«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Réplique à Gil Courtemanche

La vigilance critique envers le créationnisme

Les créationnistes ne sont donc pas de gentils badauds, mais sont un groupe organisé en haut lieu avec des objectifs politiques.

mardi 31 mars 2009

Avec d’autres professeurs, j’ai mené la bataille contre la tenue de la conférence créationniste au Cégep de Sherbrooke. À ce titre, je tiens à défendre notre position contre l’analyse que vous en avez faite dans votre chronique du 24 mars dernier, publiée dans Le Devoir.

Vous sous-estimez et semblez mal connaître la démarche des créationnistes. « Aberration folklorique », « pauvres petits » : vous les dépeignez comme de gentils badauds, un peu arriérés mais inoffensifs. Rectifions d’abord les faits quant à leur homophobie. Les créationnistes ne « changent pas de trottoir » lorsqu’ils croisent un homosexuel : ils militent activement contre la reconnaissance des droits homosexuels et pour l’aggravation de leur stigmatisation.

De la même manière, ils militent en faveur d’une éducation des enfants axée sur la préservation acritique d’un espace de valeurs familiales et religieuses considéré comme intouchable. La fermeture à l’autre que vous dénoncez dans votre chronique, ils en font un programme. Les créationnistes ne sont donc pas de gentils badauds, mais sont un groupe organisé en haut lieu avec des objectifs politiques.

Vous décrivez plus loin notre lutte en parlant d’un « grand brouhaha de laïcisme ». Le débat sur la place de la religion à l’école se joue dans une large mesure entre les défenseurs d’un certain communautarisme — que vous dénoncez comme étant fermés à la différence — et les défenseurs de la laïcité — que vous dénoncez aussi comme étant fermés à la différence.

En opposant, deux lignes plus loin, « ceux qui croient en Dieu » à « ceux qui croient en la science » (alors que la science ne « croit » pas les vérités qu’elle démontre, mais les connaît), vous manquez complètement les enjeux soulevés par l’affaire.

Le problème est le suivant : le créationnisme est une position sur la nature de la vie humaine qui s’appuie exclusivement sur la foi, mais qui se fait passer pour une théorie scientifiquement justifiée. Ainsi, vous faites preuve d’une naïveté désarmante lorsque vous écrivez que les créationnistes veulent simplement « exprimer leurs convictions ». C’est oublier deux autres aspects constitutifs de leur démarche.

D’une part, ils veulent surtout faire passer des convictions religieuses pour des hypothèses scientifiques, ce qui relève d’une démarche à la fois malhonnête et mal venue dans un établissement scolaire. D’autre part, les créationnistes vampirisent la crédibilité scientifique de l’institution dans laquelle ils « s’expriment », comme vous dites. Ils ont besoin de cette crédibilité, mais ne peuvent pas l’acquérir par les voies protocolaires de la recherche scientifique. Solution ? Se faire inviter par un groupe créationniste local, mettre le logo du cégep ou de l’université sur les documents de la conférence et ne pas oublier d’ajouter une ligne à son CV. [...]

Vous expliquez plus loin que la liberté d’expression « s’applique aussi à ceux qui ne pensent pas comme nous ». Je ne peux qu’être en accord avec cette évidence, mais vous passez, ici encore, par-dessus une distinction qui est au coeur de notre argumentaire. Le droit à s’associer pour exprimer en public les dogmes en lesquels on croit n’est heureusement pas compromis par le principe suivant lequel cela ne devrait pas se faire dans une institution d’enseignement laïque.

Toutefois, associer une telle institution à la tromperie que j’ai décrite plus haut est socialement dangereux. Cela brise un lien de confiance fondamental avec les étudiants. Ceux-ci viennent au cégep pour acquérir des connaissances crédibles. Ils font donc confiance au jugement des personnes qui y travaillent pour transmettre les meilleures connaissances disponibles et filtrer ce qui n’est que charlatanisme. En nous opposant à la conférence sur le créationnisme, nous avons été fidèles à ce lien de confiance et l’avons préservé.

Finalement, vous posez la question rhétorique de savoir si on ne pourrait pas qualifier notre démarche d’« obscurantisme postmoderne ». La faculté de renverser la réalité et de la faire marcher sur la tête est un talent que j’admire. Mais comment avaler votre résultat, suivant lequel la vigilance critique est coupable d’obscurantisme alors que l’obscurantisme est victime d’une obtuse censure ? Vous dérapez. Le postmoderne, en passant, se rapproche davantage de l’individualisme des droits que vous défendez que de la responsabilité envers les institutions communes que nous avons défendues.

Somme toute, il est politiquement naïf d’assumer que les seules limites que l’on puisse opposer à ce genre de phénomène soient celles définies par les lois contre la propagande haineuse. Les institutions publiques ont le droit et ont intérêt à se doter de politiques suffisamment fortes pour défendre la nature publique de leur mandat. En dépit des apparences, seules de telles politiques peuvent défendre la cause de l’inclusion, de la tolérance et de l’ouverture auxquelles vous tenez à juste titre.

***

Philippe Langlois, Professeur au Cégep de Sherbrooke


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