«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le champ de mines

mercredi 29 août 2012

Depuis qu’il a débarqué à Québec en 1998, Jean Charest s’est mis les pieds dans les plats chaque fois qu’il s’est aventuré sur le terrain miné de la langue.

Tout juste choisi chef du PLQ, il avait surpris tout le monde en expliquant très sérieusement que les Québécois avaient réussi à conserver leur langue et leur culture « parce que nos voisins des autres provinces canadiennes étaient des alliés, des amis, et non des étrangers ».

Une déclaration pour le moins étonnante quand on se rappelait le rapport Durham (1840), la suppression des écoles françaises au Manitoba (1890), la suppression des droits des francophones en Saskatchewan et en Alberta (1905), le règlement 17 en Ontario (1912), etc.

Plus près de nous, l’adoption de la Charte de la langue française (1977) avait été accueillie avec des cris d’indignation au Canada anglais, où elle était comparée aux législations nazies. Peu importe, le nouveau chef libéral soutenait que le ROC avait puissamment contribué à « agrandir l’espace francophone ».

En chute libre dans l’électorat francophone, M. Charest a voulu apporter sa pierre à l’édifice lundi, en reprenant à son compte une vieille revendication du Bloc québécois qui réclamait que les organismes fédéraux et les entreprises à charte fédérale oeuvrant sur le territoire du Québec soient assujettis aux dispositions de la loi 101.

Le premier ministre semblait tenir pour acquis que nos « amis et alliés » seraient encore une fois très heureux de contribuer à l’épanouissement du français. Ne serait-il pas normal que les 250 000 travailleurs concernés en bénéficient eux aussi ? Fort de sa propre expérience à Ottawa, il avait expliqué la semaine dernière en entrevue au Devoir que la culture fédérale n’était pas hostile au français, bien au contraire.

La volte-face a été encore plus rapide que la fois où on avait découvert qu’il avait secrètement accepté de subventionner à hauteur de 100 % les écoles privées juives, alors que les écoles privées catholiques ne le sont qu’à hauteur de 60 %.

Semoncée par l’ancienne députée libérale fédérale Marlene Jennings, qui y a vu une raison de plus de voter pour la CAQ, le premier ministre a retraité piteusement. Mieux encore, il s’est fait le chantre du bilinguisme officiel, dans lequel il a vu « une richesse pour la société québécoise », semblant oublier que - gracieuseté d’un gouvernement libéral - le français est la seule langue officielle du Québec depuis 1974.

***

Hier, c’était au tour du chef de la CAQ de prendre l’équipe éditoriale du Devoir par surprise en lui annonçant tout de go qu’il pourrait utiliser la clause nonobstant pour forcer les étudiants de l’extérieur du Québec qui viennent étudier la médecine à l’Université McGill, et qui s’empressent d’aller pratiquer ailleurs, à rembourser les coûts occasionnés par leur formation.

Il est vrai que M. Legault s’inquiète de ce phénomène depuis son passage au ministère de la Santé. En 2003, il avait été choqué d’apprendre qu’au cours des 12 années précédentes, 60 % des diplômés en médecine de McGill avaient déjà quitté le Québec deux ans après leur résidence.

Il avait alors avisé la rectrice Heather Munroe-Blum qu’il « n’excluait aucune solution » pour enrayer cet exode. Le doyen de la Faculté de médecine, le Dr Abraham Fuks, avait fait une comparaison pour le moins boiteuse à ma collègue Isabelle Paré : « Juge-t-on que c’est une perte pour le Québec si le Cirque du Soleil donne des spectacles ailleurs en Amérique ? Il est vrai que davantage de nos étudiants quittent le Québec, mais nous en attirons plus de l’étranger en raison de notre caractère international. »

Il n’en demeure pas moins étonnant que M. Legault, qui a renoncé à utiliser la clause nonobstant pour éliminer les écoles passerelles, songe maintenant à y recourir contre les étudiants de McGill. Il serait peu de dire que cela risque de déplaire au plus haut point à l’électorat anglophone que la CAQ courtise ouvertement. Elle pourrait avoir un certain mal à comprendre en quoi il s’agit d’une limitation acceptable dans une société libre et démocratique.

Le premier ministre Stephen Harper, avec lequel le chef caquiste se fait fort de négocier le rapatriement de toute une série de pouvoirs, risque également d’être quelque peu perplexe.

Il reste toutefois cinq jours avant les élections. M. Legault a donc tout le temps de changer d’idée. Si cela devait lui arriver, M. Charest serait bien mal venu de l’accabler.


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