le cache-sexe de l’intransigeance. Qu’on le remplace, tout simplement, par le mot « négocier ».

Et puisqu’on parle sérieusement, allons jusqu’au bout. C’est bien beau la rhétorique de « fini le Canada à onze » annoncée par Bourassa. Mais c’est de la pensée magique, non ? « À l’intérieur d’un choix fédéral », comme le dit Ryan, ce n’est pas réaliste. Ils sont dix : neuf provinces et Ottawa. Brian Mulroney répète qu’il ne négociera pas « à deux », même avec son ami Robert. Le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas, lui dont la cote de popularité est inférieure à sa pointure de chaussure. Quelle légitimité a-t-il ? Bon, alors ! Assez de sottises. Assez joué. Disons franchement qu’il faut négocier avec « le reste du Canada ».

Plusieurs circonscriptions fédéralistes du groupe Ryan s’attaquent de plus à la position de repli : le référendum sur la souveraineté. Certains veulent rallonger le délai - « dans le présent mandat » au lieu de « l’automne de 1992 » – , d’autres veulent qu’en cas d’échec, la « dernière proposition globale d’Ottawa » soit mise aux voix, ou encore qu’on offre, en plus de la souveraineté, l’option d’une « continuation des négociations avec le Canada ».

Ryan les laisse faire mais, détail intéressant, n’associe sa propre circonscription d’Argenteuil, leader de la fronde, à aucune de ces tentatives. L’homme est cohérent, limpide, cartésien. Il reste fidèle à sa position de base : on ne veut pas grand-chose, mais on le veut absolument. Sinon, on part !

Le cas Ryan compte parmi les plus intéressants de l’équation libérale. Ses rapports avec La Ligne sont particuliers. S’agissant de La Ligne de la souveraineté, à ce point du récit, elle ne lui fait pas peur, mais il ne pense pas indispensable de la franchir. S’agissant de La Ligne du pouvoir, Ryan représente aux yeux des jeunes l’image de l’establishment, de la vieille garde, de la réaction. Pourtant, il rêve, lui aussi. Un rêve réformiste modéré, certes, mais il rêve tout de même.

Ryan pensait-il pouvoir faire entendre raison au congrès libéral ? Si oui, il vit une humiliante défaite. Ses amendements sont rejetés par l’immense majorité des délégués. Il quitte la salle et menace de démissionner. Bourassa veut le convaincre de rester et, dans son discours de clôture du congrès, lui rend un hommage appuyé et annonce que, quoiqu’en pensent les congressistes, il n’y a, au fond, rien de plus beau que le Canada.

Entrez donc, M. Ryan, faites comme chez nous…

Ryan se présente à la résidence de Robert Bourassa rue Maplewood à 21 h, ce dimanche 10 mars 1991. Il vient confesser le premier ministre. Mieux, il vient l’exorciser des démons allairiens et des diablotins comme Gil Rémillard, officiellement chargé du dossier constitutionnel.

Il arrive d’assez bonne humeur, si on en juge par la conversation qu’il vient d’avoir avec son ami le député Henri-François Gautrin. « Il était flatté du discours, raconte le député. Très flatté. Très, très, très flatté. Quand je dis ça, c’est l’interprétation personnelle que je fais d’un homme que je respecte et que j’aime beaucoup et dont je connais bien, aussi, les petits défauts et les petites vanités. »

Au-delà de l’orgueil, Ryan a bien aimé l’exercice de détournement du rapport Allaire auquel Bourassa s’est livré. « Il est vrai qu’il faut que je prenne en considération que M. Bourassa a replacé tout le congrès dans une perspective tout à fait différente, ce qui fait que ma position peut être différente », dit-il.

