«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

« Le Québec est la seule société d’immigration où la pérennité de la langue de la majorité est fragilisée par cette immigration »

LES 40 ANS DE LA LOI 101

La loi 101, indispensable, mais insuffisante

mercredi 23 août

Le 26 août 2017 marque le 40e anniversaire de l’adoption de la loi 101 au Québec. Pour l’occasion, Le Devoir a invité différentes personnalités à réfléchir à l’histoire de cette loi et à son influence. Une série qui se poursuit toute la semaine dans la page Idées.

La Charte de la langue française (CLF), également appelée « loi 101 », visait, sans le dire explicitement, à faire du français « la langue commune des Québécois », comme l’avait recommandé en 1972 la commission Gendron. Dans le préambule de la CLF, on se contente de parler du français comme de la « langue normale et habituelle ». On comprend que la CLF n’ait pas retenu le terme « langue commune », car que pourrait recouvrir une telle expression ? Certainement pas la langue maternelle ! Ni la langue d’usage à la maison ! Lorsqu’on parle de « langue commune », il ne peut s’agir que de la langue utilisée dans la sphère publique. Encore faut-il définir ce que désigne cette « langue d’usage public ».

 

Il faut souligner que, dans des sociétés plurilingues comme la nôtre, il n’y a pas « une » seule langue utilisée dans la sphère publique. En effet, celle-ci recouvre une multitude d’activités publiques et on peut utiliser des langues différentes selon l’activité publique considérée. Même en se limitant à une seule activité publique, on peut changer de langue selon le contexte (par exemple, lorsqu’il s’agit de la langue utilisée au travail, celle-ci peut varier selon que l’on s’adresse à un supérieur ou à un subalterne, ou encore selon que l’on s’exprime oralement ou par écrit).

 

Très pertinemment, la CLF s’abstient donc de parler d’une langue commune, mais énonce plutôt une liste de domaines publics pour lesquels elle entend promouvoir l’utilisation du français : après avoir décrété que le français est la langue officielle du Québec, elle mentionne successivement la langue de l’administration, des services de santé, des services sociaux, des entreprises d’utilité publique et ainsi de suite. Dans ce contexte, il est difficile d’évaluer si les objectifs de la CLF ont été atteints. En effet, les données permettant de mesurer l’évolution au cours des 40 dernières années de l’utilisation du français dans chacun de ces domaines sont souvent manquantes, et lorsque de telles données existent elles sont souvent peu significatives (car basées sur des enquêtes dont les méthodes, les questions et les échantillons ne sont pas comparables). Une telle situation laisse la place à la subjectivité : on retiendra les résultats obtenus dans tel ou tel domaine pour soutenir que la CLF est une réussite ou un échec.

 

Langue maternelle tierce

 

Fondamentalement, ce qui détermine l’avenir d’une langue au sein d’une société plurilingue, c’est le nombre de locuteurs de cette langue et la part relative de ces derniers dans la population totale. Or, ce qui est crucial en la matière, dans une perspective générationnelle, de long terme, c’est le nombre de locuteurs au sein des ménages, donc dans la sphère privée.

 

Sans doute a-t-on implicitement adopté le postulat selon lequel, si le français devient dominant dans la sphère publique, cela incitera les non-francophones, essentiellement les personnes de langue maternelle tierce, à adopter le français comme langue d’usage à la maison, ce qui assurerait la pérennité du français à long terme.

 

Ce postulat n’est cependant pas vérifié. Toutes les estimations du nombre de substitutions linguistiques conduisent à conclure que le pourcentage des personnes de langue tierce qui changent de langue d’usage à la maison est resté quasiment constant au cours des dernières décennies, et que le nombre de personnes concernées est très faible (depuis 2001, environ 6000 par an, dont quelque 3500 au profit du groupe francophone). Il suffit de comparer ce dernier chiffre au nombre annuel de naissances (plus de 85 000, dont près des trois quarts parmi les francophones) et d’immigrants internationaux (plus de 50 000 par an, dont les deux tiers sont des non-francophones) pour comprendre que ce n’est pas la mobilité linguistique des personnes de langue tierce qui permettra d’assurer la pérennité du français au Québec.

 

Sans oublier l’émigration vers le reste du Canada, dont le nombre s’élève ces dernières années à plus de 30 000, après avoir atteint à plusieurs reprises le double dans les années 1966-1978. Cette émigration interprovinciale est essentiellement anglophone. Sans cette forte émigration des anglophones vers le reste du Canada, les francophones seraient déjà depuis longtemps minoritaires à Montréal.

 

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