«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le pourrissement de la démocratie, la laïcité et les élections

La gauche et les inégalités

La politique québécoise à la lumière de la sociologie d’Emmanuel Todd

Tribune libre de Vigile
lundi 14 septembre 2015
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Dans son essai, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse [1], Emmanuel Todd analyse la réaction de la société française aux attentats de janvier 2015. Todd trace un portrait de la société française qui explique les motivations profondes de ses choix politiques.

Que révèle cette analyse et comment peut-elle nous éclairer sur la politique québécoise ?

Le constat de Todd sur la France

L’essai de Todd commence par constater l’hystérie collective qui a suivi les attentats de Charlie-Hebdo. Pour l’auteur,

« blasphémer de manière répétitive, systématique, sur Mahomet, personnage central de la religion d’un groupe faible et discriminé, devrait être, quoi qu’en disent les tribunaux, qualifié d’incitation à la haine religieuse, ethnique ou raciale. (pp. 29-30) ».

Cette obsession quasi-religieuse à dénoncer l’Islam a donc une cause autre que le terrorisme lui-même.

Cette cause se trouve dans l’évolution de la société.

« La concentration du capital, la montée des inégalités de revenu et l’émergence d’oligarchies sont des phénomènes planétaires. L’organisation néolibérale du commerce et de la finance a permis leur émergence mais elle ne les explique pas. Ce sont des États qui ont mis en place les règles du jeu qui ont conduit à l’accroissement des inégalités (pp.289-290). »

Et ce sont les électeurs qui choisissent leurs gouvernements. Jusque vers 1945, l’éducation primaire universelle agissait comme un facteur de démocratisation.

« Partout cependant, à partir des années 1950 aux États-Unis, des années 1970 ou 1980 en Europe et au Japon, le développement de l’éducation supérieure a fragilisé, brisé, disloqué l’homogénéité éducative (pp.293-294). »

C’est ainsi que s’est constituée une classe moyenne importante (42% de la population) favorisée par la fortune ou par l’éducation (pp.230-235). À ce groupe s’ajoutent les retraités et les catholiques zombies. Ce que Todd appelle « catholicisme zombie » est « la force anthropologique et sociale née de la désagrégation finale de l’Église dans ses bastions traditionnels (p.137). » Ensemble, ces groupes forment le « bloc MAZ (classes Moyennes, personnes Âgées, catholiques Zombies) » qui domine la politique française.

Deux facteurs expliquent les préférences historiques des régions de France à l’égard de l’égalité : la tradition familiale et la culture religieuse (pp. 105-121). Les régions égalitaires et irréligieuses du centre ont soutenu la Révolution et les partis de gauche (pp. 119-120). Les régions inégalitaires et d’influence catholique de l’est et de l’Ouest ont résisté à la Révolution, et ont soutenu ensuite les partis de droite. Jusqu’à récemment, c’est le centre égalitaire qui dominait.

« Ensemble, depuis longtemps, les deux France forment système. Sans le contrepoids de la France périphérique, productrice de discipline, l’individualisme égalitaire du cœur du système national aurait produit du désordre plutôt qu’une doctrine de la liberté et de l’égalité. Du point de vue de l’anthropologie des structures familiales, la vraie France, sur la longue période, ce pourrait être deux tiers d’anarchie et un tiers de hiérarchie. (p. 109) »

L’effondrement de la pratique religieuse dans les régions périphériques a donc déstabilisé l’ensemble de la société. Comme la laïcité n’avait plus de bouc-émissaire, le catholicisme étant inutilisable, elle s’en est trouvé un nouveau sous la forme de l’Islam. Et la religion disparue a été remplacée par l’idéologie de l’euro ou du veau d’or (p. 133) soutenue avec un zèle féroce par le Parti socialiste (pp.469-470).

« Et ce nouveau système idéologique fut porté ce jour-là (11 janvier 2015) par des classes moyennes qui voulaient affirmer, haut et fort, qu’en aucun cas elles ne se laisseraient troubler par la désagrégation sociale engendrée par leur égoïsme. L’européisme et l’euro détruisent-ils une partie de la jeunesse, et pas seulement celle des banlieues ? Aucune importance : « nos valeurs », belles et bonnes, sont les seules « vraies valeurs » (pp.253-254). »

Les régions inégalitaires et fraîchement déchristianisées se sont alors rangées derrière le Parti socialiste (pp.135-138). Les régions égalitaires déçues par les politiques des socialistes se sont plutôt tournées vers les partis de droite en particulier le Front national (extrême-droite) (pp.456-458).