Bourassa et Ryan. Un tête à tête exquis et exceptionnel. Ces deux-là vont rarement dans les coquetels, ne s’y croisent donc pas, et ne se fréquentent jamais, hors des heures de bureau. Car ils ont tout un passé. Ça s’était plutôt bien engagé, entre les deux. Ryan était depuis 1964 le directeur du Devoir et la conscience de l’intelligentsia modérée. Quand Bourassa devient chef libéral au début de 1970, Ryan lui donne sa bénédiction, notant en éditorial que « M. Bourassa annonce un gouvernement inspiré par le réalisme, la sobriété et la discipline » et louant « le fonctionnalisme rationnel de cet homme qui étudie avant de parler, qui sait non seulement compter mais aussi lire, qui tient en toutes circonstances un langage responsable ». En fait, Ryan avait déjà constaté une étonnante convergence entre sa propre vision des choses et celle de Bourassa. Ce n’était pas un hasard. Jeune premier de l’opposition libérale, de 1967 à 1970, Bourassa avait écrit quelques articles pour Le Devoir. Un de ses anciens collègues du caucus raconte sa technique : « Si Le Devoir me demandait d’écrire un article sur un sujet donné, je fouillais dans mes idées et puis je l’écrivais. Pas Bourassa. Lui, il relisait d’abord tous les éditoriaux de Ryan des derniers six mois et analysait sa ligne de pensée. Ensuite, il écrivait son article en reflétant plus ou moins fidèlement cette ligne de pensée. »

Une fois élu, le jeune premier ministre, au moment de déposer un projet de loi important, en envoyait une copie à Ryan, qui le lui corrigeait. Un jour de 1972, Bourassa omet de consulter Ryan avant un remaniement ministériel. Patatras ! Le lendemain, l’éditorial est titré : « Le triomphe de la médiocrité. » « Ryan m’était précieux, dira plus tard Bourassa, c’était un des rares intellectuels qui nous appuyaient. » Enfin, parfois… (René Lévesque fut puni de ne pas avoir recherché l’imprimatur du pape du Devoir. « J’étais accoutumé à ce que les gouvernements respectent mon journal, me respectent et tiennent compte de mes opinions. J’ai vite compris que le gouvernement Lévesque serait différent », expliquera Ryan sans pudeur. Les éditoriaux seront vengeurs. « C’était la guerre », résumera Michel Roy, alors au Devoir avec Ryan.)

Ryan avait cependant été extrêmement critique de la position de Bourassa pendant la crise d’octobre 1970. Il avait même évoqué en petit comité la possibilité de le remplacer par un gouvernement de salut public - ce qui avait déclenché des rumeurs folles de putsch, alimentant le climat de panique. Quand le calme fut revenu, Ryan avait incité Bourassa à dire non à Trudeau, après la conférence constitutionnelle de Victoria, en 1971, où le Québec ne s’était fait offrir que des « miettes », écrivait Ryan. À partir de 1974, les éditoriaux de Ryan étaient devenus grinçants. Parlant du parti libéral de Bourassa, il écrit par exemple :

« D’un côté, les intellectuels qui l’avaient naguère appuyé en force s’en éloignaient, on voyait renaître en son sein, et se manifester avec une audace croissante, un anti-intellectualisme dont la popularité d’un Louis-Philippe Lacroix [député des ëles-de-la-Madeleine aux idées politiques précontraintes] est l’un des signes les plus voyants, mais dont la direction elle-même du parti ne semble pas exempte. »

Ryan résumera son évolution ainsi :

« J’étais de plus en plus frustré. J’estimais que le gouvernement Bourassa ne livrait pas la marchandise. Dans le domaine social, le premier ministre avait perdu tout crédit à tort ou à raison. Et on disait qu’il avait perdu beaucoup de son autorité sur le cabinet. J’avais du mal à le prendre au sérieux comme homme public. Après six ans de pouvoir, il patinait et refusait d’aborder franchement la situation. Je me disais que ce n’était pas le genre de leadership que méritaient les Québécois. »

Deux jours avant l’élection du 15 novembre 1976, Ryan souhaitait en éditorial la défaite des libéraux, dans le but de « les obliger à réviser en profondeur leur leadership ». Et il allait bientôt lui-même prendre, à la tête du PLQ, la place du leader déchu.

En 1981, quand Ryan dirige l’équipe libérale à l’élection qu’il est certain de gagner, il fait un geste que d’autres auraient jugé irréparable. À Bourassa qui veut se représenter, même pour accéder à une fonction mineure, Ryan annonce : « Je préfère perdre sans vous que gagner avec vous. » Ryan perd. En 1983, presque expulsé, à son tour, du siège du chef, Ryan appuiera Daniel Johnson contre Bourassa, le revenant.

