«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

La nouvelle carpette de service du fédéralisme canadien

Le bouc émissaire

La Cour suprême ne pouvant les défendre en public, ses décisions sont la cible de critiques à l’emporte-pièce déformant bien souvent la réalité

samedi 19 avril 2014

S’il est un domaine qui est systématiquement récupéré à des fins partisanes, c’est bien le droit constitutionnel. Dans un texte publié jeudi, M. Pierre Karl Péladeau répète tous les lieux communs du discours indépendantiste à ce sujet. La Cour suprême y figure d’ailleurs comme bouc émissaire parfait : ne pouvant se défendre en public, ses décisions sont la cible de critiques à l’emporte-pièce qui déforment bien souvent la réalité.

Une plus grande rigueur conduirait pourtant à une appréciation plus nuancée. En matière de langue, par exemple, a-t-on oublié que la Cour suprême a validé les deux principes fondamentaux de la loi 101, c’est-à-dire que le Québec peut réglementer la langue de l’affichage commercial (arrêt Ford, 1988) et exiger des francophones qu’ils envoient leurs enfants à l’école française (arrêt Gosselin, 2005) ? Bien sûr, certaines dispositions de la loi 101 ont été invalidées au fil des ans, mais c’est davantage la conséquence de l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés que d’un quelconque militantisme de la Cour suprême. En réalité, la Cour s’est écartée d’une lecture littérale de l’article 23 qui aurait systématiquement donné raison aux parents qui souhaitaient faire passer leurs enfants dans le réseau public anglophone.

Elle a plutôt exigé une analyse au cas par cas de leur dossier, qui permet au Québec de démasquer la plupart des subterfuges employés (arrêts Solski, 2005, et Nguyen, 2009). Là encore, on peut déplorer — je l’ai fait à l’époque — que la Cour n’ait pas fait un pas de plus et accepté l’application d’un critère uniforme. Il faut cependant avoir l’honnêteté de dire que la Cour a adopté une solution mitoyenne plutôt que de donner tort au Québec.

Il en est de même en matière de fédéralisme : la célèbre boutade de Duplessis voulant que la Cour suprême, telle la tour de Pise, penche toujours du même côté a la vie dure. Pourtant, elle est démentie par les faits. Au cours des dix dernières années, la Cour a donné raison aux provinces dans trois dossiers majeurs : la réglementation de la vente d’assurance par les banques (arrêt Banque canadienne de l’Ouest, 2007), la procréation assistée (2010) et, surtout, la réglementation des valeurs mobilières (2011). Dans ce dernier cas, la Cour a stoppé net ce qui aurait constitué la plus grande intrusion du fédéral dans les compétences des provinces au cours des dernières années.

Le récent jugement dans l’« affaire Nadon » va dans le même sens : la Cour souligne que le Québec n’est pas une province parmi tant d’autres et qu’en raison de son système de droit civil, il a un intérêt particulier à ce que la composition de la Cour suprême ne soit pas modifiée sans son consentement. C’est là une forme de droit de veto…

Enfin, M. Péladeau réitère, comme si elles étaient paroles d’Évangile, les allégations du livre de M. Frédéric Bastien à l’égard du juge en chef Laskin, même si le fondement de la plupart de ces allégations a été fortement contesté. La réalité, c’est que Laskin, au cours des événements qui retiennent l’attention de M. Bastien, pose des gestes qui sont contraires aux souhaits du gouvernement fédéral. En mars 1981, il accélère l’audition de la cause du rapatriement alors que le gouvernement fédéral voulait la retarder. En juillet 1981, alors que le bras droit de Trudeau cherche à faire croire aux Britanniques que le jugement de la Cour est imminent, Laskin dément l’affirmation. On peut se questionner sur le caractère adéquat de cette dernière conversation, mais il n’y a manifestement pas eu de complot contre les intérêts du Québec ni de communication ou de collaboration inappropriée entre la Cour et le gouvernement fédéral.

En définitive, on s’aperçoit que la Cour suprême n’est pas systématiquement hostile au Québec, mais qu’elle cherche plutôt à donner à la Constitution canadienne et aux droits fondamentaux une interprétation qui permet au Québec d’assurer la protection de sa culture et de la langue française. Y est-elle parvenue ? Aurait-elle dû, aurait-elle pu en faire davantage ? Ce sont d’excellentes questions. On ne saurait y répondre par la propagande qu’on nous livre sans cesse.

* Dans le recours contre la nomination de Marc Nadon à la Cour suprême, M. Grammond a, comme procureur, défendu la position d’intervenants telle l’Association canadienne des juges de cours provinciales, qui soutenaient que les juges québécois des cours fédérales étaient admissibles à siéger à la plus haute cour. (NDLR)


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