«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Essais québécois

La mauvaise croisade de Michel Brûlé

samedi 2 mai 2009

On peut très bien considérer que la langue anglaise prend trop de place, dans le monde en général et au Québec en particulier, et néanmoins ressentir un malaise à la lecture d’Anglaid (comme dans anglais = laid), le récent pamphlet de Michel Brûlé. C’est que cet ouvrage constitue moins un plaidoyer en faveur du Québec français et de la diversité linguistique dans le monde qu’un réquisitoire débridé contre la culture anglo-saxonne.

Richard Martineau a qualifié ce pamphlet de raciste. On voudrait bien donner tort au chroniqueur, puisque ce qu’on connaît de l’éditeur des Intouchables ne nous porte pas à cette conclusion, mais il faut reconnaître que Brûlé, cette fois-ci, ne s’aide pas. À la limite, affirmer « que les Anglais et les États-Unis [sic] sont les peuples les plus bornés et les plus ethnocentriques qui furent » peut passer, mais qualifier de sous-hommes les habitants des pays anglophones, principalement les États-Uniens, les Anglais et les Canadiens, sous prétexte qu’ils mangent des hamburgers et des hot-dogs (j’en mange aussi !), est inacceptable, même sous le couvert d’un prétendu humour. De plus, quand Brûlé lance que « l’anglais n’est pas une belle langue » et que « les États-Uniens et les Canadiens anglais le parlent comme un chien qui jappe, et les Britanniques, comme un serpent qui siffle », il est difficile de ne pas conclure au moins à un ressentiment teinté d’une forme de racisme.

L’erreur de Michel Brûlé n’est pas de nous inviter à faire de la résistance face à l’anglais. S’il ne s’agissait que de cela, qui est parfaitement légitime, son combat, dans une logique de préservation de la diversité linguistique et des identités nationales, mériterait d’être salué. Son erreur consiste plutôt à déprécier une langue et ses locuteurs pour valoriser la langue française et les autres, comme si ces dernières n’avaient de valeur que parce qu’elles constituent des antidotes au crétinisme intrinsèque de la langue anglaise.

Or si, au Québec, il convient de défendre le statut du français comme seule langue d’usage public nécessaire et suffisante, ce n’est pas parce que l’anglais serait porteur de toutes les tares — soutenir une telle position confinerait au racisme —, mais parce que le français est notre langue, vaut en lui-même et parce que négliger de défendre, pour reprendre l’expression de Christian Dufour, sa claire prédominance au Québec nous condamnerait à un statut de citoyens de deuxième zone. On peut, en d’autres termes, aimer les cultures britannique et états-unienne, mais refuser de s’y fondre.

« C’est justement parce que les langues constituent des systèmes indépendants de la réalité extralinguistique qu’il est si difficile de définir la nature exacte de la relation entre langue, pensée et réalité », explique la linguiste Marina Yaguello dans son Catalogue des idées reçues sur la langue (Le Seuil, 1988). « La langue se moque de savoir si les pommes de terre, dans la réalité, se comptent ou ne se comptent pas : le mot Kartoffel, dénombrable en allemand, est devenu indénombrable en russe, où il a été emprunté (on est obligé de dire "manger de la pomme de terre"). »

Michel Brûlé, lui, pourtant fier polyglotte, n’a que faire de la science linguistique et de la prudence interprétative qu’elle impose. Il se targue d’avoir fait « une observation majeure », c’est-à-dire d’avoir « découvert qu’une des composantes les plus importantes de la langue anglaise était mauvaise ». Selon lui, en effet, le fait que le « je » anglais, le « I », soit toujours en majuscule expliquerait le « je » hypertrophié des anglophones et leur mépris des autres. Brûlé, d’ailleurs, écrit toujours « pierre ELLIOTT trudeau » en mettant en majuscules la part anglaise de l’ex-premier ministre du Canada, pour mettre en évidence sa perfidie. Le premier ministre du Québec, lui, doit se contenter d’être désigné comme « John James Charest ». Le « I » anglais comme fondement de l’impérialisme et de l’ethnocentrisme des locuteurs de cette langue : voilà l’extravagante et désolante thèse que nous sert Brûlé.

Comment le pamphlétaire, qui se dit « russophile impénitent » et ne manque pas de nous faire savoir qu’il « parle couramment le russe », explique-t-il alors l’impérialisme russe, un pays dont la langue fait un emploi facultatif du pronom sujet ? Les Japonais, reconnaît Brûlé, « ont été de terribles impérialistes à l’égard des Coréens et ont tout fait pour éliminer la langue coréenne ». Pourtant, il précise qu’il a « toujours eu envie d’apprendre le japonais, une langue magnifique, afin de mieux comprendre ce peuple distingué, courtois et raffiné » qui n’a « rien à voir avec les États-Unis, quoi. » Ce principe du deux poids, deux mesures illustre clairement l’antiaméricanisme primaire qui anime le pamphlétaire. Parti en croisade pour la diversité linguistique, il s’égare en un combat douteux contre la nature de la langue anglaise qui pervertit ses locuteurs ! Or, si nier l’impérialisme anglo-saxon serait ridicule, lui attribuer presque le monopole du mal ne l’est pas moins, surtout si, pour ce faire, on doit se livrer à des élucubrations linguistiques.

D’ailleurs, en matière d’élucubrations en tous genres, l’auteur d’Anglaid est prodigue. Ainsi, selon lui, les États-Unis auraient comploté les scandales du SRAS, de la grippe aviaire et du lait contaminé pour nuire à la Chine ; la CIA aurait assassiné Jimi Hendrix, Jim Morrison et Janis Joplin pour écraser le mouvement hippie ; et, évidemment, cela affirmé sans démonstration, les attaques du World Trade Center seraient le fait des États-Unis eux-mêmes. Le philosophe Charles Taylor, dans ces pages, est qualifié de « salaud » et l’homme d’affaires Paul Desmarais est comparé à Duvalier.

Les Québécois colonisés qui communient à l’autel du tout-à-l’anglais ont certes besoin d’être ramenés à l’ordre et de se faire expliquer que leur soumission constitue un reniement à eux-mêmes. La langue anglaise n’est ni laide ni maléfique, mais elle n’est pas notre langue et n’a pas à le devenir, sauf comme langue seconde pour ceux qui le veulent. Si l’espagnol — que Brûlé souhaite voir devenir la nouvelle langue internationale — brillait un jour par une semblable omniprésence, il conviendrait d’avoir la même attitude envers lui.

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louisco@sympatico.ca

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Anglaid

Une langue irrémédiablement vouée à l’impérialisme et à l’ethnocentrisme

Michel Brûlé

Michel Brûlé éditeur

Montréal, 2009, 176 pages


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