Il est donc stupéfiant que Bourassa, le ressuscité de la politique québécoise, accepte, contre les avis de Lise Bacon entre autres, de garder Ryan à ses côtés pour l’élection de 1985. Il lui confie le dossier de l’éducation. « S’il réussit, mon gouvernement va en tirer profit, explique Bourassa. S’il échoue, j’en serai débarrassé. » Il n’a pas échoué. Au contraire, Ryan a servi à la tête de plusieurs ministères avec efficacité, sinon avec brio. Il a apaisé les esprits après le choc de la loi 178 sur la langue d’affichage, dégelé les frais de scolarité. Le voilà chargé de taxer les villes, de garder la marmite autochtone à un niveau de bouillonnement raisonnable, de tenir la Sûreté du Québec en laisse. Personne n’est irremplaçable, c’est certain. Mais le cabinet ne compte pas suffisamment de forçats en son genre pour que Bourassa le laisse aller aussi facilement.

Et puis, parlons franc, l’épisode du congrès sert admirablement le chef libéral. Lui qui cherchait depuis trois mois un contrepoids à la Commission jeunesse et aux nationalistes, voici qu’il a trouvé son épouvantail anti-souverainiste. Ce fut une bonne occasion de changer de cap, de prendre la bretelle de sortie de l’autoroute Allaire. La colère de Ryan fut un don du ciel. Heureusement qu’il a pris la grande porte battante pour sortir de la salle du congrès. Heureusement qu’il a rencontré la meute de journalistes, qu’il a bâti ce psychodrame. Sinon, la tonalité souverainiste des débats aurait été incontrôlable, indomptable.

Mais voilà, c’est fait. La tâche est accomplie. Le virage est pris. Pour peu que Ryan reste au gouvernement, Bourassa n’a plus vraiment besoin de lui, sur ce dossier. Il ne le lui dira pas. Ryan s’est fait avoir, hier, par la foule. Il va se faire avoir, ce soir, par le chef.

« Il était heureux de la réaction de la salle à la mention de son travail, à la mention de sa contribution au gouvernement, raconte Bourassa. Alors on a parlé des autres problèmes. »

Il y en a quelques-uns. En ce qui concerne la réforme fiscale municipales, contestée par plusieurs députés, c’est réglé. John Parisella, chef de cabinet du premier ministre, a déjà annoncé, plus tôt dans la journée, que « M. Ryan a l’appui inconditionnel de M. Bourassa ; il n’est pas question que nous reculions, tout le cabinet est derrière le ministre Ryan ». Dans les semaines qui vont suivre, les ministres et députés rebelles sentiront qu’il est désormais mal vu de critiquer Ryan sur ce point.

Miséricordieux, Ryan est prêt à passer l’éponge sur les incartades de la Commission Jeunesse, qui a mené le combat pour le rapport Allaire, mais seulement pour cette fois-ci. Mais pas question d’absolution. Il ne faut pas que ça se reproduise. Il demande à Bourassa de faire modifier les statuts du PLQ pour que les jeunes cessent d’y exercer un tel ascendant — ils ont droit aux tiers des votes. « Ces gens-là ont matraqué le congrès, dit Ryan, et le plus dramatique, c’est qu’ils n’en sont même pas conscients. »

Oui, oui, oui, promet Bourassa, on va s’attaquer à ça, il faut qu’on change ça, ça n’a pas de bon sens. Dès que l’occasion se présentera, bien sûr. Ce ne serait pas le moment tout de suite. Ryan l’admet, il reviendra à la charge, dans une autre conversation, avant la fin de l’année, et Bourassa renouvellera son engagement de faire modifier le règlement. On attend toujours.

