«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

La France a t-elle su gérer la fin de la Nouvelle-France ?

Tribune libre de Vigile
lundi 23 mars 2015
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Par le traité de Paris, la France cède la partie canadienne de son empire nord-américain à l’Angleterre en contrepartie de la récupération de ses îles tropicales conquises par l’Angleterre dans le cadre de la guerre de Sept ans (1756-1763). La problématique du présent article est de connaître la manière dont la France a affronté cette cession territoriale. En effet, cette question s’avère loin d’être anodine puisqu’elle a eu des conséquences directes sur un peu plus de 60 000 Français, majoritairement Canadiens francophones, qui étaient installés dans cette colonie. Elle est au fondement même des ambiguïtés de la relation spéciale entre le Québec et la France.

D’un point de vue diplomatique, la France réussit à sortir de la guerre de Sept ans en conservant une partie de son empire. En effet, conformément à la stratégie du Duc de Choiseul, la monarchie française garde ses îles qui doivent permettre à la métropole de réorganiser son dispositif de défense en vue de prendre une revanche sur l’Angleterre. Néanmoins, sur le plan politique, la France se retrouve dans une position délicate. D’un côté, elle est la grande perdante du conflit. Ainsi, elle voit la superficie de son empire se réduire de plus de 95%. Il s’agit d’une véritable humiliation pour la monarchie française.

D’un autre côté, l’élite française se montre satisfaite de la fin de la guerre car elle estime que le pays va pouvoir se concentrer sur les réformes dont il a besoin pour relancer son économie en crise. D’un point de vue social, la France échoue à se retirer de l’Amérique du Nord sans causer de profonds dommages aux Français qui y sont installés. En effet, son retrait entraîne une véritable « casse sociale » en Nouvelle-France. La France rappelle unilatéralement son administration coloniale, ce qui provoque un départ rapide d’une grande partie de l’élite locale, et n’encourage pas la population coloniale à revenir en métropole, notamment en ne versant aucune indemnité de retour.

Ainsi, 60 000 Français, majoritairement Canadiens francophones, sont contraints d’intégrer l’empire britannique pour ne pas brader leurs possessions à vils prix aux colons anglais qui se présentent. Après son retrait d’Amérique du Nord, la monarchie française, criblée de dettes, tarde à rembourser ses créances à ses anciens colons. Ainsi, ce n’est qu’à la fin de la guerre d’indépendance américaine qu’elle solde tous les comptes de la Nouvelle-France en pratiquant une forte dévaluation de ses dettes contractées en monnaie papier. Cette attitude de mauvais payeur déçoit profondément les Canadiens francophones. De ce fait, ces derniers vivent très mal la cession de la Nouvelle-France.

Cet échec à décoloniser la Nouvelle-France de la part de la France s’explique par plusieurs raisons. La première est, qu’en 1763, la monarchie française n’est pas prête à abandonner complètement l’espace nord-américain à son ennemi de toujours, la monarchie britannique, et comptait bien y opérer un retour ultérieurement. C’est pour cette raison qu’elle n’encourage pas les Français qui y sont implantés, majoritairement Canadiens francophones, à revenir en métropole. Elle compte sur leur présence pour appuyer son retour à plus ou moins long terme. Cependant, en raison des aléas de l’histoire, ce scénario ne s’est pas produit.

De ce fait, la France n’a jamais véritablement planifié et conduit une opération de décolonisation de l’espace nord-américain. C’est pourquoi, depuis 1763, elle tente régulièrement d’y reprendre pied soit par une présence physique, au travers la guerre d’indépendance américaine ou la guerre au Mexique, soit par une présence culturelle et économique avec le soutien de la francophonie au Québec. La seconde raison est que l’ennemi britannique cherche à discréditer au maximum la France pour tenter de couper les liens entre les francophones et leur ancienne métropole.

C’est pourquoi, les Anglais insistent sur « l’abandon de la France » pour inviter la population locale à s’assimiler plus rapidement à la culture anglo-saxonne. Une troisième raison est que pour préserver sa propre influence sur ses fidèles francophones, surtout après la révolution de 1789 et la saisie des biens de l’Église en France, le clergé diabolise les Français auprès de la population afin qu’elle reste distante de son ancienne métropole.

Au final, depuis 1763, la Belle Province s’est construite une histoire nationale fondée sur l’idée d’être un enfant abandonné par la France. En effet, la colonisation britannique a constitué un facteur d’accélération de la rupture du lien de nationalité entre les Français et les habitants francophones qui commençait déjà à se consumer à l’époque de la Nouvelle-France. Dans cette perspective, le peuple canadien francophone, qui est devenu par la suite québécois, s’est bâti sur l’idée d’un isolement vis-à-vis de son ancienne métropole.

En un mot, le mythe fondateur de la nation québécoise est celui d’une décolonisation française ratée qui conduit à l’émergence d’un peuple francophone qui résiste seul encore et toujours à l’envahisseur anglo-saxon. De ce fait, le Québec contemporain continue à véhiculer un douloureux traumatisme psychologique dans sa mémoire collective en se concentrant sur un abandon de la France. Aucun gouvernement français n’a réussi à faire oublier cet épisode dans la Belle Province même si une collaboration active a été mise en place avec les autorités québécoises depuis la présidence du Général de Gaule.

