«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le Québec « désâmé » et « dérinché »

ESSAI FICTIONNEL

« Le Québec n’existe pas », oeuvre littéraire lucide ou provocation calculée ?

jeudi 16 février

«  Vous êtes pas écoeurés de mourir bande de caves ! C’est assez ! » En sortant du livre Le Québec n’existe pas (Varia), mi-pamphlet, mi-fiction, signé par l’universitaire Maxime Blanchard, la ligne polémique du poète Claude Péloquin enchâssée dans la célèbre murale du sculpteur Jordi Bonet au Grand Théâtre de Québec se rappelle au souvenir du lecteur de manière étrangement prégnante.

 

«  Je l’avais mise dans mon texte dans une scène où un professeur se retrouvait face à la murale avec ses élèves  », souligne l’auteur à l’autre bout du Skype depuis New York, où il enseigne le français et la littérature française à la City University of New York (CUNY), quand on lui fait remarquer la concordance des temps entre son bouquin et ce cri du coeur vieux de plus de 40 ans. «  Mais je l’ai effacée de la version définitive, par souci d’économie de mots.  »

 

La violente question de Claude Péloquin n’y est plus, mais son esprit, lui, reste dans cette charge à fond de train contre un Québec enlisé dans ses contradictions, ses consensus mous et qui, à force de nier son existence, dans une béatitude collective devant toutes les menaces qui le guettent — la mondialisation, l’éloge du provincialisme, l’immigration, l’individualisme, la corruption, les atteintes portées à la langue française, la médiocrité et la vanité de l’élite politique et culturelle… —, peine à appréhender sa lente agonie et à voir son inéluctable disparition, estime Maxime Blanchard. Sans épargner personne.

 

«  Mafieux de jars […] qui sucent monsieusement la cenne dans les conseils d’administration  », «  gaugauche gérante d’estrade  », «  bavasseuses de l’écologie  », universitaires «  plus occupés à pogner les boules de leurs étudiantes qu’à réfléchir à l’acculturation québécoise  », «  Québécois de souche  », «  immigrants insensibles  », «  militant du PQ  », «  aliéné  », «  arriéré  » et même ceux qui «  brunch[ent] thermopompé[s] à l’Avenue  », écrit-il, ce restaurant couru du Plateau Mont-Royal malgré l’ordinaire qu’il offre, l’homme reconnaît en vidéoconférence vouloir «  tirer dans le tas  » et «  attaquer tout le monde  ». «  C’est de la provocation  », dit-il, pour forcer la prise de conscience dans un Québec sans rêve, sans projet, sans direction, qui ne peut, selon lui, qu’aller nulle part. «  Tout le monde est coupable là-dedans, personne ne doit être exonéré  », ajoute l’auteur, dont la démarche n’est pas sans rappeler celle d’Hélène Jutras et son cri d’angoisse lancé en 1994 dans les pages du Devoir sous un titre sans équivoque : «  Le Québec me tue  ».

 

Défaitisme et passivité

 

Maxime Blanchard, qui vit six mois par année à New York, a, lui aussi, mal à son Québec — «  Je ne vois pas comment le contraire peut être possible  », dit-il — et le choc de l’exil tout comme celui des nombreux retours y sont pour beaucoup. «  Quand je reviens, je suis sous le choc de voir ce qui se passe à la télévision, sous le choc de la persistance d’un gouvernement libéral et de la passivité des gens face à tout ce qui nous arrive. Je ne sais pas si c’est du défaitisme ou de la fatigue culturelle, pour reprendre Hubert Aquin, mais cela est de plus en plus insoutenable.  »

 

Un Québec «  sous-préfecture  », un Québec «  cambrousse  », un Québec «  bourgade  »  : les mots de Maxime Blanchard sont durs et finissent par devenir obsessionnels sur le rendez-vous manqué avec l’indépendance, sur la disparition de la langue française et sur la mondialisation, «  catastrophe pour les cultures nationales et les cultures périphériques  » et qui, en choeur, éclaire pour lui le malaise identitaire qu’il exprime.

