«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le choix du moment n’est pas innocent

Rebondissement dans l’affaire de Margerie

L’ouverture d’un procès pour meurtre à Moscou confirme la thèse d’un attentat contre l’ancien président de TOTAL

La chaîne des complicités risque d’être très intéressante

Chronique de Richard Le Hir
jeudi 21 juillet 2016
8 252 visites 6 messages

Dernière modification 24 juillet 17h05

La nouvelle de l’ouverture d’un procès pour meurtre le 14 juillet dernier à Moscou dans l’affaire de l’écrasement en octobre 2014 du Falcon 50 nolisé par l’ancien PDG de la pétrolière TOTAL, Christophe de Margerie, a été totalement escamotée par l’attentat de Nice, survenu quelques heures plus tard.

Les lecteurs de Vigile se souviendront de la série d’articles que j’avais consacrés à cette affaire, Un accident bizarre qui en rappelle un autre, Un embarras TOTAL, Un message des États-Unis à la France, à la manière du Parrain, qui illustrait de façon spectaculaire l’ascension de l’Empire Desmarais et de ses associés belges du groupe Albert Frère aux niveaux les plus élevés où leurs intérêts croisaient désormais ceux des grandes puissances mondiales dans leurs affrontements, avec tous les risques financiers et politiques que cela comporte.

Deux ans plus tard, la justice russe est prête à porter des accusations. Mais il faut bien comprendre que le procès qui s’ouvre maintenant déborde très largement du cadre de la justice pénale pour tomber dans celui des intérêts stratégiques de la Russie.

En reprenant l’avion pour Paris, Christophe de Margerie quittait tout juste Dmitri Medvedev, le premier ministre de la Russie, avec qui il venait de faire le point sur plusieurs dossiers à la demande du président Vladimir Poutine. De Margerie, au cours de l’année précédente, avait à plusieurs reprises exprimé publiquement ses réserves par rapport aux positions des États-Unis sur des enjeux stratégiques pour l’industrie pétrolière, notamment le monopole du dollar dans les transactions.

De Margerie, tant en sa qualité de PDG d’une des plus grandes entreprises de France qui compte l’État français parmi ses actionnaires, que par ses liens familiaux avec Jean-Pierre Jouyet, le secrétaire général de l’Élysée, avait également un accès direct à François Hollande. Était-il porteur d’un message de Poutine destiné à ce dernier ?

On se souviendra que ces faits sont survenus au moment où éclatait l’affaire des Mistral, les fameux porte-hélicoptères dont la Russie avait passé commande aux chantiers navals de Saint-Nazaire, et où les États-Unis faisaient pression sur l’Europe pour qu’elle condamne et sanctionne la réunification de la Crimée à la Russie.

On se souviendra également que quelques semaines plus tard, le 6 décembre 2014, en plein refroidissement des relations des pays de l’alliance avec avec la Russie, François Hollande, revenant du Kazakhstan où la France, Total et GDF/Suez (aujourd’hui ENGIE) possèdent d’importants intérêts pétroliers, avait fait escale à Moscou, au même aéroport, pour y rencontrer Vladimir Poutine, à la surprise générale,

Quand on connaît la valeur et l’utilisation des symboles en diplomatie, on comprend que la décision de tenir la rencontre à cet endroit n’était pas une simple coïncidence. Il ne peut faire aucun doute qu’il y ait été question de Christophe de Margerie et que Poutine ait répété à Hollande lui-même les propos qu’il avait échangés avec de Margerie.

Depuis ces événements, les Russes ont poursuivi leur enquête sur l’écrasement fatal de l’avion qui devait ramener de Margerie à Paris. S’ils n’avaient rien de particulier à révéler sur cette affaire, ils n’auraient jamais pris la peine de communiquer l’information sur l’ouverture du procès. Ils ne le font certainement pas non plus pour se retrouver dans l’embarras, ce qui serait le cas s’il fallait que le procès n’établisse rien d’autre que les maladresses ou l’irresponsabilité de subalternes qui aurait une incidence négative sur la perception de la sécurité du transport aérien en Russie. C’est bien connu, le linge sale se lave en famille.

Non, si les Russes ont choisi de publiciser la tenue de ce procès sur la scène internationale, c’est qu’ils ont découvert des éléments de preuve qui leur permettent de dégager entièrement toute responsabilité dans cette affaire pour plutôt accabler leurs adversaires politiques et en particulier les intérêts pétroliers américains ou les États-Unis eux-mêmes par l’entremise de l’une ou l’autre de ses nombreuses agences de renseignement, la CIA n’étant que la plus connue.

