«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

En 1867, tous les Canadiens français rêvaient du Grand Jour

La Confédération en tant que passage obligé vers l’indépendance

L’autonomie aujourd’hui ! L’indépendance demain !

Chronique de Me Christian Néron
vendredi 5 mai
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À l’époque de la Confédération, le Bas-Canada n’était pas divisé entre fédéralistes et séparatistes, pour la bonne raison que nulle part il n’y avait de « vrais fédéralistes » comme c’est le cas aujourd’hui. La division d’alors était essentiellement entre « partisans » et « détracteurs » du projet de confédération.

La minorité qui appuyait le projet ressemblait un peu à nos caquistes d’aujourd’hui qui rêvent du Grand Jour tout en entretenant l’espoir qu’ils seront un jour assez riches pour s’offrir le luxe de la liberté politique. À cette époque, tous, y compris les partisans du projet, rêvaient d’indépendance et n’hésitaient pas à en parler publiquement. En fait, à la lecture de la presse de l’époque, on ne voit absolument personne se dire « fédéraliste » dans le sens que l’on connaît à ce mot aujourd’hui. Il aurait fallu chercher longtemps avant de débusquer quelque part l’ombre d’un André Pratte ou d’une Lysiane Gagnon. L’idée qu’il puisse exister quelque part un Jean Chrétien ou un Stéphane Dion dépassait même l’entendement. Toutefois, il y avait plein de François Légault qui pensaient que la liberté était un luxe que seuls les riches pouvaient s’offrir.

L’un de ces François Légault était Hector Langevin, Père de la Confédération et bras droit de George-E. Cartier. Même s’il était l’un des premiers artisans du projet, il avait reconnu lors des Débats parlementaires sur la Confédération qu’il rêvait lui aussi du Grand Jour, mais que le temps n’en était pas venu et qu’il fallait plutôt se mettre au travail pour s’y préparer. La richesse était la voie royale qui devait mener à la liberté.

Joseph Cauchon, proche collaborateur de George-E. Cartier, était un autre partisan du projet. Il avait tenu lui aussi des propos semblables à ceux de Langevin lors des Débats parlementaires sur la Confédération. Ce qu’il disait espérer du projet, c’était de se donner les moyens de prospérer tout en protégeant l’héritage culturel, juridique et religieux du Canada français. Pour ce faire, il fallait absolument que la Confédération laisse à la province une large autonomie fondée sur un ensemble de compétences souveraines et intangibles. Sur le plan identitaire, cette nouvelle constitution ne voulait rien dire pour lui, bien au contraire. Ce n’était qu’un pacte politique qui devait permettre à la province de prospérer et de s’enrichir en attendant des jours meilleurs.

Cette idée avait d’ailleurs été clairement rapportée par le journal le plus intimement lié au projet de constitution, La Minerve, organe officiel du parti de George-Étienne Cartier. Ce qui était véhiculé dans ce journal était de première importance puisque sa raison d’être était de rapporter tout ce qui intéressait le parti conservateur et la carrière politique de George-Étienne Cartier. Ainsi, le 13 août 1864, soit près de deux semaines avant la Conférence de Charlottetown, on y trouvait le message que Cartier voulait transmettre à ses partisans au moment où il se préparait à partir pour la première conférence sur la Confédération. Il y avait là de quoi rassurer les plus inquiets :

« C’est pour le Bas-Canada seul que nous demandons une confédération afin de mettre à l’abri notre existence nationale comme race française et catholique. C’est seulement pour conserver cette nationalité à laquelle nous tenons autant qu’à la vie, que nous demandons une confédération. C’est notre droit, et personne ne veut aujourd’hui nous le nier. […] Dans la confédération, notre nationalité, contre laquelle s’acharnent tant d’ambitieux et de fanatiques, trouvera un refuge assuré, sans cependant recourir à un isolement qui lui serait fatal. »

À n’en pas douter, Cartier cherchait à calmer les craintes en faisant courir le bruit que la protection de la nationalité était la raison d’être de son adhésion à ce projet. Le message ne pouvait être plus clair : mettre l’existence nationale à l’abri, la conserver, lui trouver un refuge assuré. Il y avait là tout ce qu’il fallait pour tranquiliser les esprits face à des changements que la population avait peine à comprendre.

