«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

La connivence du gouvernement Charest

Chapitre 3

Henri-Paul Rousseau, le siphonneur de la Caisse de dépôt (4)

Le grand ménage

Tribune libre de Vigile
lundi 3 mars 2014
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Vu le grand nombre de références et de notes de bas de page, et afin d’alléger le travail de mise en ligne, elles ont été retirées du texte et n’apparaîtront que dans la version papier du livre qui sera disponible en librairie à compter du 20 avril

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Scraire parti, Rousseau entre en scène. Nous avons vu plus tôt, dans un article signé Hélène Baril de La Presse , qu’il vient de la Banque Laurentienne, qu’on lui connaît peu d’ennemis, et que Claude Castonguay, le père de l’Assurance-maladie et ancien président du Groupe La Laurentienne, l’a « propulsé à la tête de la Banque Laurentienne » alors qu’il en était le président du conseil en 1994.

Pour avoir oeuvré pendant quelques années au sein du Groupe La Laurentienne à titre de vice-président aux Communications dans les années 1980, j’en connais assez bien l’histoire, les acteurs, leurs liens d’affaires, et leurs affiliations politiques.

Dans un article rédigé pour Vigile peu après le décès de Paul Desmarais, je racontais par quel concours de circonstances j’avais été amené à m’intéresser à lui sur une période de cinquante ans. Parmi ceux-ci, mon passage au Groupe La Laurentienne :

« J’ai mentionné un peu plus haut que j’avais été vice-président du Groupe La Laurentienne au milieu des années 1980. Aujourd’hui disparu, il regroupait plusieurs entreprises du secteur des services financiers. Bâti autour de la Laurentienne Mutuelle d’assurance, une entreprise fondée par le Dr Joachim Tardif de Lévis dans les années 1930, le Groupe La Laurentienne prendra un essor considérable sous l’impulsion de Jean-Marie Poitras à compter du milieu des années 1960 avant d’atteindre son apogée en 1985.

Au début des années 1980, Jean-Marie Poitras a acquis de Paul Desmarais une compagnie d’assurance d’envergure canadienne, l’Imperial Life, basée à Toronto. Est venu en prime avec l’entreprise, Claude Bruneau, son président, mais surtout un financier de l’écurie Power.

Convaincu de la validité du modèle de développement de Power, Jean-Marie Poitras cherche à le reproduire et s’adjoint de grosses pointures pour encadrer les équipes existantes. Claude Castonguay devient le président du Groupe La Laurentienne, et Jacques Drouin, le vice-président, pour mettre en place une stratégie ambitieuse qui mise sur le décloisonnement des services financiers.

Déjà présente dans le capital de Banque d’Épargne de la Cité et du District de Montréal, La Laurentienne la transforme en Banque Laurentienne à la faveur d’un amendement à une loi fédérale. Elle s’implante également dans le secteur des fiducies en procédant à l’acquisition d’une petite société de l’Ontario.

À l’époque, La Laurentienne Mutuelle est tenue, en vertu des règles qui sont imposées aux mutuelles de comptabiliser ses actifs à leur valeur d’acquisition, ce qui la prive de la possibilité d’utiliser le levier financier correspondant à leur valeur au marché. Claude Castonguay obtient la modification de cette règle, ce qui lui permet de lancer un important programme d’acquisitions.

Invité par Paul Desmarais à se joindre à ses efforts de prises de contrôle en Europe, le Groupe La Laurentienne va prendre des participations dans BNP-Paribas et le Groupe Suez., et c’est ainsi que mes fonctions de vice-président me permettront de comprendre le fonctionnement du modèle que constitue pour lui Power Corporation.

Mais le plan de développement de La Laurentienne était sans doute beaucoup trop ambitieux parce quelques années plus tard, durement touchée par l’écrasement du marché boursier en 1987 et une série de décisions qui apparaissent à posteriori mal avisées, le Groupe doit être démantelé, dans un scénario qui préfigure, à l’échelle réduite du Québec, l’effondrement de quelques grands noms de la finance américaine en 2008. Les grands perdants sont les mutualistes de La Laurentienne dont l’avoir s’est envolé en fumée.

Après le fiasco, Claude Bruneau est retourné chez Power. L’avait-il seulement jamais quittée ?...

