«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Un malaise ? Quel euphémisme !

TRANSITION LIBÉRALE

Il y a malaise

mercredi 23 avril 2014

Daniel Johnson a balayé du revers de la main mardi le questionnement que soulève son rôle au sein du comité de transition libéral, alors qu’il occupe des fonctions rémunérées auprès d’entreprises privées. Et pourtant, questions il y a.

En entrevue mardi avec Benoît Dutrizac sur les ondes du 98,5, Daniel Johnson s’étonnait, non sans une certaine condescendance (des gens « qui n’ont pas l’air familiers avec ces choses-là », disait-il), du commentaire de professeurs d’éthique qui, interrogés par Le Journal de Montréal,qui a dévoilé l’histoire, voyaient un grand potentiel de conflit d’intérêts dans le rôle qu’il joue à la fois auprès d’entreprises privées intéressées par l’obtention de contrats publics et comme conseiller du nouveau premier ministre Philippe Couillard.

Pour sa défense, M. Johnson a fait notamment valoir qu’il n’est pas un lobbyiste pour les entreprises en question — à preuve, il n’est pas inscrit au Registre des lobbyistes — et que c’est comme bénévole qu’il oeuvre auprès des libéraux. Une réponse très juridique qui ne règle en rien l’aspect éthique des choses auquel on aurait pu croire la classe politique devenue sensible, effets corollaires de la commission Charbonneau obligent.

Le bénévolat en soi pose problème. Pendant qu’il oeuvre auprès du chef libéral devenu premier ministre, depuis l’automne dernier en fait, M. Johnson a continué d’être rémunéré par Bombardier. Il souligne qu’il ne fait pas partie de la direction de l’entreprise, qu’il n’y est qu’administrateur. Mais ce rôle n’a rien de symbolique : Daniel Johnson en tire un salaire de 160 000 $ par année. Il est donc payé par l’entreprise privée pour participer à la mise en place d’un gouvernement qui doit voir à la chose publique. Malaise éthique certain, lié à « une culture où les gens passent de l’entreprise publique au privé et vice versa, et où on n’arrive plus vraiment à distinguer l’un de l’autre », pour reprendre les mots du professeur Jean-Marc Piotte, cité par Le Journal de Montréal, l’un de ceux qui ne sauraient pas de quoi ils parlent, selon M. Johnson.

Celui-ci affirme que son rôle au privé, où il est également administrateur d’une firme de génie-conseil, n’est pas de représenter les intérêts d’un client. Soit, mais force est d’admettre qu’il a des entrées privilégiées à la fois auprès du nouveau gouvernement et d’entreprises qui font affaire avec des ministères. Or, son rôle actuel va un cran plus loin que le simple réseautage politique et professionnel : M. Johnson contribue présentement à former l’armature du prochain gouvernement.

Il est facile de jouer sur les mots en disant qu’il ne s’occupe pas de former le conseil des ministres, prérogative du premier ministre. Mais son rôle n’est pas celui d’un administrateur de l’appareil public au sens technique du terme. Il s’assure que la structure gouvernementale traduise les engagements électoraux, cette structure comprenant des choix de sous-ministre, de chefs de cabinet… Il n’y a pas que les ministres qui donnent une couleur à l’appareil gouvernemental.

Or, cet appareil, nous le voyons bien avec les travaux de la commission Charbonneau, a besoin d’être dépolitisé et surtout déprivatisé. Que M. Johnson, un ancien premier ministre, aborde la question avec autant de légèreté et que M. Couillard ne lui ait pas demandé de se dégager au cours des derniers mois de ses engagements auprès du privé, ne serait-ce qu’en prenant un congé sans solde, montrent bien que les libéraux n’ont toujours pas compris certaines leçons. On garde toujours le pied entre deux mondes sans voir les conflits de loyauté qui peuvent en découler à des moments pourtant charnières, comme celui de la mise en place d’un nouveau gouvernement. Ce n’est plus juste l’éthique qui pose problème, c’est le jugement.


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