«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Doubler les tarifs d’électricité ...

Le « modèle norvégien » du prof Pineau : impertinent !

Un capitalisme sans sens critique.

Tribune libre de Vigile
samedi 6 septembre 2014
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Le prof Pineau récidive dans une approche d’une recherche optimale de la gestion de la vente de l’hydroélectricité au Québec et à ses frontières. Il écrit son opinion dans La Presse du 24 avril 2014 sous l’angle du « Modèle norvégien » dont devrait s’inspirer les Québécois.

Avant de nous pencher sur le « modèle norvégien » tel que présenté par le prof Pineau, nous rappelons au lecteur que nous avons commenté sur vigile en date du 22 juillet 2014 un opuscule antérieur du prof Pineau daté de mars 2012.

Cet opuscule est intitulé, je cite : « L’intégration des secteurs de l’électricité au Canada : bonne pour l’environnement et logique sur le plan économique. » Nous comprenons que le prof Pineau intervienne dans son domaine de spécialité à titre de professeur titulaire de la chaire de gestion du secteur de l’énergie aux HEC de Montréal.

Autant dans son opuscule de mars 2012 que dans son opinion de l’exemplarité du « modèle norvégien » dont devraient s’inspirer les Québécois, le prof Pineau pêche par une approche réductrice du dossier de l’hydroélectricité au Québec. Il se place comme un observateur au fond d’un silo, dans sa spécialité forcément limitée, doublée d’un mercantilisme d’optimisation des profits. Il se prononce sur la portion de ciel qu’il entrevoit au sommet de son silo en laissant l’impression qu’il voit tout l’horizon.

Les chercheurs de solutions expéditives et à court terme de type « puissance de l’argent » et « ré-ingénierie de l’État » et son corollaire de miroir aux alouettes par des coupures ( incisions du chirurgien qui ne fait jamais d’erreur ... ) dans les dépenses de l’État sont fortement enclin à valoriser l’approche du prof Pineau. Ceux qui commandent le Gouvernement du Québec actuel sont portés sur ce genre de solutions expéditives.

Nous reprochons au prof Pineau de se cantonner dans sa spécialité et de négliger de préciser dans quelles conditions et limitations son expertise le confine. À titre d’universitaire, il pourrait retenir plus de largeur de vue, valoriser une approche plus universelle en mentionnant les limites de sa spécialité. Il pourrait faire référence à d’autres disciplines, d’autres universitaires qui interviennent dans le dossier de l’hydroélectricité du Québec.

L’électricité du Québec et ceux qui la produisent ne sont pas une simple marchandise à optimiser les profits et à minimiser les charges. L’électricité aussi appelée or bleu est une richesse économique à sauvegarder en prise directe sur notre environnement. Hydro-Québec est probablement le dernier symbole de fierté nationale que les adversaires du Québec cherchent à liquider au plus tôt. Et finalement, tous les employés d’Hydro-Québec, ceux qui permettent l’arrivée dans nos maisons, nos bureaux, nos usines de cette extraordinaire énergie qu’est l’électricité devraient réaliser chaque jour le privilège qu’ils ont de travailler au service de tout un peuple « menacé » d’existence.

Pour offrir au public une analyse plus complète, il est nécessaire de retenir des paramètres englobant venant des sciences sociales comme l’histoire, la politique, le droit constitutionnel, la sociologie et l’économie. Vaste programme que nous n’épuiserons pas.

Pour ouvrir les horizons d’une meilleure analyse d’un dossier aussi global que celui de l’hydroélectricité du Québec, j’introduis la définition de la culture telle que retenue par les Commissaires Laurendeau et Dunton, de la Commission du même nom qui a existé entre juillet 1963 et février 1965 :

« ... la culture est une manière globale d’être, de penser, de sentir ; c’est un ensemble de moeurs et d’habitudes, c’est aussi une expérience commune ; c’est enfin un dynamisme propre à un groupe qu’unit une même langue. » (in Action nationale, juin 2014, p.40)

À partir des mots «  c’est enfin un dynamisme propre à un groupe... », cela me permet de poser la question : le modèle norvégien est-il pertinent pour le Québec sous son aspect de l’hydroélectricité comme le prétend le Prof Pineau ?

Nous sommes d’accord avec le prof Pineau pour reconnaître des points de ressemblance entre le Québec et la Norvège dans le dossier de l’hydroélectricité. Il en nomme quatre dans le premier paragraphe de son article du 24 avril 2014 : production d’hydroélectricité à bas coût, l’hydroélectricité est un atout majeur pour nos économies respectives, les populations du Québec et de la Norvège sont de petites tailles et la production de l’hydroélectricité est majoritairement sous contrôle public.

Bon, ces points de ressemblance sont pourtant très secondaires par rapport à des points de dissemblances sur les plans économiques et politiques. Le prof Pineau, au début de son 2e paragraphe, a raison d’écrire, je cite : «  La ressemblance s’arrête ici. ». Mais le prof Pineau continue son plaidoyer vers sa conclusion qui consiste, je cite : «  à tirer le maximum de la principale richesse naturelle dont nous sommes dotés, pour permettre de mieux financer les services publics ; ». Applique-t-il le même raisonnement avec les minières qui sortent les métaux du sous-sol du Québec : autre sujet...

Selon le prof Pineau,il privilégie une approche des prix de l’électricité issus d’un libre marché. Dans ce contexte, le tarif résidentiel au Québec doublerait à 15¢/kWh (Norvège) alors que le tarif actuel de 7¢/kWh au Québec est basé sur le coût de la production du kWh. Puisque le prof Pineau est habile en chiffres pour l’avoir constaté dans certains de ses écrits, il eut été intéressant qu’il chiffre sa recommandation.