Les résultats sont la soumission de la France à un ordre inégalitaire dominé par l’Allemagne et les USA, le glissement vers l’autoritarisme, le déclin économique et l’augmentation des inégalités et des tensions sociales.

Le cas du Québec

Le Québec a connu sa Révolution tranquille qui a balayé l’ordre ancien de l’Église. Comme l’ouest de la France, le Québec est donc de tradition inégalitaire et fraîchement déchristianisé. Todd mentionne le Québec :

« La crise terminale du catholicisme a touché l’ensemble du monde occidental à partir des années 1960. Là où cette religion encadrait des populations linguistiquement minoritaires ou s’estimant culturellement dominées – au Québec, au Pays basque, en Irlande et en Flandre –, sa disparition a conduit, dès les années 1970, à une forte poussée nationaliste. (…) Tous ces événements eurent lieu dans une période de prospérité et de développement de la société de consommation. (pp.82-85) »

L’auteur qualifie le nationalisme québécois d’ethnocentrisme. Il faut dire que la religion constituait une partie importante de l’identité québécoise. Sa disparition a engendré un sentiment d’insécurité que le nationalisme a tenté de combler. En plus d’assurer l’ordre social et parfois politique, la religion assurait la direction spirituelle. C’est tout cet ordre sécurisant qui s’est effacé.

Todd explique que des valeurs faibles du néo-libéralisme et de la société de consommation ont remplacé les valeurs fortes de la religion par simple effet de mimétisme et de conformisme au milieu (pp. 373-374). Il confirme ainsi que les croyances sont déterminées par le milieu. Il a suffit d’une modification des mœurs pour effacer des croyances imposées d’autorité par l’Église et la famille.

L’Église représentait donc le caractère autoritaire et inégalitaire de la société québécoise. Son pouvoir pouvait servir à s’auto-justifier ou à cautionner des abus politiques. Son message universel venait quand même tempérer le caractère arbitraire de l’institution. La disparition de l’Église n’a pas changé le caractère de la société mais l’a plutôt libéré de l’entrave de l’enseignement religieux : il n’y a plus de principes fermes pour juger de l’orientation de la société ou de l’État.

Le socialisme

Le socialisme prétend reprendre les principes de justice sociale que défendait la religion. Mais comme en France il défend une classe privilégiée qui favorise le statu-quo.

Que faut-il penser d’un Mulcair [2] , chef des néo-démocrates, admirateur de Margaret Thatcher, ultra-sioniste, favorable à l’industrie pétrolière et à l’austérité. Vous détestez les politiques de droite de Harper ? Pas de problème, va vous les servir quand même sous des faux-semblants.

Mieux vaut donc voter pour s’affranchir du carcan de l’oligarchie canadienne en votant pour le Bloc québécois.

Le multiculturalisme

Le multiculturalisme tel que pratiqué par les pays occidentaux en particulier les pays anglo-saxons et l’Allemagne est une forme d’apartheid déguisé parce que la célébration du « droit à la différence » est un refus inavoué de l’intégration (pp.447-449). D’ailleurs, les musulmans servent déjà de boucs émissaires.

La laïcité

La laïcité ne s’est jamais pleinement assumée et s’est toujours définie par opposition au catholicisme (pp. 109, 154-165). Il faut donc se méfier d’y voir la base de la société parce que ce n’est pas une valeur en soi et qu’elle ne saurait fonder l’ordre social. « L’homogénéité laïque du passé est un fantasme total. La théorie véhiculée aujourd’hui par le laïcisme radical est une pure fiction. » (p. 595) Mais il est tout à fait justifié d’en faire un principe de neutralité de l’État : l’État ne doit pas imposer une croyance aux citoyens.

« Tout à fait indépendamment de la question indécidable de l’existence de Dieu et de la vraisemblance des conditions d’accès à la vie éternelle, l’existence d’un idéal combinant morale individuelle, projet collectif et beauté possible de l’avenir peut aider les hommes dans leur effort pour devenir autre chose que de fragiles animaux lâchés dans un monde dépourvu de sens. (p. 552) »

Les choix possibles

Todd voit deux choix pour la France soit l’affrontement avec les minorités menant à l’augmentation des tensions et au déclin économique soit l’accommodement avec l’objectif de l’intégration menant à l’union des forces et au renouveau de la République.

« Le choc émotionnel résultant de l’horreur du 7 janvier a offert la possibilité d’une réaffirmation de l’idéologie qui domine la France : libre-échange, État social, européisme et austérité.(p.606) » Cette recette mène malheureusement au premier scénario.

