«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le dieu qui a échoué

Le Devoir
jeudi 5 juin 2008

Le rôle du commissaire aux langues officielles n’est sans doute pas de jouer les Cassandre et d’annoncer la destruction du pays, mais Graham Fraser ne retirerait sans doute rien de ce qu’il écrivait dans son livre Sorry, I Don’t Speak French, publié à peine quelques mois avant qu’il ne succède à Dyane Adams.

Face à l’évidence que le bilinguisme officiel relève de la fumisterie, il affirmait que « si le Canada ne peut pas se donner des dirigeants capables d’agir pour le pays, il est difficile de penser qu’il pourra se maintenir longtemps ».

Ce qu’il a pu constater d’encore plus près depuis sa nomination n’est manifestement rien pour le rassurer. Son dernier rapport traduit une exaspération qui s’apparente au désespoir, quand on sait à quel point l’homme est naturellement pondéré.

Dans sa vie antérieure, M. Fraser était un des journalistes du Canada anglais qui connaissait le mieux le Québec. À la différence de plusieurs, il s’y était intéressé bien avant que l’arrivée au pouvoir du PQ n’ait l’effet d’un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Surtout, cet intérêt, qui s’est transformé en réelle affection au fil des ans, s’est maintenu quand la menace séparatiste a paru s’éloigner.

« Au cours des trois décennies qui ont suivi l’élection du Parti québécois en 1976, la politique fédérale a été, en grande partie, de nature défensive, axée sur la recherche de stratégies pour garder le Canada uni. S’il y a maintenant au Québec un débat sur la façon de réintégrer le pays, la situation n’est plus du tout la même », peut-on lire dans l’avant-propos de son rapport.

Autrement dit, le recul du mouvement souverainiste ne doit pas constituer le signal qu’on peut enfin se débarrasser d’un bilinguisme devenu superflu. Au contraire, il faut profiter de ces meilleures dispositions des Québécois pour renforcer leur sentiment qu’ils peuvent se sentir chez eux au Canada.

***

M. Fraser connaît cependant trop bien la question pour ignorer où le bât blesse. La Loi sur les langues officielles, adoptée en 1969, ressemble au toit d’une maison dont on aurait refusé de couler les fondations prévues dans le plan d’architecte.

Au départ, le mandat de la Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme, créée six ans plus tôt, était de « faire enquête sur l’état présent du bilinguisme et du biculturalisme au Canada et faire enquête sur les mesures à prendre pour que la Confédération canadienne se développe d’après le principe de l’égalité entre les deux peuples qui l’ont fondée ».

Il était donc implicite que la Loi sur les langues officielles serait complétée par une réforme constitutionnelle qui enchâsserait ce principe d’égalité. Après le décès d’André Laurendeau, qui coprésidait la commission, l’idée a cependant été abandonnée.

On connaît la suite. En 1982, le rapatriement de la Constitution et l’adoption d’une Charte des droits, malgré l’opposition du Québec, ont plutôt officialisé le rejet du concept des deux peuples fondateurs. L’accord du lac Meech a tenté de le ressusciter dans une version amoindrie, mais l’offensive menée par Pierre Elliott Trudeau a rapidement fait basculer l’opinion au Canada anglais.

L’apathie que M. Fraser reproche aujourd’hui au gouvernement Harper en matière de bilinguisme n’a rien d’étonnant. C’est même le contraire qui serait surprenant. On peut difficilement appliquer avec détermination une politique dont on réfute les fondements et M. Harper s’est toujours opposé au concept des deux peuples fondateurs, qu’il a déjà qualifié de ridicule. D’où le caractère strictement symbolique de la reconnaissance de la nation québécoise adoptée par la Chambre des communes.

À l’époque où il était au Reform Party, le futur premier ministre avait publié dans le Calgary Sun un article demeuré célèbre sous le titre Official Bilingualism : The God that Failed. « En tant que religion, le bilinguisme est un dieu qui a échoué. Il n’a produit ni plus d’équité, ni plus d’unité, et a coûté des millions de dollars aux payeurs de taxes canadiens. »

***

Le moins qu’on puisse dire est que M. Harper n’a pas envoyé un signal très fort en confiant le dossier à une ministre aussi fuyante que Josée Verner, qui n’ose même pas se prononcer sur la nécessité de maîtriser les deux langues officielles pour être nommé juge à la Cour suprême.

Remarquez, M. Harper a raison sur un point : le bilinguisme coast to coast a sans doute plus indisposé les Canadiens hors Québec qu’il n’a favorisé leur ouverture au fait français. Avec le résultat que le bilinguisme est aujourd’hui en recul chez les jeunes anglophones du ROC.

Le commissaire aux langues officielles estime que les résultats seraient meilleurs si le gouvernement fédéral démontrait une plus grande volonté politique, mais il y a des limites à imposer des comportements dont les avantages n’apparaissent pas évidents et qui ne correspondent pas à l’idée que la majorité des Canadiens se font de leur pays. L’épouvantail séparatiste avait au moins quelque chose de concret.

Même si M. Harper a dû adopter une attitude plus politically correct pour unifier le Reform Party et le Parti progressiste-conservateur, sa conception du fédéralisme le porterait plutôt à abandonner les questions de langue et de culture aux provinces.

Paradoxalement, c’est aussi ce que réclame le PQ, maintenant que la tenue d’un référendum sur la souveraineté a été reportée sine die. Le rapatriement des pouvoirs directement liés à l’identité québécoise fait partie de la nouvelle « gouvernance nationale » promise par Pauline Marois. Graham Fraser, à qui on doit la seule (et excellente) histoire du PQ écrite à ce jour, devrait goûter l’ironie.

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