Passons aux choses sérieuses. Ryan a une vraie condition à poser : il veut être consulté, à partir de maintenant, sur la conduite des affaires constitutionnelles. Mais, acquiesce Bourassa, comment pourrais-je me passer de vos lumières ? Bien sûr. D’ici peu, un comité interministériel formé de trois ou quatre ministres essentiels, comme vous, sera mis sur pied pour piloter cette affaire importante. Le comité sera chargé de la planification stratégique du dossier. J’en ai parlé à Rémillard, il est d’accord. (Comme s’il avait le choix !)

« Je lui ai dit qu’il serait conseiller, confirme Bourassa. C’est quand même très important de l’avoir. Il connaît ça, il a écrit le Livre beige. »

Ryan est arrivé à la toute fin de sa liste. Son épicerie est complète. Il pourra peser de tout son poids sur la négociation et insister sur la revendication qui lui tient le plus à cœur : l’autonomie du Québec en matière linguistique à l’intérieur du Canada.

« Il m’a dit qu’il restait. Ça ne m’étonnait pas », raconte Bourassa.

Ryan repart content. Demain matin, il annoncera à un peuple soulagé sa décision de rester à la barre. Constitution, à genoux ! Attends ta délivrance. Accueille ton maître. Hier paria, demain pilote. Ryan pense que s’il joue bien ses cartes, il pourra déloger Rémillard et atteindre son véritable objectif : ministre des Affaires constitutionnelles. Le comité ministériel de planification sera son marchepied. En novembre 1991, il ira d’ailleurs en catimini manger avec le ministre fédéral chargé du dossier, Joe Clark, à Edmonton, histoire de se faire la main. Ryan trace des plans sur sa propre comète.

Las ! Il aurait dû consulter le sénateur Roch Bolduc, à ce sujet, avant de crier victoire. Bolduc aurait pu lui en conter une bonne et lui éviter quelques désillusions. Car le « comité de planification constitutionnelle » se réunira trois ou quatre fois, en 1991. Plus jamais, ensuite. En un an, le « conseiller constitutionnel » Ryan aura le loisir de converser seul à seul avec le premier ministre - tous sujets et dossiers confondus et en comptant cumulativement - un gros 10 minutes.

Avant d’être sénateur, Bolduc fut pendant 19 ans mandarin de la fonction publique. Lors du premier passage de Bourassa au pouvoir, Bolduc était notamment membre de l’Office de planification et de développement du Québec. « C’était la grande époque des comités de planification, raconte Bolduc. Tout le monde en parlait, tout le monde en créait. Il y avait des ministres là-dedans, des sous-ministres et des adjoints. Un jour, j’étais tout seul avec Bourassa, pour parler d’un dossier. Il me regarde en souriant et me dit : “ On est ici, toi pis moi ? ” ; Je lui dis “ Oui ? ” ; “ Ben, il répond en riant, le comité de planification est réuni ! ” »

Le premier ministre a beaucoup changé depuis. Bolduc parle de l’époque où Bourassa pensait que deux personnes suffisaient à planifier une stratégie. Il a plus d’expérience en 1991. Et en ce qui concerne la constitution, la moitié de cet effectif lui suffit amplement.

Le dernier chagrin de Claude Ryan

Bourassa ayant enterré, grâce à la crise-Ryan, le Rapport Allaire et le vote de son congrès, la vraie négociation peut commencer. Mais par quoi ?

À Ottawa, le nouveau conseiller de Bryan Mulroney et proche de Ryan, l’ex-éditorialiste du Devoir Michel Roy, croit tenir la clé de la réforme : La langue. Pas besoin même de fouiller dans les textes partisans. Le ministre Ryan vient de prononcer un discours très clair à ce sujet – il a même intégré cette revendication dans sa réponse confidentielle au brouillon du rapport Allaire, en janvier 1991.

Plus récemment encore, des signaux en ce sens ont été émis par Québec. Michel Roy prépare donc une note, marquée SECRET, à l’endroit des ministres québécois et du ministre responsable de la négociation à Ottawa, Joe Clark, pour les mettre au parfum. On y lit :

Les récents contacts (préliminaires et informels) entre représentants de cette province et hauts fonctionnaires fédéraux démontrent surabondamment que celle-ci insiste toujours pour assumer en priorité la responsabilité de la politique linguistique sur son territoire. [...]

