«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

« Les Québécois ne pourront pas entretenir longtemps l’illusion que l’anglais est la (seule) langue des affaires »

La langue des affaires

lundi 10 août 2015

Quand je demande quelle est la meilleure langue pour faire des affaires, on me répond presque toujours l’anglais. Ce qui est ridicule. La meilleure langue pour brasser des affaires, ce devrait être… sa propre langue. Car c’est à travers sa langue maternelle qu’une personne normale s’exprime le mieux.

À défaut de faire affaire dans sa propre langue, la meilleure langue pour faire des affaires devrait être… celle du client ! Une évidence trop souvent oubliée. L’anglais peut être utile pour vendre une turbine à Kuujjuaq, mais celui qui baragouine l’inuktitut enfoncera la concurrence. Pour une raffinerie en Égypte, je recommande l’arabe. Pour la mine au Chili, l’espagnol est de première utilité.

L’anglais est donc un expédient commode, mais il ne reste qu’un troisième choix souvent boiteux, puisque le gros de l’humanité ne le parle pas. « English is not enough [l’anglais ne suffit pas] », conclut même Bloomberg dans un article récent qui raconte les difficultés de la Deutsche Bank et du Crédit Suisse avec deux p.-d.g. qui ne parlaient pas allemand. La Deutsche Bank a trouvé un remplaçant British parlant l’allemand. Le Crédit Suisse a fait encore plus fort en dégotant un p.-d.g. ivoirien capable de s’exprimer en français et en allemand. Natürlich !

Je lève ici mon chapeau à Bloomberg, qui est certainement une des agences de presse anglophones les moins chauvines en matière de langue. C’est Bloomberg qui, en 2011, avait publié une étude sur « Les langues les plus utiles en affaires ». Alors que les élites d’affaires francophones atteignent des sommets d’anglolâtrie dignes du « culte du cargo », elles feraient bien de prendre conscience que les anglophones s’éveillent aux limites de leur langue. Même au royaume de notre très gracieuse Majesté, où les langues étrangères sont peu enseignées, les multinationales britanniques relèguent désormais les unilingues anglophones aux emplois subalternes.

À quand un indice du bilinguisme ?

Évidemment, pour des Québécois, il est clair que la langue du client est souvent l’anglais — vu le voisinage immédiat. Un francophone qui parle anglais dispose de deux expédients parmi les plus utiles. Mais tout de même : le Québec tente de développer ses rapports avec le monde au-delà de son voisinage immédiat. C’est même lui qui est derrière le projet de traité de libre-échange avec l’Europe. En pratique, cela signifie que les Québécois ne pourront pas entretenir longtemps l’illusion que l’anglais est la (seule) langue des affaires.

Les Américains et les Français envient les Québécois pour leur facilité avec les langues. Je m’étonne toujours de constater à quel point nous mettons si peu en valeur cette qualité. Une bonne moitié de la population québécoise est bilingue anglais-français. Et si l’on tenait compte de tous les bilinguismes — français-arabe, français-espagnol —, on approcherait sans doute des deux tiers. J’ai l’intuition que davantage de Québécois apprennent ou parlent une troisième langue que tous les rest-of-Canadians réunis. Voilà un capital humain considérable qu’il est contre-productif d’ignorer et de taire.

Il y a quelques années, j’avais fait un reportage sur le français à l’Université McGill — mon alma mater. Le point de départ était la baisse soudaine du nombre de « francophones » (au sens ici de Canadiens français). J’avais découvert qu’au moins la moitié des étudiants de cette université parlaient le français. En ce cas, McGill serait même la plus polyglotte parmi le club sélect de l’« Ivy League » dont elle se réclame. Mais j’avais été encore plus surpris de constater que cette institution de haut savoir ne tient aucune statistique sur les langues parlées par ses élèves et ses professeurs. À ma connaissance, aucune institution québécoise (université ou entreprise) ne le fait, d’ailleurs. Ce n’est pas le moindre des paradoxes : les langues sont le premier outil de la connaissance, et nos temples de la connaissance les ignorent !

À l’heure de l’économie du savoir, une entreprise, une université, une nation ont-elles les moyens de ne pas savoir qui parle quoi ? Dans cette guerre de propagande intense que se livrent les nations, les institutions, les multinationales, le Québec a-t-il les moyens de ne pas mettre en valeur le fait que ses travailleurs, ses étudiants, ses professeurs sont mieux outillés que personne pour comprendre le monde ? Ce serait de bonne guerre.

Il suffirait de demander aux employés, aux étudiants, aux professeurs : « Quelles langues parlez-vous ? » Je m’étais déjà indigné de cette lacune à un démographe, dont je tairai le nom, et qui m’a répondu : « C’est une question subjective. » Mais il me semble au contraire que le Québec devrait rapidement développer une sorte d’« indice du bilinguisme » pour mettre en valeur ce qui pourrait être notre principale ressource naturelle.


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