Ici comme en France l’accommodement et l’intégration des immigrants est souhaitable, mais l’intégration n’est pas l’envahissement par l’immigration. La crise des réfugiés qui sévit en Europe est un coup monté par les élites mondialistes [3] pour affaiblir l’Europe par le chaos [4] et favoriser la mondialisation de l’économie.

Conclusion

Le diagnostic de Todd pour la France est consternant. Il s’agit d’un renversement de la valeur républicaine d’égalité vers son contraire. Le Parti socialiste ne représente plus les travailleurs et les démunis comme il le prétend mais le groupe dominant des « MAZ (classes Moyennes, personnes Âgées, catholiques Zombies) ». Et « la droite flotte dans l’espace français sans trop savoir ce qu’elle est » (p. 55). À cela s’ajoute la soumission à un ordre international inégalitaire et le glissement vers l’autoritarisme. Le tout s’accompagne du déclin économique et d’une hausse des tensions sociales.

La crise existentielle provoquée par le reflux de la religion a ouvert la voie à l’utopie de la monnaie unique, veau d’or du capitalisme et du mondialisme. Et le parti socialiste poursuit cette chimère avec une violence et un fanatisme dignes d’un parti d’extrême-droite.

Le Québec connaît aussi une montée des inégalités par sa propre tradition et par le reflux récent du catholicisme. Ce qu’on a appelé le « mystère de la ville de Québec » est simplement l’expression de ce caractère latent de la société.

Le gauche NPD n’est pas meilleure ici qu’en France et représente les intérêts d’une classe privilégiée au détriment de l’ensemble.

La laïcité s’est toujours définie par opposition au catholicisme, et ne suffit pas à fonder l’ordre social. C’est pourquoi elle s’est trouvé un nouveau bouc-émissaire : les musulmans. Le multiculturalisme tel que pratiqué en Occident est une forme d’apartheid.

Les solutions ne sont pas dans l’affrontement mais dans l’accommodement avec les communautés avec une volonté d’intégration. C’est en réunissant toutes les forces de la société qu’on peut infléchir l’ordre infernal du capitalisme. Mais l’immigration ne doit pas devenir envahissement.

Références

[1] Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, Éditions du Seuil, mai 2015, www.seuil.com
Disponible gratuitement sur le site :
http://www.histoireebook.com
http://www.histoireebook.com/public/ebook2/Todd_Emmanuel_-_Qui_est_Charlie.zip
Les références de pages se rapportent à ce document en format numérique.

[2] http://vigile.net/Petite-devinette-du-jour
http://vigile.net/NPD-Mulcair
[3] La fausse « crise des réfugiés », http://www.voltairenet.org/article188608.html
[4]La cécité de l’Union européenne face à la stratégie militaire des États-Unis, http://www.voltairenet.org/article187402.html

Commentaires

  • Michel Matte, 18 septembre 2015 08h56

    Le reflux du catholicisme est la chute soudaine de la pratique religieuse observable partout en Occident et particulièrement au Québec.

    Sans pouvoir affirmer avec certitude que le Québec dans son ensemble est de tendance inégalitaire et autoritaire, cette hypothèse est intéressante parce qu’elle expliquerait notre blocage sur la question nationale, c’est-à-dire une préférence pour la soumission plutôt que la liberté et l’inégalité plutôt que la justice sociale.

    Le vote NPD, s’il se confirmait, renforcerait cette hypothèse parce que ce parti incarne maintenant des valeurs de droite qui favorisent un groupe privilégié.

    La différence entre Montréal plus libertaire et Québec plus traditionnelle est bien illustrée dans la trilogie romanesque de Marie Laberge.

  • Denis Blondin, 16 septembre 2015 13h45

    Monsieur Matte

    Votre article a de quoi nous faire réfléchir et discuter abondamment, autant sur la base de vos idées que sur celles d’Emmanuel Todd. Je n’endosse pas le rôle de causalité qu’il attribue aux traditions familiales ou aux pratiques religieuses mais il faut avouer que sa grille d’analyse lui est fort utile pour observer et décrire les sociétés.

    Il y a un élément que vous amenez et que j’avoue ne pas saisir très bien. C’est l’existence d’un certain « reflux du catholicisme » qui serait sensé servir d’explication au Mystère Québec. Je ne vois aucun indice de ce reflux et je pense que le prétendu « mystère » en question s’explique plutôt par une réaction identitaire en opposition au Mystère Montréal, qui entretient depuis des lustres des majorités hallucinantes (jusqu’à 96% au dernier référendum) dans certains comtés et qui génère localement une plus grande ferveur nationaliste et simili-gauchiste. Voir http://www.ledevoir.com/non-classe/137338/une-cle-pour-resoudre-l-enigme-quebec

    Denis Blondin

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