«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

L’histoire de Wallonie est difficile à écrire

Chronique de José Fontaine
samedi 10 mars 2012
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L’Echo de la Bourse du 3 mars dernier annonçait la publication d’une Histoire culturelle de la Wallonie réalisée sous la direction de Bruno Demoulin historien liégeois et professeur à l’université de la même ville, éditée par le Fonds Mercator. Le titre même de l’ouvrage étonne, car l’idée même qu’il y ait une culture wallonne avec ses traits distinctifs est l’objet de polémiques passionnées depuis la parution en 1983 d’un Manifeste pour la culture wallonne qui est plus que probablement l’origine lointaine d’un tel ouvrage.

Données chiffrées

Il compte 400 pages, est richement illustré et a été tiré à 5.000 exemplaires, le tout ayant coûté 300.000 euros. L’Echo énumérait les contributeurs au financement : la Loterie nationale, l’Agence wallonne pour l’exportation (AWEX), le Plan Marshall (le plan de redressement de la Wallonie), les relations internationales de la Communauté française rebaptisée (aux dernières nouvelles), Fédération Wallonie-Bruxelles, car c’est une institution improbable qui se cherche depuis sa naissance (et elle a 42 ans ! ce qui fait penser qu’elle ne se trouvera jamais). L’existence de cette institution est d’ailleurs considérée comme nocive pour la Wallonie par quelques auteurs de l’ Histoire culturelle de la Wallonie qui lui opposent le Manifeste, d’ailleurs cité sinon dans les conclusions du moins par l’article de clôture de Philippe Destatte qui pense qu’il existe une identité wallonne, non pas depuis des millénaires comme le disent les histoires nationalistes et peu crédibles, mais à travers une série de développements historiques qui peuvent d’ailleurs avoir précédé l’Etat belge fondé en 1830, sans que pourtant la Wallonie ait jamais formé une entité politique distincte avant la Belgique.

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Provincia Walloniae au 17e siècle : préfiguration
Prégiguration

Un tel ouvrage mériterait une étude approfondie, car il embrasse tous les phénomènes culturels depuis la préhistoire jusqu’au cinéma contemporain (dont on regrettera que M.E. Mélon dise que son histoire serait impossible à faire, ce qui n’est pas l’avis de tout le monde et qui d’ailleurs pose problème à l’heure où on fait l’histoire de simples salles de cinéma). Mais il est intéressant de se poser des questions politiques face à une initiative où les chercheurs demeurent autonomes mais qui n’a pu se concrétiser sans des soutiens publics, ce qui somme toute va de soi partout au monde, mais qui a jusqu’ici été remis en cause surtout par les tenants d’une histoire nationale belge et exclusivement belge (bénéficiaires eux des subsides belges). Ou, en tout cas, les partisans d’une gestion du passé qui resterait nationale ou fédérale, comme par exemple le CEGES (Centre d’Etudes et de Documentation Guerre et Sociétés). C’est pour cet organisme que le Sénat fédéral avait adopté le principe d’une aide de 470.000 euros en vue d’établir une enquête sur la mort du député communiste Julien Lahaut le 18 août 1950 à Seraing (pour l’engagement de deux chercheurs au niveau du doctorat pour trois ans). Une dépense qui ne fut jamais faite au niveau fédéral pour des raisons d’économie. Mais le ministre wallon de la recherche Jean-Marc Nollet a décidé l’an dernier de verser 150.000 euros auxquels s’ajoutent les 50.000 euros d’une souscription publique.

La Wallonie stupidement marginalisée

Parmi ces souscripteurs de très nombreux militants wallons dont tous n’auraient sans doute pas souhaité promouvoir ainsi le CEGES, organisme fédéral qui, peu ou prou, est en concurrence avec l’Institut Jules Destrée, certes financièrement, mais quelque part aussi idéologiquement, la vision d’un organisme fédéral belge ne pouvant pas être tout à fait celle d’un institut wallon. Certains se sont récriés devant la somme demandée par le CEGES, comme si la recherche ne devait rien coûter, ce qui est bien l’esprit du temps (mais aussi de bien d’autres temps, hélas !).

On ne peut cependant pas s’empêcher de penser qu’un travail bien plus considérable, non pas sur trois ans, mais 20 ans, l’Encyclopédie du mouvement wallon, ait été réalisé par l’Institut Destrée avec la somme dérisoire (en comparaison) et d’ailleurs scandaleusement basse , de 1.500.000 euros (un peu plus que trois fois plus pour un travail sept fois plus long et plus considérable, il suffit de consulter le lien qui va apparaître). Rien de moins en effet qu’une Encyclopédie de 1800 pages !(1) C’est d’autant plus remarquable qu’il n’existe, en Wallonie et à Bruxelles, aucun travail du même genre pour aucun autre mouvement idéologique. Et cette Encyclopédie trône dans toutes les bibliothèques publiques et universitaires importantes. C’est un instrument de travail historique incomparable et unique. Raison sans doute pour laquelle il a demandé bien plus de dévouements que d’euros. Les chiffres que je viens de citer donnent la mesure de l’inégalité de traitement dont pâtit la Wallonie.