Le choix du moment pour le faire n’est pas non plus innocent. Ce procès s’ouvre dans le contexte d’une augmentation marquée des tensions internationales entre les pays du bloc atlantiste et la Russie et à la veille des élections américaines, tensions délibérément orchestrées par les États-Unis qui redoutent une montée en puissance politique et économique de la Russie et une perte correspondante d’influence pour eux en Europe et dans le monde.

Pour sa part, la Russie cherche par tous les moyens à éviter de se retrouver coupée de l’Europe et placée dans une position défensive dont la seule issue possible serait la guerre soit par ce qu’elle serait attaquée, soit parce que l’imminence d’une attaque lui dicterait de prendre les devants pour se donner un avantage stratégique.

On voit donc aisément comment, bien employé, le procès pour meurtre dans l’affaire de Margerie pourrait permettre à la Russie de gagner du temps et, qui sait, réduire l’influence politique des États-Unis en Europe et la détermination des dirigeants européens à suivre les États-Unis sur la voie d’un affrontement avec la Russie. Pour le moment l’annonce de la tenue du procès a valeur de signification aux États-Unis et à la France que des révélations s’en viennent, et il est difficile de dire à ce stade-ci lesquels de ces deux pays et de leur classe dirigeante risquent de se retrouver le plus dans l’embarras.

Il faut donc s’attendre à des révélations spectaculaires sur les instigateurs et les commanditaires de l’attentat dans le cadre du procès pour le meurtre de Christophe de Margerie et des membres de l’équipage de l’appareil qui devait le ramener à Paris après sa rencontre avec Vladimir Poutine le 20 octobre 2014.

Une journaliste française, Muriel Boselli, a récemment publié un ouvrage consacré à cette affaire, « L’Énigme Margerie », chez Robert Laffont dans lequel elle révèle toutes les incongruités et les incohérences dans les événements et les compte-rendu de cette nuit tragique. Elle les résume dans un article paru dans L’OBS Le Plus (Le Nouvel Observateur) en avril dernier.

Une comparaison des informations qu’il contient avec celles de mes trois articles parus en 2014 et cités plus haut vous permettra de découvrir des ressemblances qui ne doivent rien au hasard dans la mesure où je suis en contact depuis les tout premiers jours suivants l’événement avec M. Patrick Vervelle, l’époux de l’hôtesse de l’air affectée au service de l’appareil nolisé par Christophe de Margerie, également décédée lors de l’écrasement en compagnie du pilote et du co-pilote.

Mais nos analyses divergent dans la conclusion. Là où elle ne voit qu’une série de maladresses du petit personnel de l’aéroport, j’ai pour ma part conclu à un attentat dès le 29 novembre 2014 dans Un message des États-Unis à la France, à la manière du Parrain.

Sa conclusion est d’autant plus incompréhensible qu’elle prend la peine de rappeler comme je l’ai fait moi-même dans Un accident bizarre qui en rappelle un autre, l’attentat aérien perpétré à l’instigation des Américains contre Enrico Mattei, le patron de l’ENI, la pétrolière italienne nationalisée, en 1962. Faut-il y voir une influence ou une censure de la direction de L’OBS qui appartient au groupe de presse mainstream américain Condé Nast Publications ?

Commentaires

  • F. Fournier, 16 août 2016 19h01

    En voyant tous les titres de la section Économie, aujourd’hui, et les récents articles, y compris celui ci-dessus, je ne serais nullement surpris que NATO tente de faire crouler ce qui reste de l’économie québécoise, qu’il nous déstabilise par divers ’’événements distrayants’’, afin d’utiliser (ici) BAGOT et VALCARTIER (F-18s), pour la Syrie, et bien entendu provoquer l’Iran et la Russie :

    (Noter : M. Rozoff ne publie maintenant que de la poésie ou des extraits d’essais).

    Canada : In Service To The Pentagon And NATO At Home And Abroad
    Canada Deploys Ships To Ukraine To Supply Military
    Canada Rotates Warships For Anti-Russian NATO Mission
    Canada To Contribute To NATO’s Support Of Ukraine War Effort
    Latvia : Canada Joins NATO War Games Near Russian Border
    Poland : U.S., Canada Participate In “Huge Military Display
    Canada To Provide Ukraine $5 Million In Military Equipment
    NATO Warships In Canada Ahead Of Atlantic War Games
    Canada Provides Warplanes For War Drive In Eastern Europe
    Canada Opens Arctic To NATO, Plans Massive Weapons Buildup
    _Etc., etc., etc.

    Extrait de l’article :

    Canada : In Service To The Pentagon And NATO At Home And Abroad

    Canada is the only nation in the world whose mainland borders three of the world’s five oceans : The Arctic, the Atlantic and the Pacific.

    [...]

