«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Retour sur le coup d’État de Trudeau

L’éléphant dans la pièce

lundi 15 juillet 2013

Le professeur Louis Massicotte affirme (La Presse, 4 juillet) que les règles ont été suivies lors du rapatriement, contrairement à ce dont je fais état dans La Bataille de Londres. Sa démonstration consiste à dire que le premier ministre Trudeau et le juge en chef Bora Laskin avaient des vues divergentes. Le premier ne souhaitait pas que la Cour suprême se prononce sur cette affaire, contrairement au second. Cette opposition exonèrerait le magistrat de tout blâme.

On notera d’abord que je parle des tensions qui existaient entre Trudeau et Laskin. Le premier ministre se plaint amèrement de ce dernier lors d’un entretien avec Thatcher en juin 81. J’explique également que Trudeau considérait (avec raison) que toute cette affaire n’était pas du ressort de la justice. Il craignait aussi que le processus judiciaire s’éternise.

De son côté, la Dame de fer souhaitait que la Cour suprême lève toute incertitude sur la légalité du rapatriement. Forte d’informations confidentielles transmises par Laskin en mars 1981, et suivant lesquelles l’affaire allait être traitée promptement, Londres a mis de la pression pour qu’Ottawa consulte le tribunal afin de savoir si son projet était légal.

M. Massicotte se demande « où est le scandale », lui qui devrait connaître la règle de séparation des pouvoirs. Comme le rappelait l’ancien magistrat John Gomery, « le principe est bien connu. Un juge ne devrait pas discuter d’une cause qu’il a entendue ou qu’il est prêt à entendre avec un politicien qui a un intérêt à savoir ce que le tribunal va décider ».

Ajoutons que mon détracteur concentre toute sa critique sur des événements se déroulant en mars 1981, que je traite en trois pages dans un livre qui en fait 478. Il prend isolément quelques éléments et essaie d’en tirer des conclusions dévastatrices pour mon travail. Le juge Laskin a pourtant transmis des informations concernant la teneur et la durée des délibérations de la cour à au moins quatre autres reprises, notamment au greffier du Conseil privé Michael Pitfield (un proche de Trudeau) et au procureur général britannique Michael Havers, chargé par Thatcher de défendre le projet de rapatriement à Westminster. Quant au juge Willard Estey, il a transmis de semblables informations au moins une fois.

Mon livre fait état aussi de nombreuses manoeuvres douteuses du premier ministre fédéral. Tellement que le haut commissaire britannique John Ford avait averti Londres : « Trudeau est un voyou donnant des coups en bas de la ceinture... il se livre à une véritable tentative de coup d’État ».

Finalement pourquoi mon fervent critique ne parle-t-il jamais du fait que le gouvernement fédéral refuse toujours, 32 ans après les faits, de déclasser plusieurs fonds d’archives sur le rapatriement, sans compter la Cour suprême, qui n’a donné aucun détail sur l’enquête interne qu’elle a menée et qui a absous Laskin et Estey en moins de deux ? Ici encore, Louis Massicotte se demande sûrement où est le scandale. Il est sous les yeux. Tel l’éléphant dans la pièce qu’il refuse de voir.


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