Près de trois semaines plus tard, soit le 17 septembre, alors que la conférence s’est terminée sur des promesses d’aller de l’avant et que Cartier est revenu plus enthousiaste que jamais, La Minerve revient sur le sujet. Cette fois, la rédaction prétend même exprimer l’opinion de la presse tout entière de langue française du Bas-Canada :

« La presse française [du Bas-Canada] veut placer avant tout dans la constitution fédérale des garanties pour l’autonomie particulière de sa nationalité. Elle appuie tout le système sur ces garanties mêmes ; elles viennent au premier rang et, sans elles, jamais l’établissement d’une confédération n’obtiendra son appui. »

Il semble bien que, suite à cette conférence où on avait vivement sabré le champagne, il se soit vite formé un consensus pour exiger du projet toute l’autonomie politique nécessaire à la protection de l’existence nationale des Canadiens français. La réclamation de garanties est vite apparue au premier rang des enjeux du débat public. Cependant, nos débats interminables sur la « souveraineté-association », la « société distincte » et l’indépendance prouvent éloquemment que les Canadiens français de 1867 sont loin d’avoir obtenu ce qu’ils considéraient essentiel pour la protection de leur nationalité.

Puis vint la Conférence de Québec dont les travaux avaient commencé le 10 octobre suivant. Dès le lendemain, La Minerve revint sur l’enjeu essentiel des changements en cours : l’autonomie politique du Bas-Canada. La décentralisation y est présentée comme une nécessité absolue. Il ne s’agit pas d’un souhait, mais bien d’une exigence. Et pourquoi ? Parce que, déjà, le bruit avait couru qu’il y avait tout lieu de « redouter le gouvernement fédéral ». Examinons l’extrait suivant :

« Il y a deux principes sur lesquels règne un accord parfait : la nécessité de l’union de toutes les provinces, puis la nécessité de donner à chacune toutes les garanties désirables pour le maintien et la conservation de leurs intérêts particuliers et pour leur autonomie séparée. […] Mais pour nous, l’application du principe de la décentralisation devient une absolue nécessité. Quelles que soient les garanties qu’on lui offre, le Bas-Canada ne consentira jamais à laisser régler ses intérêts particuliers par les habitants des autres provinces. […] Tout projet de loi qui, directement ou indirectement, mettrait en danger notre autonomie politique, serait rejeté à l’unanimité par nos compatriotes. […]Nous exigeons avant tout une liberté et une juridiction parfaite des provinces pour la direction de leurs affaires internes. Les Canadiens français donnent toutes leurs sympathies à un système de décentralisation complète justement parce qu’ils redoutent le gouvernement fédéral. »

Un certain nombre de Canadiens français étaient favorables au projet, mais ils exprimaient des exigences qu’ils qualifiaient d’incontournables : il s’agissait d’une autonomie séparée, de la conservation de leurs intérêts particuliers et, surtout, d’un refuge assuré pour leur nationalité. Sans quoi, jamais ils n’y aurait de Confédération ! Aucune expression de détermination ne pouvait être plus éloquente de la part du journal le plus directement engagé en faveur du projet.

Toutefois, s’ils exigeaient l’autonomie politique pour la protection de la nationalité, ils ne voulaient absolument pas en rester là : ils rêvaient tous du Grand Jour ! Parmi ces rêveurs, il y avait Joseph Cauchon, celui dont il a été question plus haut, l’ami personnel de George-Étienne Cartier et l’un des plus ardents partisans du projet. Propriétaire du Journal de Québec, il exprimait, dans l’édition du 17 décembre 1864, le plus grand rêve de ses compatriotes. Voilà qui n’est pas peu dire :
« Mais nous ne pouvons pas rester toujours dans l’état colonial ! Oui, nous voulons être un jour nation ! et c’est là notre destinée nécessaire et le but de nos aspirations. »

Tout au long de l’automne 1864, toute la pressse du Bas-Canada tiendra de semblables discours : la Confédération ne sera qu’une étape, qu’un chemin d’accès vers tout ce qu’il y avait de plus légitime. Le Bas-Canada était encore trop jeune pour assumer sa pleine souveraineté mais, à l’intérieur de la Confédération, il pourra progresser, mûrir, s’enrichir, se préparer pour aller à la rencontre de ce qu’il était en puissance, un État national.

