«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Ce sujet revient dans l’actualité à intervalles réguliers, comme le serpent de mer

Le Québec dans le rouge ? À soir, on fait peur au monde !

mercredi 29 janvier 2014

Le Journal de Montréal publie cette semaine un dossier alarmiste sur la situation économique du Québec. Pour résumer simplement la plupart des articles : le Québec est pauvre, vieillissant et il s’écrase sous sa dette. Il faut couper partout et vite avant qu’il ne s’écroule ! On annonce que le Québec est sur le bord de la faillite !

Les différents auteurs veulent donc sonner l’alarme : le modèle québécois n’est pas économiquement viable. Soyons clairs : je ne me considère aucunement « de gauche » et je ne dis pas que la situation actuelle est idéale. Le vieillissement de la population pose un défi de taille au Québec comme pour la plupart des pays développés. La croissance économique de l’Occident laisse également à désirer, ce qui a un impact majeur sur le Québec. À moins de vouloir faire le tour des pharmacies pour percer les condoms, il n’y a pas de solution miracle. Il faut aussi rappeler que le Québec revient de loin, de très très loin. Encore récemment, les « Canadiens-français » formaient l’un des groupes les plus défavorisés de l’Amérique du Nord, aux côtés des Afro-Américains et des autochtones. Encore aujourd’hui, ces groupes sont largement désavantagés économiquement, ce qui n’est plus vrai pour le Québec. En comparant l’économie québécoise au reste du monde, nous constatons rapidement que la situation n’est pas aussi dramatique que le laissent entendre la droite libertarienne et la droite néolibérale.

Le PIB québécois face au reste de la planète

Le PIB québécois pour 2012 était de 357,9 milliards de dollars. Par habitant, cela donne environ 44 428 $ par personne. La croissance économique pour 2013 (PIB nominal) était estimée à 2,3 % en moyenne par le secteur privé et est estimée à 3,6 % pour 2014. Ceci mène à un PIB d’environ 379,3 milliards pour une population d’environ 8,15 millions au 31 décembre 2014, soit environ 46 536 $ par habitant, ou environ 45 140 $ en dollars américains.

Comparons ces chiffres aux prédictions mondiales du PIB par habitant publiées dans l’édition spéciale « The World in 2014 » du magazine britannique The Economist (qu’on ne peut pas accuser d’être socialiste !), tous pour l’année 2014 :

Allemagne : 43 420 $ par habitant
Japon : 38 990 $ par habitant
Hong Kong : 42 140 $ par habitant
France : 41 410 $ par habitant
Grande-Bretagne : 39 600 $ par habitant
Taïwan : 21 770 $ par habitant
Israël : 38 310 $ par habitant
Nouvelle-Zélande : 35 540 $ par habitant
Canada : 52 620 $ par habitant
États-Unis : 54 920 $ par habitant
Corée du Sud : 25 710 $ par habitant
Autriche : 48 260 $ par habitant
Finlande : 48 980 $ par habitant

Je n’ai pas mentionné Cuba ou la Corée du Nord, seulement des pays riches et respectables ! Le Québec fait mieux que la plupart de ceux-ci ! Pas mal du tout pour un peuple qui ne contrôlait pas du tout son économie il y a de cela 60 ans et qui était presque exclusivement constitué d’ouvriers et de fermiers ! Notre droite libertarienne pourrait bien répondre que le Québec est dépassé par plus d’une vingtaine de pays, mais encore faudrait-il mentionner que certains de ces « glorieux » pays ont une population moins importante que celle de la ville de Québec (comme le Luxembourg) et même moins que le quartier de Pointe-Aux-Trembles à Montréal (comme le Liechtenstein et Monaco) ! Difficile de faire compétition aux paradis fiscaux peuplés uniquement de nantis !