À titre d’exemple, en partant des chiffres du Rapport annuel 2013 d’Hydro-Québec (H.-Q.), on double les revenus en doublant les tarifs, passant de de 12,8 milliards à 25,6 milliards $ par année. Quel serait le dividende versé par H.-Q. dans un tel cas en estimant que les charges ne doubleraient pas : on atteindrait avec des charges de 7 G$ un résultat net de 17,4 G$ et 75% serait versé en dividende, soit 13 milliards $ au lieu de 2,2 G$ comme en 2013. Le dividende serait sextuplé.

Puisque le prof Pineau ne présente pas ses chiffres et n’explique pas sur quel nombre d’années les tarifs doubleraient, nous ne pouvons présumer de l’implantation réelle de sa proposition.

Nous prétendons que le « modèle norvégien » retenu par le prof Pineau n’est qu’un prétexte pour apporter de l’eau au moulin des choix politiques à faire par l’équipe du PM Philippe Couillard. Ces politiciens s’inspirent beaucoup d’une approche néolibérale qui par sa philosophie de laisser-faire, de déréglementation, fait la promotion de l’initiative individuelle et de la tricherie. Sur le plan de l’économie mondiale, cette approche a produit le crise de 2008.

Il existe toute une sape souterraine des différentes économies nationales par les conditions néolibérales de restrictions budgétaires des dépenses et des investissements publics sous prétexte de plusieurs mythes : l’entreprise privée est plus performante que le public, la concurrence est gage de prix plus bas, la mondialisation et la délocalisation assurent la prospérité, mais de qui ? Réponse : du 1%.

Avec toute la toile des paradis fiscaux et des conventions inter-états garantissant aux capitaux nomades la non double imposition, ou dit autrement la plus faible imposition au choix du capitaliste, finalement, la poids des charges publiques pour faire fonctionner les pays reviennent aux salariés de toutes les classes sauf la classe supérieure privilégiée qui se paie les conseils des fiscalistes et des avocats spécialisés en évitement fiscal.

Je recommande la lecture du dernier livre d’Alain Deneault : Paradis fiscaux : la filière canadienne chez Écosociété 2014. Les stratégies d’évitement et d’évasion fiscales des plus riches, corporations et individus, dont cautionnées par les lois canadiennes. L’argument toujours invoqué est celui que nous sommes soumis aux règles de la concurrence internationale. Quand sortirons-nous de ce cercle vicieux ?

Quand on voit un tel portrait de l’économie mondiale et que s’avance le prof Pineau avec sa proposition de doubler les tarifs d’électricité, il est soit à la solde du grand capital, soit un idéologue désincarné ou les deux. Comment faire avancer l’humanité en l’absence de sens critique, d’objectivité et de sagesse ? Le prof Pineau est-il concerné ?

Sur le plan des économies comparées du Québec et de la Norvège, il y a un os dans le fromage dans lequel j’ai mordu à belles dents. Il s’agit du produit national brut par habitant (PNB/h). Selon les chiffres présentés dans le Pocket World in Figures, édition 2013, nous apprenons que le PNB/h de la Norvège est de 85 390$ US, 3e rang au monde, alors que celui du Canada est 46 210$ US occupant le 14e rang au monde.

Pour le Québec en 2013, le PNB/h est plus bas à 37 500$ résultant d’un PIB de 300 G$ pour 8 millions de personnes. En comparant 37 500$ du Québec à 85 390$ de la Norvège, on constate une très grande dissemblance dans la structure économique de ces deux pays.

Les dissemblances au plan politique sont aussi très importantes. La Norvège est indépendante de la Suède depuis 1905. Le Québec est une province inféodée dans la Fédération canadienne, surtout depuis les lois constitutionnelles de 1867 et de 1982.

Jane Jacobs a consacré tout le chapitre trois de son livre La question du séparatisme, vlb Éditeur, 2012 au cas de la sécession pacifique entre la Suède et la Norvège. Voici ce qu’elle écrit sur ce sujet : « Elle (la Suède) n’a jamais empoisonné la vie politique norvégienne en ayant recours à des espions ou à une police secrète. Elle n’a jamais essayé de la corrompre avec des pots-de-vin ou des informateurs.  »(p. 75)

Également, «  Mais que la Suède se soit mise rapidement à lui manifester du respect et qu’elle lui ait pardonné ses provocations, au cours d’une période ultérieure, ne peut s’expliquer, à mon avis, que par le comportement foncièrement non-impérialiste de la Suède ...  » (p.75)

Le comportement du Canada envers le Québec est aux antipodes de celui de la Suède envers la Norvège. Ce fait induit un tas de considérations à imputer dans la malhonnêteté téléguidée par le Conseil privé du Canada. Les dossiers sont connus comme le vol du référendum de 1995 suivi par le scandale des commandites, sans parler de l’usurpation des pouvoirs de l’Assemblée nationale par la Cour suprême.

Lorsqu’on accorde l’importance que les lois constitutionnelles ont en vérité sur les peuples comme l’importance de la loi Constitutionnelle de Trudeau 1982 comme une chape de plomb sur la nation du Québec, on ne s’aventure pas comme le fait le prof Pineau à présenter aux Québécois le « modèle norvégien » pour accréditer une idéologie capitaliste et néolibérale qui est faite sur mesure pour garder dans l’impuissance les salariés du monde entier.

L’intérêt que le prof Pineau porte au dossier de l’hydroélectricité du Québec pourrait être plus profitable et éclairant pour les Québécois en s’insérant dans une équipe d’universitaires pluri-disciplinaires afin de traiter le sujet dans toute son ampleur. C’est une invitation.

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