«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Avant de pouvoir voter, il faut savoir penser

Je n’ai jamais voté pour une démocratie parlementaire

Vigile
mercredi 27 avril 2011
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Les effets de mode et de masse se répètent mais sont toujours aussi vides de sens. Les « honnêtes gens » (Ah ! Molière, que tu nous manques donc !) croient qu’ils pensent en exprimant leurs opinions. De l’opinion, voici ce que dit Maurice Blanchot :

« Déjà l’opinion, celle qui n’a pas de support, qu’on peut lire dans “les” journaux, mais jamais dans tel journal particulier, est plus proche du caractère panique de la question. L’opinion tranche et décide, en une parole qui ne décide pas et qui ne parle pas. Elle est tyrannique, parce que personne ne l’impose et que personne n’en répond. Ce fait qu’il n’y a pas à répondre d’elle (non parce qu’il ne se trouve pas de répondant, mais parce qu’elle ne demande qu’à être répandue, non pas affirmée, ni même exprimée) est ce qui la constitue comme question jamais mise à jour. La puissance de la rumeur n’est pas dans la force de ce qu’elle dit mais en ceci : qu’elle appartient à l’espace où tout ce qui se dit a toujours déjà été dit, continue d’être dit, ne cessera d’être dit. Ce que j’apprends par la rumeur, je l’ai nécessairement entendu dire : c’est ce qui se rapporte et qui, à ce titre, ne demande ni auteur ni garantie ni vérification, ne souffre pas de contestation, puisque sa seule vérité, incontestable, c’est d’être rapporté, dans un mouvement neutre où le rapport semble réduit à sa pure essence, pur rapport de personne et de rien. Assurément, l’opinion n’est qu’un semblant, une caricature du rapport essentiel, ne serait-ce que parce qu’elle est un système organisé, à partir d’instruments utilisables, organes de presse et de pression, appareils d’onde, centres de propagande, lesquels transforment en pouvoir d’action la passivité qui est son essence, en pouvoir d’affirmation sa neutralité, en pouvoir de décision l’esprit d’impuissance et d’indécision qui est son rapport avec elle-même. L’opinion ne juge pas, opine. », La parole plurielle in L’Entretien infini, Paris, Gallimard, Coll. « NRF », 1969, page 26.

Nous vivons, instrumentalisés et inféodés à nos propres déterminismes, dans une théocratie d’opinions. Les gens « ordinaires » (comme ils n’ont jamais quitté, intellectuellement parlant, leurs sécurités féodales que sont les croyances religieuses, ils affirment sans rationalité aucune n’importe quoi pour justifier leurs intérêts personnels « ordinaires ») ne savent pas qu’ils ont la capacité de penser par eux-mêmes.

Mais comme on les maintient (artificiellement, il n’y a rien d’essentiel, tout est à la fois créé et pensé) dans l’ignorance et l’indigence, ils méprisent au nom d’un mot – démocratie – dont ils ne connaissent pas le sens tout l’effort de la pensée.

Quand on lit les commentaires, les interventions à travers les médias conventionnés ou même alternatifs, on est sidéré de constater l’insignifiance de la réflexion ou des idées. Mais le vingt-et-unième siècle n’est pas différent du Moyen-Âge. La vindicte du « Bon Peuple » fera toujours opposition à ce pouvoir (qu’il soit monarchique, dictatorial, totalitaire ou parlementaire) dont parle Maurice Blanchot et qui n’est pas conscient de la portée de ses actes comme de ses paroles.

Je n’excuse nullement, ici, les politiciens ou les médias de masse de s’adonner à ce jeu. Je dis simplement qu’il fait partie de la lente dégradation des idées. La plupart des gens ne sont pas capables de se détacher de leur environnement médiatique pour acquérir une identité intellectuelle. Car le domaine de la pensée, c’est terrifiant ! Celui de la croyance (en ce sens, « toute croyance est une idée “avortée” ») est beaucoup plus réconfortant, plus « sécuritaire », mais nettement moins affranchi.