Parité de pouvoir d’achat (PPA) selon l’ISQ

L’Institut de la Statistique du Québec, dans l’édition 2013 du « Québec chiffres en main » compare le PIB québécois par habitant en parité de pouvoir d’achat (essentiellement, la valeur de votre argent considérant le coût des produits courants dans votre pays/province) aux pays de l’OCDE. Notons par contre que le coût du loyer n’est pas considéré ! Or, comme un loyer à Tokyo ou à Toronto coûte beaucoup plus cher qu’à Montréal et qu’il n’est pas question des services gouvernementaux offerts à la population, il faut comparer ces données avec des pincettes. Néanmoins, le Québec ne s’en tire pas aussi mal qu’on le laisse entendre dans les médias :

PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat, Québec et certains pays de l’OCDE, 2011 (en USD) :

Norvège : 61 047 $
Suisse : 51 507 $
États-Unis : 48 314 $
Pays-Bas : 42 781 $
Irlande : 42 329 $
Autriche : 42 186 $
Australie : 42 060 $
Suède : 41 485 $
Canada : 41 396 $
Danemark : 40 945 $
Allemagne : 39 465 $
Belgique : 38 874 $
Finlande : 37 461 $
Royaume-Uni : 35 607 $
France : 35 387 $
Québec : 35 111 $
Japon : 34 483 $
Italie : 32 659 $
Espagne : 32 121 $
Corée du Sud : 30 286 $

Finances publiques

Au niveau des finances publiques, il faut mentionner que le Québec compte réduire le poids de sa dette brute par rapport à son PIB de 55 à 45 % en dix ans. Malgré le déficit, nous versons annuellement plus d’un milliard dans le Fonds des générations (bref, nous ajoutons à notre dette… pour rembourser la dette). Ceci peut paraitre complètement idiot (et, jusqu’à un certain point, ce l’est), mais comme les taux d’intérêt sont bas pour les obligations du Québec (similaires au rendement du Fonds) et que ce Fonds des générations rassure les agences de notations, nous pouvons comprendre pourquoi le gouvernement souhaite son maintien. Le déficit appréhendé est bien de 2,5 milliards de dollars pour 2013-2014, mais la croissance s’est grandement accélérée au troisième et quatrième trimestre de 2013, ce qui peut laisser croire que les revenus seront plus grands que ceux anticipés par le gouvernement (qui tablait sur une croissance du PIB réel de 0,9 % en 2013 contre en moyenne 1,1 % dans le secteur privé et de 1,4 % pour les plus optimistes du secteur privé). Bref, ce déficit anticipé pourrait bien fondre d’un milliard de dollars, ce à quoi il faut aussi retirer les versements au Fonds des générations (un ajout à la dette… pour diminuer la dette) de 1,1 milliard afin d’avoir un portrait plus juste. Le gouvernement ratera probablement la cible du dernier budget, mais possiblement de très peu.

Le Québec vit-il aux crochets du Canada ?

Plusieurs textes sont parus à propos de chiffres de l’ISQ montrant un déficit de l’administration fédérale au Québec d’environ 16,3 milliards (revenus moins les dépenses). J’y répondrai probablement plus longuement dans un autre billet de blogue, mais mettons « rapidement » les chiffres de l’ISQ en perspective.

Premièrement, le gouvernement fédéral avait un déficit d’environ 20 milliards pour l’année 2012. Si le budget balançait, ceci aurait réduit d’environ 3,7 milliards le déficit attribué au Québec puisque le Québec contribue à environ 18,6 % des revenus canadiens. Ceci peut paraitre bien peu, mais le gouvernement fédéral a transféré des points d’impôt au Québec suite à une entente pour la prestation de certains services sociaux (administrés par Québec). Ceci réduit d’environ 4 milliards de dollars le montant perçu par Ottawa au Québec tandis que le PIB québécois pour 2012 était d’environ 19,7 % du total canadien. Le coût pour le gouvernement fédéral est nul puisque ce montant est aussi réduit des dépenses (le gouvernement fédéral réduit donc de 4 milliards la contribution québécoise à l’assiette fiscale tout en réduisant ce même montant des dépenses effectuées au Québec). Bref, en considérant le déficit fédéral, le déficit « réel » du fédéral au Québec doit être réduit à 12,5 milliards.