    The three oceans in question are exactly those in and over which Russia has recently resumed strategic air patrols and naval and submarine deployments starting in late 2007 after a hiatus of almost twenty years.

    Should East-West tensions parallel – or exceed – those of the Cold War era Canada will be on several frontlines and is now being actively prepared for just such an eventuality.

    [...]

    From supplying its former colonial master Britain with a disproportionate amount of troops in both world wars to following the lead of Britain and the United States in wars from Korea in 1950 to Yugoslavia in 1999 to Afghanistan at present, Canada has rarely balked at demands for political acquiescence and military complicity from its Anglo-Saxon big brothers and the NATO alliance of which it is a founding member.

    Articles : https://rickrozoff.wordpress.com/?s=canada

    _

  • Raoul Marc JENNAR, 30 juillet 2016 12h04

    A l’attention de M. Richard LE HIR

    Bonjour Monsieur,

    Merci pour ces informations qui manquent terriblement dans la presse française.

    Disposez-vous d’observateurs qui suivent ce procès ? Serons-nous, grâce à vous, informés des débats et du jugement ?

    Merci déjà pour votre contribution décisive à notre information.

    Cordialement,

    Raoul M. JENNAR

  • Stéphane B. Baillargeon, 27 juillet 2016 23h28

    En réponse à M. Mercier ci-dessous :

    Je fait peut-être erreur, mais si je me souviens bien, il me semble que Power Corp était en difficulté financière en 2008 lorsqu’eut lieu la ’’crise financière’’ causée par l’invasion ratée de ’’NATO’’ dans le Caucase, en Georgie —2000 morts. Suite à cette tentative ratée par NATO d’entrer dans le Caucase pour acheter à la natonarcopétropiasse quelques années de vie, c’est essentiellement Goldman Sachs qui prit la relève. Il me semble que beaucoup de ’’brokers’’ de PC travaillent indirectement ou directement pour GS (et donc pour le BRICS, mais on dirait que NATO veut enlever le ’’R’’ dans le BRICS, on dirait que NATO veut empêcher, ici dans le cas de la France et de Total, les associations économiques entre les pays dont la devise n’est pas directement dépendante du natonarcopétrodollar). Parlez-en aux Allemands, et ils vous assureront que c’est BIEN LE CAS !!! La Russie était leur premier partenaire économique, avant que des sanctions ne furent appliquées, contrecarrant ainsi la plupart des échanges économiques entre ces deux pays.

    (Pour la Chine, donc le ’’C’’ dans le BRICS, le FMI a integré le Yuan dans son Special Drawing Right l’an dernier, le Yuan faisant parti du CAD depuis encore plus longtemps).

    En outre, je vois que les détenteurs de la narcopétropiasse tentent actuellement de faire crouler l’un des derniers bastions européens, soit la Deutsche Bank (l’Allemagne ayant un veto pour l’article 5 de NATO, et n’ayant pas participé au massacre de la Libye).

    Donc la France et l’Allemagne (et peut-être bien Power C.!), qui sont les derniers pays européens à tenir bon contre la natonarcopétropiasse, semblent assaillis de toutes parts : je veux dire, par là, que les ’"attentats’’ (gladios pour plusieurs observateurs) s’y multiplient, ce qui a pour effet d’accentuer chaque jour la pression sur ces pays pour qu’ils aident à terminer de démolir la Syrie, et non l’É.I. comme le prétendent les ’’journaux’’, puisque l’É. I. est armé et entraîné par l’Occident. Le but étant ’’Assad must go’’, autremendit on veut le remplacer par un obéissant qui acceptera la natonarcopétropiasse en son sol.....

    _

  • Pierre Bourassa, 22 juillet 2016 07h49

    @ Frédéric Mercier Merci de nous transmettre ces informations qui ne font pas la Une du Téléjournal.

    ...mais qui fait la Une du site Réseau International
    http://reseauinternational.net/louverture-dun-proces-pour-meurtre-a-moscou-confirme-la-these-dun-attentat-contre-lancien-president-de-total/

    Merci M. Le Hir.

  • Jean Lespérance, 22 juillet 2016 03h26

    Bien sûr qu’il s’est fait tuer mais comme on dit, il ne l’a pas volé. Il faut se rappeler le contexte, l’époque où cela est arrivé. J’ai hâte de voir en quoi consistait le "deal" ou la transaction. Les traîtres ne s’en tirent pas toujours à bon compte.

  • Frédéric Mercier, 21 juillet 2016 20h24

    M. Le Hir,
    Merci de nous transmettre ces informations qui ne font pas la Une du Téléjournal.
    Toutefois pour ceux d’entre nous qui sont moins dans les détails, pourriez-vous préciser ce qu’il faut penser de Power Corp. dans cette affaire ?

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