«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Langue et souveraineté

Le Québec français est-il décompté ?

mercredi 13 juillet 2011

En entrevue à RDI le 21 juin dernier, Gilles Duceppe a justifié la souveraineté du Québec en ces termes : « Si les Québécois et les Québécoises, d’ici 15 ans, ne bougent pas, inévitablement on sera sur la même pente que les Franco-Canadiens et les Acadiens. C’est l’assimilation fulgurante. Faut pas se cacher la vérité. »

Lors de la campagne référendaire de 1995, la peur d’une « assimilation » n’a pas servi la cause souverainiste. En effet, le recensement de 1991 montrait que 58 000 Québécois de langue maternelle française parlaient le plus souvent l’anglais à la maison, soit seulement 1,1 %. Mais comme des anglophones avaient adopté le français, la perte nette n’était que de 3700 personnes, soit 0,07 %. Enfin, cette très faible anglicisation nette a été compensée 16 fois par la francisation de 59 000 personnes de langue maternelle tierce.

Ces données mises à jour pourraient-elles relancer le projet de souveraineté ? Au recensement de 2006, on a compté 62 800 francophones anglicisés, soit une même proportion (1,1 %) de la population de langue maternelle française qu’en 1991. Compte tenu des anglophones francisés, la perte nette a été de 8100 personnes, soit 0,14 %. Au net, l’anglicisation de francophones a été compensée 19 fois par la francisation de 152 700 personnes de langue maternelle tierce. Bref, il s’agit là d’un facteur positif, toujours en hausse.

En somme, ces données sur l’« assimilation » ne peuvent servir d’argument favorable au projet souverainiste. Il s’agit plutôt d’un contre-argument illustrant le renforcement du français malgré le cadre fédéral et certains jugements des tribunaux.

Pourrait-on trouver de meilleurs arguments ? Voyons l’état de notre fécondité, de notre politique d’immigration et de nos comportements par rapport à l’anglais.

Fécondité

S’il faut considérer un décompte peu rassurant pour l’avenir du Québec français, c’est dans notre sous-fécondité chronique qu’on le trouve. Malgré quelques soubresauts des naissances qui n’ont généré rien de mieux qu’un indice de 1,74 enfant en 2008, le Québec — et par conséquent sa majorité francophone — compte maintenant quatre décennies complètes (1971-2011) où le remplacement des générations ne s’est pas fait.

Pour illustrer l’importance de la fécondité, nous avons calculé les effets d’un indice de 1,9 enfant pendant 20 ans (1972-1991). Un tel indice, pourtant inférieur de 10 % au seuil requis de 2,1 enfants, aurait tout de même donné 380 000 bébés supplémentaires pour l’ensemble du Québec, dont au moins 300 000 élevés en français dans leur famille. Recensés en 1991, ces derniers auraient été cinq fois plus nombreux que le nombre d’allophones francisés jusque-là.

Dans les deux décennies suivantes (1991-2011), ces enfants supplémentaires seraient arrivés graduellement à l’âge d’avoir des enfants à leur tour (15-49 ans). Leur absence, associée à un niveau de fécondité toujours insuffisant, a davantage affaibli notre jeunesse. Ainsi, les moins de 20 ans ont vu leur importance dans la population du Québec passer de 40 % en 1971, à 26 % en 1991, puis à 22 % en 2011.

Souveraineté ou non, où va le Québec si nos 40 ans d’infécondité s’étendaient à 50, 60 ou 75 ans ? S’il y a une vérité à ne pas se cacher, c’est bien celle-là !

Immigration

L’immigration étant de compétence partagée entre le fédéral et les provinces, un Québec souverain disposerait d’une totale maîtrise en la matière. Ainsi, le nombre d’immigrants que le nouveau pays voudrait accueillir serait indépendant de celui du voisin canadien, comme d’ailleurs les conditions d’admission, l’acquisition de la nouvelle citoyenneté québécoise, etc. Un Québec souverain choisirait tous ses immigrants plutôt qu’une partie d’entre eux. Ambassades, consulats et postes-frontières québécois accueilleraient tous les immigrants en français seulement. Fini le bilinguisme.