Deuxièmement, notons que l’ISQ sous-estime fréquemment les revenus attribués au Québec. Par exemple, dans leur édition 2012 des comptes économiques, ils estimaient à 42,5 milliards la contribution québécoise aux revenus canadiens de 2011. Ils l’ont depuis révisé à 43,1 milliards ! Idem pour 2010, première année où l’ISQ a dû se débrouiller sans les chiffres de Statistique Canada, faisant passer le montant de 40,3 à 41 milliards. S’ils ont encore sous-estimé les revenus de 700 millions pour 2012, le déficit serait donc réduit à 11,8 milliards.

Troisièmement, certaines dépenses sont attribuées en fonction de la population plutôt qu’en fonction des dépenses réelles. C’est le cas, par exemple, du service de la dette et des Prestations fiscales pour enfants (PFE). On peut difficilement défendre que le gouvernement dépense pour 23,1 % en fonds de retraite pour les fonctionnaires au Québec alors que leur masse salariale ne constitue même pas 19,4 % du total canadien ! Idem pour les PFE alors que les Québécois sont en moyenne plus vieux que les Canadiens ! Notez également que dans le cas des fonds de retraite comme dans le cas des ministères, les chiffres sont basés sur les dépenses salariales effectuées AU Québec plutôt que POUR des Québécois. Nuance importante, car plusieurs Ontariens traversent la frontière pour travailler dans un ministère fédéral à Gatineau, et vice-versa. La commission Bélanger-Campeau estimait à 13,3 % la part québécoise des Fonds de retraite, contre 16 % selon François Legault et 16,3 % selon Stéphane Gobeil. Pour les PFE et le service de la dette, on parle donc d’environ 1,8 milliard de dollars en moins. Déficit réduit à 10 milliards.

Quatrièmement, j’avais estimé en septembre dernier la part québécoise des programmes fédéraux et transferts divers à environ 17,8 % pour 2011-2012 et 17,9 % pour 2012-2013 en me basant sur plusieurs études effectuées. Je tente présentement de remettre à jour ces chiffres grâce à mes propres estimations, ministère par ministère, selon les Comptes publics et selon les données de Statistique Canada, ce qui prendra encore un certain temps. Disons simplement pour l’instant que si le pourcentage de 17,8 % est toujours exact, ceci signifie des dépenses de programmes d’environ 11,4 milliards plutôt que les 13,8 milliards annoncés par l’ISQ. Déficit réduit à 7,6 milliards de dollars. En appliquant le même ratio aux transferts divers reliés aux programmes, j’arrive à 6,4 milliards de dépenses alors qu’une distribution selon la population mènerait à des dépenses de 8,6 milliards de dollars, soit une différence significative de 2,2 milliards. Il me faudrait plus de temps pour décortiquer les chiffres de l’ISQ afin de comprendre comment ces transferts ont été distribués. Je ne soustrairai donc pas de montants provenant de mes estimations des transferts divers reliés aux programmes au déficit restant, mais si nous le faisions le déficit fondrait à 5,4 milliards. Conservons donc le déficit de 7,6 milliards pour l’instant.

Cinquièmement, le gouvernement fédéral poursuit sa politique de réduction des dépenses publiques, ce qui réduira davantage le déficit attribué au Québec. D’ailleurs, le gouvernement fédéral prévoit un surplus de 3,7 milliards en 2015-2016 et respectivement 5 puis 5,7 milliards pour les deux années financières suivantes. On peut donc aisément imaginer que ceci réduira d’environ 1,1 milliard le déficit attribué au Québec si la proportion des revenus et dépenses reste inchangée. Le déficit descendrait donc à 6,5 milliards (ou 4,3 milliards si les ministères fédéraux sondés par l’ISQ ont bel et bien distribué les transferts divers reliés aux programmes selon la proportion de la population québécoise dans le Canada).