M. Claude Ryan, dans un discours prononcé à Kingston le 8 décembre 1989, discours préalablement discuté et approuvé au Conseil des ministres, et qui reflète par conséquent le point de vue officiel de son gouvernement, déclarait que « le Québec tient à être le maître d’œuvre de la politique linguistique sur son territoire ».

M. Ryan ajoutait que [...] « Dans ce domaine surtout, le Québec voudra toujours que son autorité soit la plus large possible ».

Roy va plus loin et suggère de modifier la constitution et la charte des droits dans presque tous ses articles touchant la langue, pour conférer au Québec et aux autres provinces l’entière liberté en matière linguistique, y compris « la compétence linguistique dans le domaine des entreprises réglementées à l’échelon fédéral ».

Clark sait que cette proposition sera difficile à vendre aux francophones hors Québec. Il n’est pas certain que Brian Mulroney y sera très favorable. Le premier ministre canadien a cru en peu de dogmes pendant sa carrière, mais rien ne lui tient plus à cœur que la protection des droits linguistiques, dont il s’est fait le défenseur depuis l’adolescence, dans un Parti conservateur qui n’en était pas, à l’origine, très entiché. Mais en plus de répondre à une revendication québécoise, la proposition pourrait être bien perçue dans l’Ouest, qui y verrait une augmentation de ses pouvoirs en matière linguistique.

Pour Clark, la proposition Roy permettrait de lancer la nouvelle négociation constitutionnelle avec éclat. Clark pourrait au moins montrer à Robert Bourassa qu’il considère la chose avec ouverture d’esprit. Convaincu par Roy, Clark est donc « tout content » de s’amener à Québec avec une si jolie carotte.

Pauvre Clark ! Le 3 juin 1991, à Québec, ce n’est pas l’érection, c’est la débandade. Robert Bourassa raconte :

Quand j’ai rencontré M. Clark [...] on a parlé de la langue. Je lui ai dit que je ne voulais pas la prendre. Un moment donné c’était dans l’air qu’on augmente les pouvoirs des provinces sur la langue. Pour plaire à l’Ouest. Moi, j’ai dit que nous, on avait la clause nonobstant [dans la charte des droits], puis on avait les francophones hors Québec, nous, on peut pas les laisser tomber complètement. […]

J’ai opté pour le statu quo.

Moi, je trouve qu’avec l’état actuel, la clause nonobstant et la loi 178, on a quand même suffisamment de pouvoir, la langue de travail, tout ça.

La relation qu’en fait Clark, dans un mémo écrit à son retour, puis de vive voix à Roy, est conforme à celle de Bourassa, quoique plus sentie, dans le choix des mots. Roy raconte :

J’ai vu Clark qui m’a dit : « Bourassa n’en veut pas. » Et puis, le bottom line pour lui c’est « écoutez, j’ai trop de problèmes [c’est Bourassa qui parle à Clark] j’ai assez de problèmes avec la langue au Québec, je vais pas m’embarquer dans cette perspective-là, bon ». Donc, c’était pour des raisons immédiates de contexte politique.

Le ministre fédéral des Affaires constitutionnelles revient de Québec « un peu étonné, légèrement déçu » de constater que « le premier demandeur historique refusait la balle », résume Roy.

Que le chef du gouvernement québécois refuse de prendre en charge le pouvoir fédéral d’inspection des viandes bovines ou la gestion informatisée des stocks de morue au large de la Gaspésie, on veut bien. Mais la langue ? Si le premier ministre du Québec, chef du parti ayant adopté le rapport Allaire et signataire du rapport Bélanger-Campeau, ne veut pas plus de pouvoir sur la langue, fondement du caractère distinct du Québec et raison pour laquelle ni le gouvernement Lévesque ni le sien n’ont signé la constitution de 1982, alors qu’est-ce qui reste ?

Lorsqu’on lui fait part de cette curieuse décision, Claude Ryan s’en dit très malheureux.

Ryan n’aura donc eu ni la réforme qu’il souhaitait, ni la porte de sortie du Canada qu’il a, un moment, envisagé. Il aura été, en cette période, floué par Bourassa. Un Québécois comme les autres.


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