Malheureusement, les Canadiens français, tant attachés à leur autonomie politique et à leur destin national, ne sauront rien de ce qui s’était réellement passé durant la Conférence de Québec. Les procès-verbaux des travaux seront tenus secrets et ce n’est que des décennies plus tard que les historiens leur apprendront que, durant la conférence, George-Étienne Cartier ne prononcera en tout et pour tout que « 14 mots en 76 caractères » pour garantir la survie et l’avenir de cette nationalité « contre laquelle s’acharnaient tant d’ambitieux et de fanatiques ».

Ils ne sauront pas non plus que, au sortir de la conférence, le 27 octobre 1864, George Brown, le plus ambitieux et le plus fanatique de tous les partisans du projet, sera si excité par son triomphe qu’il ne pourra s’empêcher d’écrire sur-le-champ à son épouse et confidente : « You will say that our constitution is dreadfully tory – and it is ! – but we have the power in our hands to change it as we like. Hurrah ! – Is it not wonderful ? French canadianism entirely extinguished ! »

C’est pour célébrer ce triomphe spectaculaire des ambitieux et des fanatiques que le gouvernement féderal a alloué aux festivités du 150e un budget d’un demi-milliard de dollars.

Christian Néron
Membre du Barreau du Québec
Constitutionnaliste,
Historien du droit et des institutions.

Commentaires

  • Jean-Louis Perez-Martel, 12 mai 13h39

    Le colonialisme canadian continue d’anéantir les Canadiens français à travers l’immigration massive comme toujours elle l’a été depuis la néfaste Constitution de 1867 :

    Réfugiés syriens : l’impact sur la minorité francophone au Canada a été ignoré
    http://www.lapresse.ca/actualites/national/201705/12/01-5097326-refugies-syriens-limpact-sur-la-minorite-francophone-au-canada-a-ete-ignore.php

    ***

    JLPM

  • Christian Néron, 9 mai 18h39

    Réponse au message précédent :

    À la Conférence de Charlottetown, il y a eu deux C. f. : George-Étienne Cartier
    et Hector Langevin.

    À la Conférence de Québec, il y a eu quatre C.f : Cartier, Langevin, Étienne Pascal
    Taché et Jean-Charles Chapais.

    Taché a agi à titre de président, de sorte qu’il n’est pas intervenu au débat.

    Chapais, comme à son habitude, n’a pas dit un seul mot.

    Cartier, selon les procès-verbaux, a fait un seul commentaire de quatorze mots.

    Langevin a pris la parlole à trois ou quatre reprises.

    Donc, pas grand’chose de nos C.f. à cette conférence qui a duré du 10 au 27
    octobre 1864.

    À la Conférence de Londres, il y a eu deux C.f. : Cartier et Langevin. Selon ce
    dernier, Cartier était peu présent aux travaux, étant continuellement l’invité
    d’honneur de la haute société de Londres.

    Pour le nombre de représentants de l’île-du-Prince-Édouard, chaque province
    était libre du nombre de ses délégués.

    Pour le titre honorifique de « « sir » », c’est John A. Macdonald, en juin 1865,
    alors qu’il était à Londres, qui a été le premier à être fait chevalier. Lorsque
    Cartier en a eu vent, il a piquée une méchante crise de jalousie, de sorte
    qu’il a fallu le décorer en toute vitesse. Mais ces titres n’ont été rendus pu-
    bliques que le 1er juillet 1867. Pour les autres « « Pères » », je l’ignore.

  • Richard Génois Chalifoux, 6 mai 15h45

    Les chroniques de Me Néron sont toujours aussi intéressantes qu’instructives.
    J’aimerais qu’un jour il nous explique certaines choses pour répondre aux deux questions suivantes.

    Sur le portail du Canada on nous présente une photo des 36 pères de la Confédération qui ont assisté à l’une ou l’autre des Conférences de Charlottetown, Québec et Londres : 6 représentants du Québec et 30 représentants des autres provinces.
    Il y avait entre autres :
    7 représentants de l’Ontario pour une population de : 1,620,851 habitants.
    6 représentants du Québec pour une population de : 1,191,516 habitants.
    7 représentants de l’Ile du Prince Édouard pour une population de : 87,000 habitants.

    1- Pourquoi tant de représentants de l’I.P.E. alors que cette province n’a adhéré à la Confédération que le 1er juillet 1873 ?
    2- Pourquoi dit-on que la reine Victoria a accordé le titre de « SIR » aux pères de la Confédération alors que sur la liste de ce même portail du Canada, il n’y en a que 19 sur 36 qui sont affublés de ce titre ?

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