«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le PQ et les accommodements raisonnables

La colère « bleue » des nationalistes

Le Devoir
jeudi 26 avril 2007

La position claire de Mario Dumont sur les accommodements « déraisonnables » semble avoir joué un rôle déterminant dans le déplacement d’un certain vote nationaliste vers l’Action démocratique du Québec (ADQ) lors des dernières élections. Tout se passe comme si les « bleus », ces nationalistes plus conservateurs, autrefois unionistes ou créditistes, préoccupés autant par la survivance de l’identité québécoise que par le statut politique du Québec, avaient quitté le PQ essentiellement pour les mêmes raisons qu’ils avaient fui l’Union nationale de Jean-Jacques Bertrand à la fin des années 60. C’est qu’aujourd’hui, le débat sur les accommodements raisonnables a la même portée symbolique et politique que le débat sur la langue au tournant des années 70.

De la crise de Saint-Léonard...

À la fin des années 60 éclate la crise de Saint-Léonard. Des commissaires d’école, inquiets de voir des Québécois d’origine italienne opter en grand nombre pour l’école anglaise, votent un règlement qui force les parents à envoyer leurs enfants à l’école française. Cette décision fait exploser la « poudrière linguistique », au plus grand dam de la classe politique.

L’Union nationale de Jean-Jacques Bertrand réagit à la crise de Saint-Léonard en adoptant ce que les nationalistes appelleront le bill 63, qui laisse aux parents le libre choix de la langue d’enseignement. Pour le premier ministre unioniste, l’enjeu ne renvoie qu’à une question de droits et de libertés, non pas d’identité. Cette façon d’aborder la crise de Saint-Léonard entraînera les démissions fracassantes de quelques députés du caucus unioniste et marquera le début du transfert de l’électorat nationaliste vers le Parti québécois.

Si, en 1970, le PQ fait élire sept députés et obtient 23 % des voix — d’excellents résultats pour un premier scrutin —, c’est en grande partie parce que les premiers dirigeants péquistes combattent avec vigueur cette loi délétère. L’équipe de René Lévesque est alors en phase avec le Québec réel, ce Québec plus conservateur qui craint pour la survie de sa communauté nationale et qui exige de ses dirigeants des gestes forts d’affirmation.

L’adoption de la Charte de la langue française par le premier gouvernement Lévesque compte parmi ces gestes forts d’affirmation. Au départ, la loi 101 avait été présentée par ses adversaires comme une législation autoritaire. Même s’ils savaient que leur législation serait dénoncée, les dirigeants péquistes ont su faire front. Lors des élections de 1981, le PQ a obtenu 49 % des voix, rayant de la carte l’Union nationale et les diverses forces créditistes. Ce score historique a été obtenu alors que l’équipe dirigeante du PQ s’engageait à ne pas tenir un autre référendum.

... à celle d’Hérouxville

Comme dans le cas de Saint-Léonard, c’est le peuple qui, récemment, a remis la défense de l’identité à l’ordre du jour, obligeant, encore là, les politiciens à réagir. De nombreux sondages avaient auparavant montré que les Québécois étaient outrés par le laxisme de nos institutions publiques sur la question des accommodements raisonnables. La grande majorité d’entre eux avait rejeté le jugement de la Cour suprême sur le port du kirpan à l’école. Au lieu de politiser la question, la direction péquiste est demeurée muette, préférant reconnaître le verdict d’une charte imposée par Pierre Elliott Trudeau plutôt que de défendre la position des institutions québécoises dans ce dossier.

La position de Mario Dumont sur les accommodements « déraisonnables », très modérée et pleine de bon sens, a fait de lui et de son parti le véritable défenseur de l’identité québécoise. Obligé de réagir, André Boisclair a eu exactement la même position que Jean-Jacques Bertrand à la fin des années 60. En s’obstinant à faire des accommodements raisonnables un enjeu de droits et libertés, c’est-à-dire une question strictement juridique qui ne regardait que les tribunaux et non un enjeu politique auquel il faudrait bien trouver une solution politique, le chef péquiste s’est déconnecté des « bleus », pour qui la défense de l’identité ne saurait attendre le prochain référendum sur la souveraineté.

André Boisclair aurait pu profiter de l’occasion pour lancer un grand débat sur une « charte du vivre-ensemble » qui, exactement 30 ans après l’adoption de la Charte de la langue française, aurait été une nouvelle forme d’affirmation de nos valeurs collectives. Le chef péquiste aurait aussi pu profiter de cette conjoncture pour illustrer les dérives de la Loi constitutionnelle de 1982, qui sacralise les identités multiculturelles de chacun mais qui continue de nier la culture et l’existence d’un des peuples fondateurs du Canada. Il aurait ainsi rappelé que le régime constitutionnel imposé au Québec en 1982 privilégie les individus aux communautés nationales précisément parce qu’une de ses finalités les plus claires est de combattre l’affirmation du Québec en tant que nation.

Au lieu de cela, André Boisclair a préféré minimiser l’affaire, caricaturer la position de Mario Dumont et se draper dans la Charte québécoise des droits et libertés. Plutôt que de prendre au sérieux le phénomène Hérouxville et d’en tirer des conclusions fortes et claires sur le plan politique, comme l’avait fait René Lévesque lors de la crise de Saint-Léonard, il a voulu donner des leçons de tolérance aux Québécois qui s’écartaient du droit chemin. Cette insensibilité aux préoccupations d’un certain Québec français aura causé sa perte. Le train de l’histoire est passé et son parti se retrouve dans le troisième wagon, avec le pire score du PQ depuis 1970.

Le débat sur les accommodements raisonnables aura permis aux Québécois de découvrir la trudeauisation d’un certain souverainisme péquiste qui considère les sociétés comme de vastes coalitions d’ayants droit liés par des chartes, non plus comme des communautés de culture et de mémoire. En refusant d’assumer sereinement ce destin incertain, cette inquiétude lancinante de disparaître qui gît au tréfonds de l’âme québécoise, le chef péquiste aura fait connaître un échec historique au parti de René Lévesque.

Le problème actuel du Parti québécois, ce ne sont ni ses convictions souverainistes ni sa ferme volonté de tenir un référendum mais son rapport trouble avec l’électorat « bleu », ces nationalistes qui souhaitent que ses chefs se tiennent debout lorsqu’ils ont le sentiment, à tort ou à raison, que l’identité québécoise n’est pas respectée comme elle le devrait.

Éric Bédard, Historien à l’Université du Québec à Montréal et rédacteur en chef de la revue Argument

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