«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Après Toronto-Londres, New York-Francfort

La fuite en avant des écumeurs du capitalisme mondial

L’intérêt collectif exige qu’on s’y oppose avec la dernière énergie

Tribune libre de Vigile
jeudi 10 février 2011
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Dans la foulée de l’annonce du projet de fusion des bourses de Toronto et de Londres, Michel Nadeau, un ancien vice-président de la Caisse de dépôts et de placements du Québec et encore plus ancien journaliste économique au Devoir tentait d’expliquer hier la logique de cette transaction sur les ondes de Radio-Canada.

Il disait approximativement ceci : « Les deux bourses s’en allaient nulle part chacune de leur côté. En fusionnant, elles peuvent être compétitives avec les autres grandes bourses du monde. » Quelques heures plus tard tombait sur les fils de presse la nouvelle d’une fusion des bourses de Francfort et de New York.

Il ne faut pas s’y tromper. Loin de constituer un signe de la reprise de l’économie mondiale, ces deux annonces constituent plutôt un signe de son affaiblissement. Pour parvenir à se maintenir, et parce que leur croissance propre est limitée par celle de l’activité économique qui croît à un rythme anémique, les bourses sont condamnées à croître par voie d’acquisitions et « repositionnement stratégique », un bel euphémisme qui ne signifie rien d’autre que le modèle actuel ne fonctionne plus.

On va donc chercher des économies de système dans un élagage des activités pour ne retenir que les plus rentables. Or dans une organisation de services, « élagage des activités » signifie couper des têtes, et, évidemment, vous pouvez être assurés que les têtes les plus nombreuses à être coupées le seront chez l’acquis, et non chez l’acquéreur. Dans le cas de la fusion Toronto-Londres, ce sera au Canada, et dans le cas de la fusion Francfort-New York, ce sera aux États-Unis, un signe spectaculaire du déclin économique de ce pays.

Si cette façon de procéder est tout à fait courante et acceptée dans le monde des affaires, elle n’en soulève pas moins beaucoup de questions sur le plan social et dans le contexte issu de la crise financière de 2008.

En effet, s’il est un enseignement qu’il faut tirer de cette crise, c’est bien à quel point la mondialisation de l’économie, et par voie de conséquence des marchés financiers, rend le monde entier vulnérable au moindre dérapage. En l’occurrence ce fut le développement aux Etats-Unis d’une bulle immobilière spéculative alimentée dans une large part par une offre déraisonnable de crédit elle-même alimentée par le développement de nouveaux instruments financiers comme la titrisation et les « credit default swaps » (CDS) ou, en bon français, « contrats de couverture en cas de défaut ».

Et ce ne fut pas qu’un petit dérapage ! Tout l’édifice financier mondial est venu à un cheveu de s’écrouler, et de grosses menaces pèsent encore qui risquent à tout moment de nous précipiter dans le chaos, notamment la crise de l’endettement public aux États-Unis et en Europe.

Dans un tel contexte, toute décision d’accélérer le mouvement de l’intégration économique et financière entre les pays est non seulement dangereux mais inconscient, et si la logique d’affaires des entreprises directement concernées peut la justifier, l’intérêt collectif exige qu’on s’y oppose avec la dernière énergie pour des raisons évidentes de sécurité.

En cherchant dans mon esprit une image qui illustrerait le mieux la réalité dans laquelle nous nous trouvons me sont revenues ces paroles célèbres d’un des politiciens les plus colorés à avoir jamais œuvré sur la scène politique québécoise, le créditiste Camil Samson.

Pendant la campagne électorale de 1970 qui allait porter au pouvoir Robert Bourassa pour son premier mandat, Samson avait fait la déclaration fracassante qui suit à Sept- Îles : « L’Union Nationale a mené le Québec au bord du précipice ! Avec le Crédit Social, vous ferez un pas en avant ! »

Dans la conjoncture actuelle, la fusion des bourses, c’est ce pas en avant qui peut nous faire plonger dans le précipice. Elle correspond à une logique prédatrice, même si les protagonistes tentent de nous allécher avec un discours de création « future » de richesse. Car il faut comprendre que le monde financier ne crée rien. Il écume en surface.

Ce capitalisme écumeur s’oppose au capitalisme bâtisseur qui, pour sa part, crée une véritable richesse en ajoutant de la valeur. Et si l’on regarde les statistiques du PIB des pays développés au cours des 25 dernières années, on est surpris de la part de plus en plus importante prise par le secteur financier. Avec cette croissance sont venus les problèmes que nous connaissons. Vous en voulez encore ?

On voit donc qu’au-delà des inquiétudes que peut soulever la transaction Toronto-Londres dans le contexte du renvoi présentement devant la Cour suprême relativement à la compétence du fédéral en matière de valeurs mobilières, il existe d’autres motifs très importants de douter du bien-fondé de cette transaction, et suffisamment importants pour penser qu’elle pourrait échouer.

Mais même si ce devait être le cas, cette affaire n’en serait pas moins utilisée par le gouvernement fédéral pour étayer son argumentation devant la Cour suprême de la nécessité de lui reconnaître une compétence prépondérante dans le domaine des valeurs mobilières vu l’internationalisation des marchés financiers.

Et comme ce développement est presque trop beau pour être authentique pour la thèse fédérale, je persiste à croire que c’est un coup monté par ceux qui ont intérêt à affaiblir et à marginaliser le Québec.

Commentaires

  • 10 février 2011 18h52

    On espère que l’Ontario Securities Commission s’y opposera, ce qui pourait inciter le Québec a faire de même.

    JRMS

  • Jacques Noel, 10 février 2011 13h42

    Ce qu’il y a de savoureux dans l’histoire c’est que la gang de Toronto, qui ne voulait pas de boss québécois, se retrouve avec un boss... français ! Et un proprio arabe !

    http://www.theglobeandmail.com/globe-investor/tmx-deal/dubais-ruler-would-be-largest-shareholder-in-merged-tmx-lse/article1901468/

    Pour Montréal, l’important c’est de garder la négociation des options. Montréal a une belle expertise avec ses bolés en maths. Beaucoup d’emplois très bien payés dans ce domaine. Pour le reste, pas grand’chose qu’on peut faire.

  • 10 février 2011 13h22

    M.Le Hir

    Si on ajoute en corrélation à votre texte celui de Pierre Lamoureux du 8 février sur "L’accord secret du 4 février Obama/Harper sur le périmètre de sécurité".

    On est pas sorti de l’auberge comme on dit, quel espoir avons-nous que le Québec puisse sortir gagnant de ces ententes conclues derrière des portes closes.

    Lorsque des questions seront posées à Harper, il va justifier ses non-réponses en invoquant la sécurité nationale.

    Lise Pelletier

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