Pour conclure, en 1763, la France a bien géré son désengagement de Nouvelle-France, en retirant rapidement et sans difficultés ses structures administratives et militaires, mais n’a pas réussi à la décoloniser en laissant sur place des dizaines de milliers de Français qui se sont sentis abandonnés. Dans ce contexte, la relation spéciale entre le Québec et la France se caractérise par l’existence chez les Québécois d’un mauvais souvenir des Français dans leur histoire nationale qui alimente un sentiment ambivalent d’amour et de haine envers leur ancienne métropole. Cette première expérience de décolonisation ratée par la France n’est pourtant pas un échec complet puisque le fait français résiste encore et toujours en Amérique du Nord grâce aux Québécois et avec l’appui très actif des Français depuis la seconde moitié du XXème siècle. C’est sans nul doute la seule voie d’une réconciliation entre ces deux peuples francophones qui partagent une origine et un patrimoine culturel commun, comme les Canadiens anglophones et les Américains vis-à-vis de l’Angleterre.

Bibliographie :

Alice Jean E. Lunn, Développement économique de la Nouvelle France, 1713-1760, Presses de l’Université de Montréal, 1986, 348 pages.
Ronald Rudin, Histoire du Québec anglophone, 1759-1980, Institut québécois de recherche sur la culture, 1986, 332 pages.
Robert Comeau, Bernard Dionne, À propos de l’histoire nationale, Septentrion, 1998, 160 pages.
Robert Larin, Brève histoire du peuplement européen en Nouvelle-France, Septentrion, 2000, 226 pages.
Marc Durand, Histoire du Québec, Imago, 2003, 240 pages.
Marie-Christine Weidmann-Koop, Le Québec aujourd’hui : identité, société et culture, Presses Université Laval, 2003, 309 pages.
Marcel Trudel, Mythes et réalités dans l’histoire du Québec, Hurtubise HMH, 2006, 203 pages.
Stéphane Paquin, Les relations internationales du Québec depuis la doctrine Gérin-Lajoie (1965-2005) : le prolongement externe des compétences internes, Presses Université Laval, 2006, 324 pages.
Gilles Routhier, Axel Maugey, Église du Québec, Église de France : cent ans d’histoire, Novalis, 2006, 244 pages.
E. Martin Meunier, Joseph Yvon Thériault, Les impasses de la mémoire : histoire, filiation, nation et religion, Fides, 2007, 388 pages.
Serge Joyal, Paul-André Linteau, France, Canada, Québec : 400 ans de relations d’exception, Presses de l’Université de Montréal, 2008, 319 pages.
Paul Terrien, Les grands discours de l’histoire du Québec, Presses de l’Université Laval, 2010, 448 pages.
Edmond Dziembowski, La guerre de Sept Ans (1756-1763), Perrin, 2015, 700 pages.

Commentaires

  • MARIN, 10 juin 01h50

    J’ai regroupé mes principaux articles sur le Québec dans un livre intitulé "Chroniques d’Amérique du Nord (Tome 1)". Il est disponible sur Amazon à l’adresse suivante :

    https://www.amazon.fr/Chroniques-dAm%C3%A9rique-Nord-Ludovic-MARIN/dp/1521345015/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1497073581&sr=8-1&keywords=chroniques+d%27Am%C3%A9rique+du+Nord

    Cordialement.

  • Claude Richard, 24 mars 2015 23h17

    Monsieur Saint-Arnaud,

    Pour moi, et pour l’historiographie québécoise (pensons à La Guerre de la Conquête, de Guy Frégault), le mot « conquête » a un sens tragique et péjoratif. C’est par la « Conquête » que nous avons été conquis. Peut-être avez-vous raison de vouloir changer le mot, mais le mot « défaite » manque aussi de justesse : il s’applique à une bataille plus qu’à une guerre. Je doute que le mot « conquête » disparaisse de nos manuels d’histoire.

    Cependant, il y a un mot qui devrait changer dans nos livres d’histoire, c’est le mot « plaines », comme dans « les plaines d’Abraham ». C’est un calque de l’anglais « plains ». Les « plaines d’Abraham » ne sont pas une plaine, et encore moins des plaines, c’est un plateau, comme le dit Wikipédia. En français, le mot « plaines » n’a pas le sens qu’a « plains » en anglais (« Plains occur as lowlands and at the bottoms of valleys but also on plateaus or uplands at high elevations. » Ex. White Plains ) et je doute qu’à l’époque de la Nouvelle-France on parlât des « plaines d’Abraham » ;on parlait sans doute du « champ » ou de la « terre » d’Abraham.

    En conclusion, les Anglais, en nous conquérant, nous ont imposé leur vocabulaire. Si nous voulons nous en débarrasser, tout comme de leur domination, il n’en tient qu’à nous !

  • Raymond Saint-Arnaud, 23 mars 2015 17h06

    À tous les historiens québécois

    Appelons les choses par leur nom.

    On est très colonisé pour parler de la conquête de 1760, au lieu de la défaite.

    Ce sont les Anglais qui ont conquis ; ce sont les canayens qui ont été défaits.

    Un Anglais peut parler de conquête ; les Québécois devraient parler de défaite.

    Québécois, n’oublions pas que 1760 ne fut pas la Conquête mais la Défaite !

    En tant que Québécois, assumons cette défaite de 1760 dans un devoir de mémoire, mais luttons tous unis ensemble pour reconquérir notre pays.

    Et reprendre les Plaines qui nous appartiennent.

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