L’importance de la recherche sur Lahaut

La recherche sur Lahaut a une importance historique mais c’est aussi une tâche de salubrité publique et démocratique dans la mesure où on peut clairement penser que l’enquête sur l’assassinat de ce député (qui avait crié VIVE LA REPUBLIQUE lors de la prestation de serment de Baudouin I ou qui assuma ce cri), fut sabotée comme l’ont montré Rudi Van Doorslaer et Etienne Verhoeyen, L’assassinat de Julien Lahaut. Une histoire de l’anticommunisme en Belgique, EPO, 1987, récemment réédité dans une version solidement augmentée des apports ultérieurs.. Comme si ceux qui affrontent directement le roi des Belges en public et violemment devaient mourir. Ce qui fut aussi le cas de Patrice Lumumba qui avait durement pris à partie la Belgique le 30 juin 1960 en présence du roi lors de la proclamation de l’indépendance du Congo. Et qui fut assassiné (pour cela et pour d’autres raisons évidemment), le 17 janvier 1961, assassinat où le roi Baudouin fut impliqué. On peut regretter que ce ne soit pas l’Institut Jules Destrée qui ait été chargé de cette enquête ou qu’il n’ait pas les moyens du CEGES (car il ne les a pas, évidemment).

Des historiens obstinément belges

Certes, le CEGES a pris acte de la transformation de l’Etat belge en Etat fédéral (et même confédéral).

Mais cette transformation entraîne fatalement que l’histoire de la Wallonie, par exemple, soit prise en compte un jour par la Wallonie, sinon exclusivement au moins d’abord, et non par un organisme fédéral (financé ici par la Wallonie), la Wallonie étant aussi capable d’ouverture sur les autres composantes belges qu’un institut qui reste en quelque sorte politiquement fédéral.

Il n’en va pas de même de tout ce qui se publie en Belgique. J’ai par exemple ici sur ma table de travail un ouvrage intitulé Belgique-België Un Etat, deux mémoires collectives ? (Mardaga, Wavre, 2012). La collaboration de deux spécialistes américains de la New School for Social Research et d’Harvard (W.Hirst et I. Fineberg), est assez passionnante à lire. Sauf au moment où l’on se rend compte que ces deux psychologues estiment que le gouvernement belge, inconsciemment, aurait adopté, après la Première guerre mondiale, une attitude favorisant la naissance de deux mémoires collectives, l’une flamande et l’autre francophone (le livre ne parle pas de la Wallonie, je vais y revenir). Je ne discute pas ici des arguments proprement psychologiques utilisés. Mais je me demande s’ils peuvent valoir à une échelle sociétale ou historique.

D’autant plus que les deux auteurs américains s’appuient aussi sur une autre étude parue dans le même ouvrage et qui tire des conclusions à mon sens exagérées sur la base d’un échantillon de huit personnes interrogées. Cet échantllon se compose de cinq Flamands et de trois « Francophones » (l’ouvrage ne dit pas Wallons). Or sur ces trois « Francophones », deux sont d’ascendance flamande, l’un ayant grandi dans une famille devenue bourgeoise francophone d’Uccle (Bruxelles), l’autre pouvant être un Flamand francophone (le livre indique qu’ils habitent au Brabant wallon tandis que la seule Wallonne de tout l’échantillon est indiquée comme vivant en Wallonie, alors que, pourtant, le Brabant wallon est en Wallonie... Pourquoi ? Mystère.). Quant au troisième, c’est une femme qui a vécu dans la seule très petite région de Wallonie où l’on cultive le lin et ayant pu observer dans cette région (enclavée entre France et Flandre), la façon dont les Flamands venaient travailler dans les fermes où existe une culture du lin, spécialité devenue quasi exclusivement flamande dès le 19e siècle. Ces « Francophones » ne représentent donc en rien (ou peu) la population wallonne. Mais deux d’entre eux représentent une population francophone d’origine flamande très récente.

Les psychologues qui les ont interrogés (Susann Heenen-Wolff, Ariane Bazan et Anne Verougstraete), admettent que l’échantillon qu’elles utilisent n’est pas représentatif de la population belge. Elles tirent cependant des conclusions assez poussées du travail effectué. Je peux les comprendre : tout le livre ignore complètement les problématiques wallonnes à l’intérieur de la Belgique, pour les ramener à l’opposition linguistique qui a divisé les Flamands (francophones et néerlandophones) entre eux et les Bruxellois (idem) entre eux.