Il n’est pas important de savoir où se perçoivent les gens. Ce qui compte, c’est qu’ils en soient conscients ! Quiconque demeure dans la croyance ne peut prétendre à la liberté de penser. Car cela va en contradiction avec l’idée même de croyance (le credo, ce en quoi j’ai confiance. Donc, il ne devrait pas me venir à l’idée – une idée, ça vient, comme ça, on ne sait d’où, et ça dérange les croyances – de remettre en cause une croyance).

Il devient donc inutile et totalement dépourvu de raison de lire les commentaires ou opinions des gens qui basent leur raisonnement sur leurs croyances tant que ces croyances ne sont pas réinterprétées et ressaisies dans leur énonciation. C’est ce que nous enseigne la phénoménologie (l’étude, la science des « phénomènes »).

Toute cette logorrhée populaire ne fait que polluer la pensée et inhibe, voire immobilise la moindre intention intellectuelle. Il faut, dans tout parcours humain (pour qu’il le soit, humain), qu’il y ait faille, césure, déplacement, éloignement de l’espace social, familial, professionnel, culturel pour qu’il y ait la possibilité d’une idée. Mais l’ensemble de la population ne peut, sous peine de profonds changements qui bouleverseraient le monde monothéiste, accéder à la pensée que par bribes, de manière oblique, à travers le prisme de la propagande. L’idée, en ce sens, n’existe plus et est remplacée par la création d’un sens allant dans les intérêts de ceux qui l’énoncent.

Dans une théocratie d’opinions, toute opinion en vaut une autre. Et ce discours s’annule simplement et rejette toute idée (ce qui est visible) possible. Il ne suffit pas, dans la vie, d’exposer son opinion. Cette opinion (« Avis, sentiment de celui qui opine sur quelque affaire mise en délibération », Le Littré), il faut également l’éprouver, la faire passer par le mécanisme de l’appareil critique. Alors que l’appareil critique de la très grande majorité des gens n’est pas formé pour « penser » l’idée sous plusieurs angles, il devient donc inconcevable d’initier tout débat d’idées avec des gens incapables de toute autocritique.

Alors, faudrait-il laisser les « experts de la pensée » débattre entre eux afin qu’ils nous livrent les résultats de leur joute rhétorique ? On exclut le citoyen moyen sous prétexte qu’il ne s’intéresse pas à la « chose » politique. Mais les systèmes politiques – des entités en soi – ne sont pas conçus pour ça ! Le champ politique ne peut être pensé que de l’intérieur. Et tant que le citoyen « moyen » n’a pas subi le rite initiatique infligé par les institutions politiques, il ne peut intervenir directement dans le débat politique.

Certains pensent que la modernité nous a permis de construire des institutions démocratiques qui garantiraient la liberté de penser des citoyens. Mais tel n’est pas le cas. Les institutions sont des entités en elles-mêmes et pour elles-mêmes. George Bataille l’a clairement démontré dans « La structure psychologique du fascisme ».

Le seul conseil que je peux donner aux électeurs de ce pays, c’est de faire silence autour d’eux, de faire le vide de toute cette diarrhée médiatique, de cette bile d’experts et d’essayer de penser par eux-mêmes (avec les moyens qu’ils ont, leur cerveau) la chose politique. Je doute fort que beaucoup y arriveront. Mais si quelques-uns osent tenter la chose, on pourra dire que la pensée progresse.

André Meloche

Commentaires

  • ZPG, 20 mai 2012 01h32

    Merci. Vos propos font clairement voir vos idées, lesquelles sont mûres et nourrissantes. J’ai trouvé vos textes sur Vigile après avoir un commentaire de vous sur le site web du Devoir suite à un article d’Antoine Robillard, et que j’avais estimé remarquablement bien formulé. Je suis contente d’avoir suivi le filon !

    C’est surtout la différence de qualité, voir de texture et de substance, entre vos écrits et ceux de la classe journalistique, qui me font prendre conscience de la distance qui sépare nos productions médiatiques nationales d’une réelle qualité de pensée et d’expression.

    Merci encore !

  • 28 avril 2011 21h04

    J’étais justement victime de cette machine médiatique ces derniers temps, au point que mon moral en est passablement secoué.

    Merci pour la mise en garde ; ce texte arrive à point nommé.

    L’engagé

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