«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

La rééducation de M. Peres

« Il n’y a aucune trace d’impérialisme dans le caractère américain. »

lundi 6 août 2012

Normalement, j’impute les sottes déclarations des politiciens à des motifs tactiques. L’emploi du « n’importe quoi » sert souvent à tromper des électeurs trop indifférents ou ignorants pour reconnaître la bêtise qui leur passe sous le nez ; ce sont surtout les politiciens qui en profitent aux urnes.

Cependant, il y des moments où je crains que le niveau intellectuel de certains hommes d’État n’ait vraiment baissé - et que leurs idioties ne s’expliquent pas que par le cynisme. Cela m’a frappé dernièrement, au gymnase, alors que je regardais une émission de C-SPAN, chaîne publique par excellence, qui présentait une causerie entre la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton et le président d’Israël Shimon Peres, lors d’un déjeuner organisé le 12 juin à Washington par la Brookings Institution.

Tout se déroulait tranquillement entre les deux alliés, chacun déclarant son admiration pour l’autre, chacun reprenant à son compte la pensée que venait d’énoncer son homologue - nécessité de chasser Bachar al-Assad, menace du terrorisme global, danger nucléaire à Téhéran et détermination américaine/israélienne face à la confrontation - quand soudain Peres, emporté par son élan, s’est permis de s’exprimer sur le « caractère » américain. En parlant de l’Iran, Peres a posé une question qui semblait rhétorique : « Qui est contre l’Iran ? » D’après Peres, personne. La menace d’une frappe militaire contre l’État chiite n’était rien d’autre qu’une réplique à « une politique qui menace notre ère ».

Rien d’étonnant là. Mais Peres est allé beaucoup plus loin en se livrant à des conjectures sur le point de vue du gouvernement iranien envers l’Amérique : « Il peut bien dire : Pourquoi avez-vous fait ceci ? Pourquoi avez-vous fait cela ? Mais il y a une chose que l’Iran ne peut pas retirer aux États-Unis : le caractère de son histoire. Il n’y a aucune trace d’impérialisme dans le caractère américain. »

Comment ? ! Quoi ? ! J’ai failli tomber de la machine elliptique du 92 Street Y. Et encore, Peres n’est pas un imbécile. Au contraire, je l’aurais estimé intellectuellement supérieur à Mme Clinton, du moins en ce qui a trait à l’histoire mondiale et la philosophie politique.

Puis Peres en a rajouté sur sa première sottise.

« Hier, a-t-il raconté, je me suis rendu au quartier général de votre armée. Je leur ai dit que vous étiez la seule armée qui ne se bat pas pour conquérir ou pour occuper, mais pour lutter pour la liberté et la paix, non seulement pour l’Amérique, [mais] pour le reste du monde. Historiquement, les Américains se battent pour les valeurs, peu importe si vous faites ceci ou cela. Ainsi, vous ne pouvez pas vous occuper du reste du monde et être indifférents à l’Iran. »

Amnésie temporaire

Devant tant de bonté et d’abnégation, il est possible que le président israélien soit en proie à une amnésie temporaire qui lui fait oublier les faits jalonnant l’histoire américaine. Rappeler la guerre non provoquée et nettement expansionniste (sinon strictement impérialiste) avec le Mexique en 1846 serait un bon point de départ pour sa rééducation. Passons à la longue campagne contre les autochtones nord-américains, dont le résultat a été la quasi-extermination d’une race entière et l’expropriation de ses terres et de sa liberté. Considérons la guerre contre l’Espagne lancée faussement en 1898 au nom des droits de l’homme, qui a fini par remplacer Madrid par Washington comme maître direct des Philippines et de Porto Rico et, par procuration, seigneur de Cuba. La guerre brutale menée contre les rebelles philippins après leur « libération » du joug espagnol est un des chapitres les plus honteux de notre épopée nationale. Aujourd’hui, les Portoricains sont des citoyens de deuxième catégorie des États-Unis et les Philippines sont enfin sorties de leur ancien statut de « région insulaire », selon l’euphémisme américain.

Quant à la Deuxième Guerre mondiale, notre soi-disant « bonne guerre », je me demande si Peres, âgé de 88 ans, a conscience de la date tardive à laquelle l’Amérique est arrivée à la rescousse de l’Angleterre et de sa rupture encore plus tardive avec Vichy.

A-t-il conscience du rejet par l’administration Roosevelt des convois de réfugiés juifs de l’Europe, alors que sa famille Perski/Meltzer, restée en Pologne, a péri dans l’Holocauste, dont plusieurs membres ont brûlé vivants dans une synagogue de Wiszniewo (ce avant l’entrée en guerre de Washington à la suite de Pearl Harbor) ? Par ailleurs, la présence continuelle des troupes américaines en Allemagne et au Japon n’a-t-elle donc aucun lien avec l’occupation militaire commencée en 1945 ?

Lorsque Peres parle des rapports bienveillants de l’Amérique avec l’Iran, j’imagine qu’il fait référence au rôle de la CIA dans le renversement en 1953 de Mohammed Mossadegh, premier ministre iranien démocratiquement élu, qui a nationalisé l’industrie pétrolière au détriment des intérêts anglo-américains. Peut-être que pour M. Peres, ce n’est pas grand-chose de détruire une démocratie, mais je ne vois pas très bien en quoi cette destruction s’accorde avec les valeurs américaines qu’il cite.

Concernant le Vietnam, l’on peut dire, en effet, que l’Amérique s’est battue en partie au nom de ses valeurs anticommunistes, mais jusqu’à quel point peut-on justifier tous ces cadavres vietnamiens, plus d’un million (sans parler des 60 000 cadavres américains), dans le but de créer une image pure des États-Unis ? En Irak, le bilan final est toujours à venir. Toutefois, le moins que l’on puisse dire, c’est que les « valeurs » américaines se sont affichées clairement dans cette affaire et que les parents des plus de cent mille morts et deux millions de réfugiés apprécient profondément la largeur de vues dont ont fait preuve la Maison-Blanche, le Congrès et l’armée.

Même Mme Clinton, si confiante en son patriotisme, n’a pas entièrement repris à son compte l’éloge de Peres. Évoquant les obstacles à la mise en oeuvre du Printemps arabe, elle a concédé que le parcours américain vers une démocratie exemplaire et une « union parfaite » ne s’est pas fait en suivant une « ligne droite » - qu’il fallait reconnaître « que nous n’avions pas inclus tout le monde au premier tour », les femmes et les esclaves, par exemple. Cela fait rire quand on pense à l’élection présidentielle de 2000 volée en Floride par la machine républicaine à travers l’intimidation d’électeurs noirs, mais au moins la secrétaire d’État a souvenir de quelques cahots sur la route menant à l’état de grâce.

J’ai noté cet entretien tout sourire qui eut lieu entre Clinton et Peres, le 16 juillet à Jérusalem, sans espérer que quoi ce soit change dans leur politique agressive à l’égard de l’Iran. En même temps, je me suis demandé : ont-ils conservé leur sérieux en se rappelant le déjeuner chez Brookings ? Ou est-ce que, une fois les journalistes retirés, ils ont bien rigolé ? Car la politique de nos jours, c’est vraiment de la blague.


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