«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

La mémoire évacuée, pour que personne ne se souvienne

ENSEIGNEMENT DE L’HISTOIRE

Il faut en finir avec la polarisation et les démonisations

samedi 26 avril 2014

Le débat sur l’enseignement de l’histoire du Québec souffre d’une trop grande polarisation, c’est-à-dire qu’il stagne en raison de la propension de certains à diaboliser sans cesse la position d’autrui. Le rapport que nous avons déposé en février dernier propose de sortir de ces ornières. Des interventions comme celle de M. Christian Laville et Mme Michèle Dagenais, parue dans Le Devoir du 23 avril, proposent de nous y ramener.

Le rapport, intitulé « Le sens de l’histoire », est le fruit de consultations ayant suscité près d’une centaine de contributions de tous horizons, dont celles d’environ 136 enseignants et conseillers pédagogiques. La lecture oblique qu’en proposent M. Laville et Mme Dagenais laisse croire que le rapport porte à peu près tout entier sur la question nationale et qu’il en répercute les accents les plus caricaturalement conservateurs. Cela est faux et les citoyens intéressés ne devraient pas hésiter à le constater en consultant le document en ligne.

Faux débats et mauvais procès

Le rapport recense en fait les nombreuses limites du programme actuel d’enseignement de l’histoire du Québec : des préambules vagues ; l’absence de fil conducteur et de trame narrative ; un pluralisme de façade et inopérant ; une approche par compétences qui, malgré des intentions louables, défigure le savoir historien. Il s’agit de lacunes sérieuses qui supposent de vastes amendements au programme en vigueur. Les solutions à ces problèmes, précisons-le, ne font pas consensus parmi les spécialistes de la didactique eux-mêmes, comme l’ont rappelé de récents échanges dans Le Devoir (du 24 février au 10 mars) et dans nombre de revues savantes, ce que feignent d’ignorer M. Laville et Mme Dagenais. Notre rapport n’en propose pas moins plusieurs solutions concrètes et représentatives des opinions recueillies.

Un mot tabou : la trame nationale

Et ces questions, oui, sont également imbriquées à celle de la « trame nationale », qu’un programme d’histoire ne saurait ignorer, mais qui semble tant déconcerter M. Laville et Mme Dagenais. Agiter le spectre du « nationalisme conservateur », ici à bien mauvais escient, suffit-il à discréditer une réforme nécessaire ? L’actuel programme d’histoire comporte des lacunes évidentes en ce qui concerne le poids de la dualité nationale dans l’évolution du Québec et du Canada. Peu de gens le contestent. Notre rapport précise qu’il ne faut pas pallier ce manque par une histoire patriotique ou romantique, mais simplement par la prise en compte du cadre national en tant qu’espace où plusieurs des transformations de la société québécoise trouvent leur sens. À nos yeux, la « trame nationale devrait servir une double fin : mettre en scène les phénomènes politiques et sociaux dans l’espace commun de la collectivité et… servir d’amorce à l’analyse de l’évolution de la communauté politique ainsi que de ses dynamiques identitaires » (p. 24). Toujours selon notre rapport, « l’étude suivie de la dualité nationale [offre], un thème judicieux pour l’exercice de la pensée historique, dans la mesure où elle s’offre comme une question ouverte à l’interrogation plurielle. Exposer l’élève aux interprétations divergentes de la Conquête, par exemple, paraît fort stimulant » (p. 24).

Placer le cadre national en bonne place parmi les clefs d’intelligibilité de l’histoire du Québec s’impose d’évidence. Il s’agit de l’espace dans lequel ont pris place nombre de nos conflits, de nos rassemblements et de nos expériences passées, politiques ou pas. L’historienne Denyse Baillargeon a par exemple montré que l’expérience québécoise de la maternité avait été très influencée par la dualité nationale. Il en va de même de l’histoire du féminisme, du mouvement syndical, de l’immigration ou de la religion. Et, oui, de l’histoire de la politique. Prendre au sérieux l’articulation du national, du social et du politique est crucial en histoire, et le programme actuel ne relève pas ce défi. Pourtant, un adolescent d’aujourd’hui peut-il comprendre quoi que ce soit à l’actualité des douze derniers mois sans de tels repères ?

Pour un débat lucide et apaisé

On pourrait multiplier les exemples, mais il est encore plus simple de consulter les annexes du rapport, qui offrent un exemple détaillé de ce que devrait être le futur programme d’histoire. La cohabitation entre histoire sociale et histoire politique est à l’honneur, les nécessaires défis du pluralisme et de l’histoire des femmes sont abordés plus franchement que dans le programme actuel, et le rapport défend à de multiples reprises l’exercice de compétences liées à la pensée historique et critique. Nous défions M. Laville et Mme Dagenais d’y voir quelque trace d’une histoire « politiquement orientée ».

S’il est une chose par contre, et une seule, qui menace les acquis du programme de 2006, c’est bien la propension de certains à jouer de l’excommunication pour empêcher que l’on en répare les manquements les plus évidents. La mise en scène du fait national fait partie de ces manquements. Il n’est pas souhaitable de le taire, mais plutôt d’en parler en des termes que tous peuvent accepter et qui élèvent la discussion. Notre rapport, lui, s’y emploie.

Jacques Beauchemin - Professeur au Département d’histoire de l’UQAM

Nadia Fahmy-Eid - Professeure retraitée du Département d’histoire de l’UQAM

Julien Prud’Homme - Professeur associé, CIRST, UQAM (contributeur à la rédaction du rapport sur l’enseignement de l’histoire du Québec au secondaire)


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