Sixièmement, et non le moindre : la forte croissance économique due partiellement au pétrole albertain augmente la moyenne canadienne et cause de l’inflation, ce qui augmente également les salaires et avantages sociaux des fonctionnaires fédéraux. En 2011, un fonctionnaire fédéral gagnait en moyenne 76 285 $ contre 55 856 $ (en incluant toujours les avantages sociaux) pour un fonctionnaire provincial québécois. Le coût d’un fonctionnaire québécois est donc à 73,2 % du coût d’un fonctionnaire fédéral (en 2011). L’écart s’est vraisemblablement creusé davantage depuis. En utilisant ce ratio, on constate que le gouvernement fédéral économiserait plus de 6,8 milliards de dollars s’il payait ses employés autant que le Québec. Autrement dit, il coûterait entre 1,5 milliard et 2 milliards moins cher au Québec d’administrer lui-même un service qu’il en coûte au gouvernement fédéral ! Néanmoins, je ne réduirai pas ce montant du déficit actuel puisqu’il est politiquement invraisemblable de réduire le salaire des fonctionnaires fédéraux aux niveaux québécois et parce que le fédéral ne souhaite pas transférer davantage de pouvoirs au Québec.

Dernièrement, un Québec indépendant économiserait environ 3,7 milliards en chevauchements administratifs et en gains d’efficacité. En appliquant la même politique d’emploi aux nouveaux ministères hérités du fédéral que l’actuelle politique d’emploi du gouvernement provincial (gel de l’embauche sauf exception), en engageant les nouveaux employés au même salaire que la fonction publique québécoise et en faisant le même effort de réduction des dépenses, les 2,8 milliards de déficits restants (moins d’un pour cent du PIB québécois !) fondraient comme de la neige au soleil alors que les revenus augmenteraient. Et, encore une fois, si les dépenses en transferts divers reliés aux programmes ont bel et bien été distribuées selon la population, le déficit ne serait que de 0,6 milliard – ou 1,7 milliard s’il n’y a pas de surplus mais un déficit zéro. Tout cela sans même avoir retiré un seul service aux citoyens et sans même avoir mis à pied un seul employé de la fonction publique fédérale (exceptés, bien sûr, les députés, sénateurs, lieutenant-gouverneur, gouverneur-général, Cour suprême et autres). En coupant dans les dépenses inutiles comme les fausses dépenses fédérales – ce qui représenterait entre 6 et 8 milliards annuellement selon un journaliste du journal Les Affaires - et dans les nombreuses et coûteuses campagnes promotionnelles du gouvernement fédéral, inutile de préciser que l’objectif du déficit zéro serait atteignable sans trop de difficultés pour notre nouveau pays !

Bref, s’il est légitime pour les fédéralistes de combattre la souveraineté en questionnant la viabilité économique d’un Québec indépendant, il faut déplorer leur insistance à interpréter les Comptes économiques annuels de l’ISQ (qui se basent sur un mélange de données exactes, sur des estimations internes propres à chaque ministère et sur des données arbitrairement réparties selon la population plutôt que selon la réalité) comme étant l’exemple suprême de la non-viabilité d’un Québec indépendant. L’ISQ ne s’est pas prononcée sur la viabilité de l’indépendance et ils reconnaissent eux-mêmes que leurs données ne reflètent pas nécessairement les montants réels dépensés au Québec. Jean Charest, le plus fédéraliste des anciens premiers ministres du Québec, reconnaissait lui aussi la viabilité économique d’un Québec indépendant ! Pour ce qui est de l’ensemble des données mises à jour, compte tenu de l’ampleur de la tâche pour une seule personne (à temps partiel et pour la modique somme de 0 $ de surcroit), il me faudra encore plusieurs semaines avant de pouvoir publier mes résultats. Néanmoins, la « petite » démonstration ci-haut démontre bel et bien que le déficit est bien moindre que ce que les Comptes économiques laissent entendre !


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