Il faut se retenir de tomber dans la célébration béate de l’immigration, même si elle nous permet de nous divertir en allant manger dans un restaurant afghan le soir après un spectacle

Maxime Blanchard

 

Dans un geste tout aussi assumé, l’homme y dénonce aussi «  le fétichisme et l’instrumentalisation de l’immigration  », par la frange bien-pensante du Québec, par cette élite culturelle qu’il pourfend tout en reconnaissant en faire partie. «  Le multiculturalisme est devenu un dogme que l’on ne peut plus contester  », résume le littéraire pamphlétaire, même si, pour redonner du sens au Québec, c’est pourtant, selon lui, ce qu’il faut désormais faire.

 

«  Au Québec, le métissage est inconcevable  ; ailleurs cependant, ce pluralisme est imaginable  », écrit-il dans un chapitre intitulé «  Donnes-y la claque  ». La nature provinciale du Québec, dans laquelle les «  Québécois de souche  » sont condamnés à n’être qu’une minorité parmi d’autres, selon lui, expliquerait d’ailleurs la chose. «  À ce Québec “tricoté serré”, on ne peut ni s’allier ni s’intégrer  ; les adhésions restent à jamais impossibles  », à moins «  de se rencontrer en devenant canadian  : citoyenneté neutre, passeport rassembleur et langue anglaise  ». «  Aujourd’hui, au Québec, on a l’air de trouver l’immigration le fun, explique Maxime Blanchard, mais on a oublié qu’à la base, l’immigration, c’est une tragédie pour ceux qui sont forcés d’y avoir recours pour sauver leur vie. Il faut se retenir de tomber dans la célébration béate de l’immigration, même si elle nous permet de nous divertir en allant manger dans un restaurant afghan le soir après un spectacle.  »

 

Débattre sans peur

 

Tout comme Éric Langevin, personnage de son livre, alter ego de l’auteur cherchant le sens dans un Québec où il peine à se retrouver, Maxime Blanchard ne mâche pas ses mots et se prépare même, à l’aube de la sortie de son livre, à se faire traiter de radical, de raciste, d’inconscient, de nostalgique, de vieil utopiste… «  On se censure trop au Québec par peur du débat. On est une petite société qui a peur de provoquer et où l’on préfère se mentir à soi-même, en se disant qu’on est bon, même si ce n’est pas vrai, pour mieux éviter de réellement exister.  »

 

Pour lui, ce culte de la platitude érigé en consensus dépasse d’ailleurs les frontières du Québec et s’inscrit dans une époque où les «  actes héroïques et admirables  » chez les peuples n’existent plus. «  Tout se réduit à la petitesse de la pensée, à la mesquinerie, au calcul, aux choix de l’individu, dans son coin, qui se dit connecté aux autres, mais qui ne l’est pas  », dit-il en rappelant que le Québec des années 1960 et 1970 a été «  l’un des endroits au monde les plus intéressants, les plus beaux, les plus admirables, les plus émouvants, mais maintenant, c’est fini  ».

 

Dix ans d’écriture et l’affront de plusieurs éditeurs, ici et en Europe, qui ont refusé son manuscrit, jugé trop dérangeant, résume-t-il sans donner plus de détails de peur de se faire plus d’ennemis, ont fait naître ce coup de gueule d’un homme dans la cinquantaine, en colère, qui se dit moins misanthrope et moins malcommode que son personnage, «  même si je le suis beaucoup  », ajoute-t-il. Et tout comme son personnage, il manque également un peu d’humilité. «  On écrit aussi pour la postérité. Dans 50 ans, quand les gens vont regarder notre époque, ils vont voir que des gens étaient contre ce qui s’y passait, contre toute cette connerie. Et je veux être une de ces voix.  »

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