«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Les francophones hors-Québec auraient-ils un réflexe de survie plus fort que les Québécois ?

IDÉES

La mort présumée du Canada français

lundi 17 juillet

En novembre 1967, à l’occasion des États généraux du Canada français, il s’est opéré une rupture profonde entre la perception québécoise du destin national du Canada français et celle qui était toujours vivante ailleurs au pays.

 

Au lieu de faire la synthèse des études qui analysent cette scission identitaire, proposons une métaphore. Du point de vue de l’Acadie, de l’Ontario français et d’ailleurs, c’est comme si leur grand frère les abandonnait. Tandis que le Québec et le monde entier fêtaient Expo 67, bien des Canadiens français amorçaient un long deuil identitaire. Ceux-ci ont dû s’accommoder de l’absence d’une figure importante de leur imaginaire collectif.

 

Pourquoi le Québec doit-il s’affirmer sans nous ? se demandent plusieurs Canadiens français. En 1971, il y avait 5,8 millions de personnes de langue maternelle française au Canada, représentant 26,9 % de la population du pays. Parmi celles-ci, 926 000 ne résidaient pas au Québec. Ainsi, 85 % des francophones de l’époque, installés au Québec, disaient essentiellement à leurs frères et soeurs de se débrouiller tout seuls.

 

Rupture identitaire

 

Quelle a été l’incidence de l’échec des États généraux d’avaliser une vision pancanadienne du développement national ? Comme bien des crises ou ruptures historiques, cet épisode a eu des effets inattendus. Il a notamment accéléré le développement identitaire de la francophonie canadienne.

 

Deux processus complémentaires ont renforcé ce que d’autres ont nommé la « provincialisation » des identités. D’une part, il y avait l’émergence de l’État-providence canadien, le débat constitutionnel et le malaise québécois de vivre au sein de la fédération canadienne. D’autre part, et plus fondamentalement, les francophones se sont pris en main et ont continué à construire leurs identités sur les cendres du Canada français.

 

Si l’image malheureuse des « cadavres encore chauds » prononcée par Yves Beauchemin a été tant critiquée, il faut reconnaître qu’il avait probablement raison : l’identité canadienne-française était moribonde depuis 1967. Mais, et la distinction est fondamentale, la fin présumée de l’idée du Canada français ne signifiait pas pour autant la mort des Canadiens français : ces femmes et ces hommes qui voulaient vivre en français ailleurs qu’au Québec.

 

Beauchemin et d’autres ignoraient la longue histoire de résilience des identités francophones au Canada. Celles-ci, historiquement constituées autour de la paroisse catholique, étaient profondément attachées à leurs origines. Ces francophones vivaient à côté des « Anglais » et s’en accommodaient tant bien que mal.

 

Ils étaient aussi habitués à vivre en marge des institutions politiques et n’étaient pas près de perdre leurs identités. Rappelons-nous que l’école laïque ou publique au Canada est généralement apparue après 1970, ayant été auparavant l’oeuvre magistrale de congrégations religieuses qui éduquaient ces petits Canadiens français catholiques.

 

Exceptionnalisme québécois

 

Pour animer la vie quotidienne, les francophones ont dû aménager ou créer des réseaux et des associations qui devenaient les lieux privilégiés d’expression identitaire. Les bâtisseuses et bâtisseurs ont aussi créé des symboles identitaires, raconté l’histoire et amorcé la lente définition collective de leur identité.

 

Les Canadiens français, hormis les Québécois, sont progressivement devenus des « francophones ». Leur horizon identitaire n’est plus la paroisse, mais plutôt le cadre provincial ou même fédéral.

 

Sur le plan théorique ou conceptuel, une césure épistémologique s’est opérée au cours de la Révolution tranquille. En ce sens, la rupture de 1967 est un aboutissement plus que la naissance du Québec moderne. Depuis lors, la plupart des études du Québec, de son identité, de son nationalisme ou de son affirmation politique ont eu tendance à faire fi de tout ce qui lui était extérieur.

 

Au moment même où le Québec rejetait l’ascendant ou prenait ses distances du Canada, il s’éloignait délibérément ou inconsciemment de ses frères et soeurs francophones. Tant pis pour vous. Si les Canadiens anglais vous écoeurent trop, revenez au Québec, pensaient-ils.

 

Comme si l’Acadie ou l’Ontario français n’avaient d’existence que dans la filiation familiale ou migratoire provenant du Québec. Cela n’est pas vrai. L’Acadie et Port-Royal furent fondés avant la ville de Québec. De nombreux Canadiens français ont des origines bien lointaines et enracinées sur le territoire qu’ils occupent. Dans l’imaginaire collectif de nombreux Canadiens français, la mère patrie n’est pas le Québec, c’est la France coloniale.

 

L’exceptionnalisme québécois réfère à un paradoxe. Il s’agit d’un destin collectif particulier fondé sur une histoire dont certains oublient les racines. Conséquemment, la plupart des tentatives d’en extrapoler un projet national civique ou universel fait souvent fi d’autres facteurs, d’autres identités, d’autres territoires ou d’autres histoires. Alors que bien des Québécois ont conclu à l’échec du Canada, notamment à son incapacité à reconnaître la société distincte, cela ne veut pas dire que chaque francophone ailleurs tire les mêmes conclusions.

 

Perte de mémoire

 

Ce que bien des Québécois oublient, et Ernest Renan l’avait prédit, c’est que la nation canadienne-française s’étendait bien au-delà des frontières de la province de Québec ou du Bas-Canada. Le Canada français, honni par Durham et d’autres, était une vaste agglomération d’identités franco-catholiques qui n’étaient pas sur un territoire contigu.

 

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