«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Fraude électorale

Le Canada à l’heure du télé-tripotage

Ottawa va devoir ajouter à la législation sur la criminalité des mesures draconiennes contre la subversion des institutions démocratiques

lundi 27 février 2012

À voir les vives réactions face aux tactiques qui ont altéré le vote du 2 mai 2011, Ottawa va devoir ajouter à la législation sur la criminalité des mesures draconiennes contre la subversion des institutions démocratiques. Le Canada, certes, avait connu son lot de turpitudes aux élections d’autrefois. Mais au récent scrutin, des virtuoses du télémarketing se seront surpassés. Le public est furieux. Un attaché politique a remis sa démission. Va-t-on retrouver le Canada parmi les pays voyous ?

Dans une vingtaine de « luttes serrées », des électeurs d’allégeance libérale, mais peut-être aussi des néodémocrates, ont reçu des appels visant à saboter leur droit de vote. Un premier système de messages préenregistrés au nom d’« Élections Canada » les prévenait faussement que leur bureau de scrutin avait été « déplacé » (en un lieu moins commode). Un deuxième système d’appels, personnalisé celui-là, sollicitait leur appui au nom de leur parti, mais de façon à le rendre antipathique.

Le premier ministre a nié toute implication du Parti conservateur dans ces tactiques. Et aucune preuve ne permet à ce jour de rattacher son organisation à un tel mépris de la loi et, surtout, du droit des électeurs. Mais l’opposition réclame, non sans raison, une large enquête sur cette double falsification. Des infractions nombreuses et concertées ne sauraient être, en effet, un simple « incident isolé » attribuable à quelque partisan dévoyé.

Comment un partisan aurait-il trouvé, sans que le parti en ait connaissance, la liste des circonscriptions où les conservateurs pouvaient l’emporter sur les libéraux ou sur les néodémocrates ou, au contraire, risquaient d’être défaits par l’un de ces adversaires ? Comment aurait-il connu, sans accès à la banque nominative du PC, les noms et les numéros de téléphone d’autant d’électeurs de ces circonscriptions ?

Bien plus, quel partisan même fanatique aurait pu payer de sa bourse le recours à une entreprise de télémessagerie comme RackNine Inc., qui a servi à transmettre les faux appels d’Élections Canada ? Et surtout, comme Postmedia News l’a découvert, recruter ces « bénévoles » qui appelaient des électeurs ciblés, tantôt imitant leur accent (en Ontario multiethnique), tantôt prenant un Acadien pour un anglophone (à l’Île-du-Prince-Édouard), tantôt téléphonant chez un juif religieux (en plein jour du shabbat) ?

Qu’un organisateur viole la loi dans son patelin ou déroge aux règles de son parti, la chose est fort possible. Mais qu’une vingtaine de zélotes le fassent et que l’organisation centrale n’en ait pas connaissance — précisément dans ces luttes serrées qui font l’objet de toutes les attentions —, voilà qui dépasse l’entendement. Il faudrait ou bien que, de la tête aux pieds, un tel parti soit sans scrupules, ou bien que le chef en ait perdu le contrôle !

Trois hypothèses viennent à l’esprit. L’enjeu étant un gouvernement majoritaire, quelle machine aurait eu les moyens de placer — à n’importe quel prix — « son » cabinet à Ottawa ? A) Une faction conservatrice extrémiste ayant accès aux informations du parti relatives aux circonscriptions névralgiques. B) Une multinationale en quête de contrats prêtant secrètement main-forte à une formation jugée favorable à ses intérêts. C) Une capitale étrangère visant à annexer subrepticement le Canada à ses politiques.

Quoi qu’il en soit, l’affaire a une odeur de scandale. Le service qui a fourni le système d’appels robotisés, sentant la soupe chaude, affiche une pleine coopération avec l’enquête d’Élections Canada. Plusieurs sources conservatrices anonymes ont confié à CBC News (qui n’a pu le confirmer) que ces appels impliquent « un entrepreneur indépendant ayant des liens avec le parti ». Soit. Mais rien n’explique encore ces autres appels mettant des électeurs libéraux en brouille avec leur parti.

L’affaire est d’autant plus choquante que le Canada semblait se distinguer de son voisin américain, où les gens riches monopolisent le privilège de laver la cervelle des électeurs à coups de publicités démagogiques. Aux États-Unis, pareille caricature — étalée dans des médias complices et avalisée par la Cour suprême — s’affiche au moins à ciel ouvert. Au Canada, va-t-on bientôt gagner des élections à coups de cybertripotage ? Le coup tordu inventé pour le 2 mai ridiculise en tout cas la loi et l’ordre à la mode à Ottawa.

Dans une démocratie, ce n’est ni l’argent ni la technologie qui devrait décider de l’issue d’une élection. Statistique Canada vient de publier une étude démontrant que les classes instruites votent davantage que les classes populaires, souvent moins scolarisées. Autant dire que les milieux aisés et bien organisés décident du pouvoir dans le pays. Il n’est qu’un remède efficace à cette dichotomie : maximiser la participation électorale. C’est-à-dire rendre à toute la population le sentiment que son vote compte.

L’ultime fraude, en effet, n’est pas dans le télé-tripotage qui fera bientôt les délices de l’opposition et de la presse. Elle est dans un système électoral qui permet à un parti de monopoliser le pouvoir avec moins de 40 % des suffrages exprimés et de laisser sans représentation significative des millions de jeunes, de pauvres et de nouveaux citoyens, même quand ils votent. Moins d’argent aux partis réduirait l’achat des électeurs. Mais une représentation plus équitable des citoyens dans les parlements réduirait aussi le scandale chronique des magouilleurs au pouvoir.

Pour l’heure, la tendance nouvelle risque plutôt d’appartenir au crime politique organisé, surtout si rien de sérieux n’est fait pour la réprimer. L’heureuse nouvelle, toutefois, à en juger par les réactions qui affluent de la part des citoyens, c’est que la majorité ne veut pas d’un tel Canada.

***

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.


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