«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Langue québécoise ou langue française ?

lundi 29 décembre 2008

En mars dernier, le Conseil supérieur de la langue française (CSLF) s’est engagé à réagir en deux temps au rapport quinquennal sur la situation linguistique publié par l’Office québécois de la langue française (OQLF). Fin juin, le Conseil a rendu public un premier avis portant sur la situation démolinguistique et la langue de travail, dans lequel, s’il cite longuement le rapport de la commission Bouchard-Taylor, il ne fait référence que quatre fois au rapport de l’OQLF (uniquement au début de son avis) et ne cite aucun des 18 fascicules et études publiés par ce dernier organisme.

Si le passé est garant de l’avenir, on peut donc s’attendre à ce que le CSLF fasse de même dans l’avis qu’il doit rendre bientôt sur la qualité et la maîtrise du français. C’est pourquoi il est nécessaire de rappeler aux membres du Conseil certaines conclusions de ces études. D’autant plus que l’une, effectuée auprès d’un échantillon représentatif de 2200 Québécois, est la plus importante étude sur la norme et la qualité de la langue ayant été faite depuis l’époque de la commission Gendron.

Le rapport quinquennal de l’Office fait état des résultats aux examens de français nationaux du ministère de l’Éducation. Tant chez les élèves de 5e secondaire que chez les cégépiens, les résultats en maîtrise du français sont à la baisse. En 2004, un élève sur quatre de la 5e secondaire n’a pas atteint le taux de réussite en syntaxe à l’épreuve uniforme de français du ministère de l’Éducation. Et si la réussite en orthographe était un critère éliminatoire, bon an mal an, un élève sur deux échouerait. Quant au collégial, les résultats à l’épreuve de langue et de littérature y sont à la baisse depuis 1998 : la légère remontée enregistrée l’année dernière n’a pas permis d’inverser la tendance à la baisse qui se manifeste depuis une décennie.

Ce qui est encore plus inquiétant, c’est qu’une étude de l’Office montre que les futurs enseignants, tant les futurs enseignants de français que ceux de mathématiques, ont de la difficulté à maîtriser le niveau standard de la langue parlée (étude 4). Dans ces conditions, comment des enseignants qui ont de la difficulté à s’exprimer en français soutenu peuvent-ils devenir des modèles pour les élèves ? Le Conseil n’a que trop tardé à proposer les mesures qui s’imposent : déjà en 1997, la dernière recommandation d’un rapport sur la qualité de la langue qu’il a publié demandait que le Conseil prenne l’initiative de créer un comité pour donner au personnel enseignant des directives claires en matière de prononciation. Depuis, rien n’a été fait.

Par ailleurs, d’autres résultats de l’Office remettent en question l’opinion d’un groupe de linguistes qui sont influents auprès du Conseil et qui affirment qu’il y aurait un consensus sur la promotion d’une langue québécoise standard. Le président du Conseil a même déclaré le 23 septembre, à l’issue d’un colloque tenu au Musée des beaux-arts de Québec, qu’il entendait faire la promotion de la « variété québécoise ». Cette option, qui n’est probablement pas majoritaire chez les linguistes eux-mêmes, est loin de faire l’unanimité dans le public.

Près de 8 Québécois sur 10 croient que le français correct enseigné au Québec doit être le français international et près de 9 sur 10 trouvent souhaitable qu’on utilise partout dans la Francophonie les mêmes ouvrages de référence. Si 78 % trouvent que le français généralement parlé au Québec est différent du français de France, ils sont presque aussi nombreux à admettre que cela rend plus difficile la communication avec les francophones de l’Europe. En revanche, près des deux tiers sont d’avis que le français écrit de ce côté-ci de l’Atlantique diffère peu de celui de l’Europe.