Certes, ces oppositions ont eu leur répercussion sur la Wallonie comme telle (mais un sociologue comme Michel Quévit pense que les questions linguistiques ne permettent pas de comprendre le problème wallon). Et le livre (qui parle pourtant de deux mémoires collectives), élimine complètement toute allusion aux événements qui ont marqué l’histoire de la Wallonie, comme les grèves générales, la dislocation ou le déclin du tissu industriel wallon (1950-1980), les divergences de comportements des régiments wallons et flamands en mai 1940, le maintien des seuls prisonniers de guerre wallons en Allemagne, les heurts sanglants entre Résistance et Collaboration à la fin de l’Occupation allemande (printemps-été 1944), la vieille revendication wallonne d’autonomie, la répression sauvage des grèves de 60-61, la construction de l’Etat wallon etc. Et même l’immigration flamande en Wallonie d’ailleurs qui a pourtant fait l’objet d’un travail énorme, souvent ignoré (notamment par ce livre qui ne cite d’ailleurs aucun historien wallon ni même aucune histoire de la Wallonie), et pourtant plus que remarquable. On s’attendrait à ce qu’un livre sur la Belgique qui parle de deux partenaires dans ce pays, parle aussi et même d’abord des Flamands et des Wallons. On dirait que les auteurs de ce travail ne partagent pas cette vision tout de même assez évidente puisqu’ils ont pensé devoir éliminer les Wallons...

Les rapports entre Bruxelles et la Wallonie ne sont pas sains

Il y a certainement des choses intéressantes dans ce livre (sur lequel je reviendrai), mais il a décidé d’entrée de jeu de considérer que la Wallonie ne faisait pas vraiment partie du problème belge. Ce qui est une tradition belge (belge francophone, je tiens à le préciser), fortement établie. Ainsi par exemple, mercredi passé, j’entendais une émission consacrée aux mouvements de jeunesse à la RTBF (Forum de Midi), où étaient en studio, les scouts d’origine catholique, les scouts et guides pluralistes, le mouvement de jeunesse juif. On y avait fait l’impasse sur le mouvement sans doute le plus important en Wallonie (20.000 adhérents), les patros.. En revanche, dans la même émission, un jour consacrée à l’agriculture, la parole avait été donnée aux agriculteurs de Bruxelles (qui sont au nombre de cinq (2)). Je prends le risque d’être considéré comme de mauvaise foi à cause de ces remarques. Jacques Dubois a pourtant bien dit dans un texte équilibré et serein que les rapports entre la Wallonie et Bruxelles dans la Communauté française (qui régit, définit et domine l’organisation des médias en Belgique dite francophone, et au-delà tout ce qui est symbolique comme les questions historiques), ne sont pas sains :

« En apparence équilibrée, cette construction fait cependant illusion et n’entraîne pas, à notre sens, un traitement équitable des collectivités bruxelloise et wallonne. Des disparités se manifestent : elles sont l’expression sensible de rapports sournois d’appropriation et de domination. On peut les résumer d’un mot, d’une phrase ; la Wallonie s’y retrouve en position de périphérie d’un centre, ce qui ne saurait correspondre à l’esprit fédéral. Il est vrai que ces rapports se manifestent de façon plus insidieuse que franche et que, pour cette raison, il est difficile de les cerner et de les objectiver. Aussi taxera-t-on facilement de mauvaise foi ceux qui les dénoncent. »

Cette structure soi-disant équilibrée, c’est la Communauté française de Belgique, centrée à Bruxelles et qui perpétue la marginalisation wallonne. Le Manifeste pour la culture wallonne en demande depuis près de trente ans la suppression. On l’a partiellement amputée de ses compétences en 1993. Il est grand de poursuivre sur cette voie et de l’anéantir, sans quoi la Wallonie ne bénéficiera jamais de structures appropriées à son développement et au simple respect de ce qu’elle est. Et c’est la Wallonie qui en mourra. Aussi malade que soit la Communauté française, si les Wallons n’y mettent pas fin avec les Bruxellois c’est la Communauté française qui mettra fin à la Wallonie.

***

(1) Soit quatre fois plus que l’Histoire culturelle de la Wallonie. Un quatrième tome est venu s’ajouter à ces trois premiers tomes mais qui ne concerne que (si l’on peut ainsi s’exprimer) l’ensemble des député au parlement wallon.

(2) C’était certes intéressant de leur donner la parole, mais le problème est que le système médiatique belge, sans même en être conscient la plupart du temps, multiplie les bévues à l’égard de la Wallonie, souvent même d’extraordinaires bévues.

Commentaires

  • Alex, 21 avril 2012 10h43

    José, comparons ce qui est comparable, tu sais et Philippe Destatte aussi que je suis défenseur et membre de l’Institut, mais l’Encyclopédie coûte 4 * 85.52€, soit 342.08€ à côté d’un livre qui en coûte environ 27.00€, il n’y a certainement pas photo. Je suis, de mon côté, heureux de cette initiative à prix démocratique pour faire connaître l’Histoire de notre pays wallon. Je possède aussi l’Encyclopédie de l’IJD, mais sur CD, car le prix des 4 livres me semblaient trop important pour ma bourse, même si ils les valent. Il faut mettre aussi la culture au niveau du budget des petites bourses.

  • Florian Philip, 15 mars 2012 12h19

    La Wallonie est un pays (ou une région) qui a à la fois une si magnifique et une si triste histoire. j’ai découvert cela il n’y a pas longtemps lors d’un sejour dans la région, et j’ai trouvé le tout magnifique. Humble et beau.

     
    Si j’ai l’opportunité, d’une manière ou d’une autre, de jouer sur un casino en ligne, je miserais autant et aussi souvent que je le peux.

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