«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

La trappe identitaire se referme sur Jocelyn Létourneau

La vision gélatineuse de l’histoire du Québec révélée au grand jour

Tribune libre de Vigile
dimanche 23 février 2014
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Le dernier livre de Jocelyn Létourneau et le compte rendu qu’il y est donné dans Le Devoir soulève quelques questions intéressantes (Je me souviens ? Le passé du Québec dans la conscience de sa jeunesse, Montréal : Fides, 2014 et Le Devoir, 22/23 février 2014, cahier F, p. 1-2.). À l’assaut du « récit national canonique », l’historien canado-québécois de Laval s’emploie à débusquer, tambour battant, l’indécrottable schéma « binaire, stéréotypée, simpliste » qui prévaut dans la conscience historique des Québécois. L’objectif ultime consistant affranchir les jeunes « des trappes identitaires » où « le récit nationaliste dominant » les enfermerait.

On est bien d’accord là-dessus : bien qu’il n’y ait pas de
« connaissance pleine de ce qui a été », il est souhaitable de complexifier le rapport au passé ‒ quitte à favorisé une « trame narrative molle et tortueuse » -, en misant « sur l’acquisition de perspectives plurivoques sur le passé ».

Mais le problème est qu’il ne faut pas penser l’histoire seulement en fonction du sacro-saint présent. Un certain effort de dépaysement est requis. Létourneau à cet égard ne prêche pas précisément par l’exemple. Avec son concept gélatineux d’« intention nationale » et de « canadianité », on ne sort pas de l’enfermement identitaire.

Sa thèse aurait gagné en clarté et en force s’il s’était attaché au moins à démontrer qu’au chapitre de la formation de l’État, il existe au Québec deux discours nationalistes francophones dont le caput Nili (la source originelle) remonte au parti « canadien » au début du XIXe siècle sous le leadership intellectuel de Pierre Bédard.

On a sommairement, côté cour, le discours unioniste (1840-1867) et fédéraliste (1867-2014) qui s’est construit, côté jardin, par-dessus le discours séparatiste et patriote (1826-1840). La suprématie du premier sur le second aura nécessité, comme on sait, la soumission par les armes (1837-1840) et la mise en sommeil de la « chambre des communes » québécoise pendant 30 ans (1837-1867).

Cette « vision » de l’histoire est-elle par ailleurs malheureuse ? Je n’en crois rien. C’est une vision agonistique. Elle met à l’avant-plan l’idée de lutte opiniâtre entre deux communautés nationales installées sur le même territoire. Est-elle platement linéaire et rectiligne ? Pas du tout. J’opterais plutôt pour le schéma psychanalytique du retour du refoulé. La vision concordataire dans l’historiographie nationaliste canadienne a eu plutôt tendance depuis la fin de la seconde Guerre Mondiale a gommé du champ de sa (mauvaise) conscience deux éléments fondamentaux : le rôle de la violence fondatrice dans les institutions, ainsi que la dimension impérialiste britannique au cœur de la formation identitaire
canadienne.

On peut même aller plus loin : l’argument de l’intoxication idéologique que prodiguerait l’enseignement de l’histoire et la culture ambiante a ceci de fallacieux, sinon de pervers, qu’il suppose que les élèves sont en fait des cruches (des « nuls » comme dirait Bédard dont le nom jure d’être associé à celui de Maurice Séguin) tout juste bonnes à être remplies. Et, chose significative, il n’a vraiment rien d’original : on le retrouve chez Fernand Ouellet, un autre éminent spécialiste de la psychologie québécoise retardataire qui ne fait que répéter ce que les éditorialistes enragés du Montreal Herald ne cessaient de marteler dans les années 1830.

Je plaide volontiers pour une lecture tonifiante de l’histoire du Québec. Lisons Paquet et Wallot (2007) par exemple, l’article lumineux de Jean-Paul Bernard « La réplique de Garneau à Lord Durham : peuple sans histoire » ou sans avenir ? » (1998) ou Lamonde et Harvey. Rien de malheureux chez ces chercheurs de pointe.

Commentaires

  • Marcel Bernier, 24 février 2014 09h15

    Y a-t-il eu une conquête en 1760 ? Je ne sais pas, nous ne savons pas, nous n’y étions pas.
    Maintenant, de colporter de tels bobards dans les manuels d’histoire pour perpétuer une mise en tutelle d’un peuple par un autre peuple est complètement sidérant.
    Il faudrait quand même dire et redire que nous sommes en 2014 et qu’il est de première importance de se mettre à jour quant à l’évolution politique et sociale de notre collectivité.

  • 23 février 2014 17h00

    Non seulement vous avez raison, mais il faut être un historien malheureux pour forger de nos combats jamais tout à fait perdus, une vision malheureuse.

    Voilà une école historique du malheur, du travestissement jovialiste. Notre histoire à le sens du combat toujours en action. Qu’on en pende quelques uns en 37 n’a rien éteint. Que Bourget excommunie tous les membres de l’Institut Canadien de Montréal en 1868 et menace le chef de l’opposition Dorion d’excommunication s’il ne votait pas le pacte confédératif, ça a tout au plus retardé l’union des forces vives. Tant que le clergé catholique s’est appuyé sur l’Angleterre pour contrôler éducation et santé, et s’enrichir de nos miettes, limitant l’accès à ces institutions aux seuls catholiques romains pratiquants, ce fut la fabrique de la peur.

    Maintenant, c’est la fabrique du peuple du malheur ! Que cela est du plus haut ridicule. Nous ne sommes pas malheureux, nous sommes des militants qui se succèderont tant que le pays n’apparaîtra pas. Et nous ne sommes pas malheureux de devoir continuer le combat ! Nous n’avons plus peur car nous savons que nous ne sommes pas seuls.

    Monsieur Létourneau finance ses recherches à même des budgets d’institutions tout à fait fédérales que sont ces "chaires de recherches du Canada". Voila tout simplement le serviteur de son maître. Son budget augmentera sans doute à la hauteur de son aveuglement... Mais l’Histoire le rendra obsolète !

    Gaëtan Dostie

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