L’école française obligatoire pour tous les enfants d’immigrants, en vigueur depuis la loi 101 (1977), s’appliquerait aussi à tous ceux qui viendraient désormais du Canada. Bref, tous les immigrants seraient placés sur le même pied, qu’ils viennent du Canada ou d’ailleurs.

C’est ce que la souveraineté apporterait de mieux : une langue officielle non camouflée dans le bilinguisme canadien et une citoyenneté québécoise qui remplacerait celle du Canada. Cependant, une éventuelle souveraineté n’apporterait pas en soi de solution quant à la francisation et à l’intégration des immigrants. L’action du nouvel État et le comportement de ses citoyens francophones auraient une grande importance.

Enseignement du français

Bien que l’on recrute de plus en plus d’immigrants qui connaissent le français, nous avons toujours de la difficulté à respecter notre engagement envers les autres immigrants, soit leur offrir des cours de français « dès leur arrivée ». Faute de ressources adéquates que l’on a réduites plutôt qu’augmentées, et faute d’une volonté politique ferme, l’enseignement du français aux immigrants adultes laisse à désirer.

Ne relevant ni de la loi 101 ni du ministère de l’Éducation, cette importante dimension est le maillon faible de notre politique linguistique. Rappelons que plus de 40 % des immigrants qui ne connaissent pas le français peuvent parler l’anglais. Ainsi, ils évoluent très bien dans cette langue à Montréal jusqu’à dénicher un emploi où l’on demande de connaître l’anglais sans en exiger autant pour le français.

Que dire aussi de l’« interculturalisme » par lequel nous chercherions à contrer le multiculturalisme canadien ? Contrairement à ce dernier, qui est inscrit dans la Charte canadienne des droits et libertés, l’« interculturalisme » québécois n’est qu’un voeu pieux.

Avec une moyenne annuelle de plus de 44 000 immigrants pour la décennie 2001-2010, le Québec augmentait leur nombre de 60 %, comparativement aux années 1976-2000 (moyenne de 27 500). En poussant jusqu’à 50 000 l’objectif moyen pour les années 2012 à 2015 inclusivement, le Québec dépassera le taux très élevé — difficile à soutenir longtemps — de 0,6 %.

Et pourtant, à plusieurs égards, l’immigration est un Remède imaginaire (Benoît Dubreuil et Guillaume Marois, Boréal, 2011), notamment pour remédier au vieillissement de la population. Souveraineté ou non, un débat de société et des actions concrètes s’imposent en matière d’immigration internationale.

Parce que les immigrants sont concentrés à plus de 80 % à Montréal, Laval et Longueuil, leur intégration au fait français prend une dimension particulière. Coeur économique du Québec, cette région baigne dans un monde où l’anglais prend de plus en plus de place. Les comportements démographiques et linguistiques des francophones ajoutent au défi d’intégrer les immigrants au fait français.

Engouement pour l’anglais

Trente-cinq ans de politique linguistique n’auront pas amené les francophones à plus de fierté en faisant entendre dans l’espace public un français de qualité. Au contraire, pour de nombreux francophones bilingues, l’anglais est la langue toute désignée pour entrer en contact avec des personnes parlant le français avec hésitation, s’exprimant avec un accent ou répondant à des stéréotypes particuliers, dont celui de l’« étranger ».

De plus, les francophones montréalais étant les moins féconds du Québec et leur migration vers la couronne métropolitaine se poursuivant, leur présence au centre de notre métropole s’amenuise. Il va sans dire qu’une éventuelle souveraineté politique ne ferait pas disparaître ipso facto ces comportements.

Décompter le fait français dans l’ensemble du Québec en terme d’« assimilation » n’est pas en vue. Au contraire. Mais pour le coeur de la région de Montréal, le décompte du français comme langue de convergence est déjà commencé. Si rien d’important ne change rapidement et durablement, il y a gros à parier que le bilinguisme et le multiculturalisme à la canadienne s’y implanteront comme ailleurs au Canada. Inspiré par un ancien premier ministre du Québec, nous pourrions même ajouter : cur non et foederalismus ?

***

Michel Paillé - Démographe


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Langue française — la « dynamique du déclin »

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