Il y a un sentiment croissant que le français du Québec se rapproche de celui de l’Europe : en 1998, 47,6 % des Québécois croyaient qu’il y avait plus de points communs que de divergences entre le français du Québec et celui de la France. Cette proportion est montée à 60,5 % en 2004. Qui plus est, 55 % estiment que, depuis vingt ans, il y a eu un rapprochement entre les deux variétés (étude 7).

Une étude portant sur le vocabulaire donne des résultats qui vont dans le même sens. En 1983, on a présenté à un échantillon représentatif d’habitants des régions métropolitaines de Montréal et de Québec une vingtaine d’illustrations en leur demandant comment ils appelaient l’objet représenté. La même étude a été refaite en 2006. La proportion des personnes qui ont répondu par un terme du français international plutôt que par un québécisme est passée de 37,4 % à 49,8 %, ce qui, pour ceux qui étudient les changements linguistiques, représente une évolution considérable sur une période qui n’est même pas tout à fait d’un quart de siècle. Même si on sait par ailleurs que les répondants utilisent en fait plus souvent les québécismes que les mots standard dans la vie quotidienne, il n’en demeure pas moins qu’ils ont clairement conscience des mots qui font partie ou non de ce qu’on peut appeler, par commodité, le français correct (étude 11).

Les tendances de la langue parlée vont dans le même sens. Dans son ouvrage intitulé D’où vient l’accent des Québécois ?, Jean-Denis Gendron, qui fut président de la commission à laquelle il a donné son nom, rappelle que les provinces françaises continuent le processus d’alignement de leurs prononciations sur celles qui sont devenues la norme à Paris depuis deux siècles et que le Québec va lui aussi dans le même sens, quoique avec un peu de retard. En effet, des prononciations comme « Ugène » (Eugène), « leu » (leur), « neu » (neuf), « crère » (croire), « sumer » (semer), encore fréquentes chez nous il y a plus d’un demi-siècle, sont quasi disparues aujourd’hui.

Par delà les légitimes différences d’accent et des différences lexicales qui demeureront toujours (et dont certaines sont indispensables pour désigner des réalités qui nous sont propres), tout pointe donc vers une convergence qu’il serait irresponsable d’entraver. Non que la tâche soit en fait impossible, comme l’illustre l’ex-Yougoslavie où la volonté politique guidée par le nationalisme ethnique est en bonne voie de créer trois langues standard distinctes, le serbe, le croate et le bosniaque, là où il n’y en avait qu’une il y a encore une vingtaine d’années. Ce n’est pas le seul exemple : l’ingénierie linguistique soviétique s’est efforcée de créer une langue standard moldave distincte du roumain et un standard tadjik distinct du persan. Et les conflits religieux ont fait éclater l’hindoustani en hindi et en ourdou.

La question est donc de savoir si nous voulons, réellement ou ne serait-ce que symboliquement, ériger un standard québécois, alors que c’est le fait d’avoir le français en partage qui a permis au Québec de s’affirmer, même si ce n’est que modestement, sur la scène internationale.

***

Jacques Maurais, Ancien chercheur au Conseil de la langue française, ancien coordonnateur de la recherche et de l’évaluation à l’Office québécois de la langue française, il a codirigé l’ouvrage "L’Avenir du français" (Agence universitaire de la Francophonie, 2008)


Suggérer cet article par courriel
La langue - un état des lieux

Financement de Vigile

N’hésitez pas à contribuer à sa production

Joignez-vous aux Amis de Vigile

Objectif 2017: 60 000$
3 510$  6%
Paiement en ligne
Don récurrent

Contributions récentes :

  • 28/03 Jean-Claude Archetto : 50$
  • 28/03 Alexis Fréchette : 100$
  • 27/03 Monique Moquin-Normand: 25$
  • 27/03 Marc Labelle : 100$
  • 27/03 Raymond Saint-Arnaud: 20$
  • 27/03 Yves Corbeil: 50$
  • 27/03 Michel Tremblay: 25$
  • 27/03 Jacques Morissette : 10$

Toutes les contributions

Merci beaucoup!

Publicités