Il serait malhonnête de ma part de prétendre que je comprenais à l’époque tout ce qui se passait. Même si j’avais été en mesure de le faire, je n’en aurais pas saisi la portée, celle-ci m’étant apparue beaucoup plus tard.

En 1986, lorsque j’ai quitté La Laurentienne, j’en savais un peu plus sur les affaires de Paul Desmarais, mais je n’avais pas la moindre idée de ce qu’elles pouvaient avoir de répréhensible. »

Il faut ici comprendre l’importance des réseaux que se tissent au fil des années les joueurs du monde de la politique et des affaires. Lorsque le Groupe La Laurentienne est à son apogée, Jean-Marie Poitras et Claude Castonguay invitent différentes personnalités à se joindre à l’équipe de direction ou au conseil d’administration.

Du monde politique, je garde le souvenir d’avoir rencontré à La Laurentienne Raymond Garneau , l’ancien ministre des Finances sous le premier gouvernement Bourassa, et Claude Forget , successeur de Claude Castonguay au ministère des Affaires sociales, et conjoint de Monique Jérôme-Forget , ministre libérale des Finances au moment du fiasco de la Caisse de dépôt en 2008. Je vous invite à consulter leurs biographies sur le site de l’Assemblée Nationale. Vous comprendrez rapidement les liens qui les unissent.

Du monde des affaires, Me Roger Beaulieu, alors associé principal du réputé cabinet d’avocats Martineau Walker et également éminence grise du Parti Conservateur sous Brian Mulroney, le « frére » de Paul Desmarais selon ses propres dires, Me Marcel Aubut, et plusieurs autres.

Tout ce monde-là mijote et fricote dans la même marmite. Ils participent ensemble à des réunions, des discussions, des conférences, des réceptions, des excursions de pêche ou de chasse, ils se reçoivent entre eux, s’échangent des politesses, se renvoient l’ascenseur, etc. Et à chaque fois qu’ils se rencontrent, ils finissent inévitablement par parler d’affaires et de politique, les deux étant plus souvent qu’autrement totalement indissociables, avec les dérapages inévitables dont les Québécois commencent à prendre de plus en plus conscience.

Aussi ne faut-il pas se surprendre que Jean-Marie Poitras et Claude Castonguay aient été nommés au Sénat par Brian Mulroney après la déconfiture du Groupe La Laurentienne, pas plus qu’on ne doit l’être lorsque Monique Jérôme-Forget, alors critique des finances de l’opposition libérale à l’Assemblée Nationale, se déclare « très contente » en 2002, à la nouvelle de la nomination d’Henri-Paul Rousseau à la présidence de la Caisse de dépôt : « C’est un homme qui a une vision, et qui va s’interroger sur l’avenir de la Caisse » .

Et si elle parle de sa vision, c’est qu’elle est bien placée pour la connaître. Voici comment Robert Dutrisac, journaliste au Devoir, présente sa réaction à l’annonce de sa nomination :

« À cet égard, la critique libérale en matière de finance, la députée de Marguerite-Bourgeoys Monique Jérôme-Forget, ne brandit pas la hache de guerre, au contraire. « On n’a pas à la combattre [cette nomination] », a-t-elle dit. « On n’a rien contre Henri-Paul Rousseau, manifestement. C’est un homme qui a de grandes qualités. Je le connais personnellement depuis des années. » [Mes caractères gras]

Traduction libre : « Tout va pour le mieux, on va être entre amis ».

Cela dit, il va y avoir du grabuge, et c’est Hélène Baril, journaliste à La Presse et branchée directement sur la ligne du « pouvoir », qui annonce la couleur dans un article qui paraît deux jours avant son entrée en fonction :

Une période de turbulences s’annonce à la Caisse

« Bras droit de Jean-Claude Scraire à la Caisse de dépôt depuis des années, Michel Nadeau se retrouve cette semaine avec un nouveau patron qui a le mandat - et aussi l’intention - de changer les choses,

Les relations entre les deux hommes, l’ancien et le moderne, risquent d’être difficiles, estiment des sources bien au fait du partage des pouvoirs à l’interne.

Michel Nadeau, 55 ans, est un incontournable à la Caisse de dépôt, où il est arrivé en 1984 après avoir passé 10 ans au journal Le Devoir. Jean-Claude Scraire parti, il reste le dernier des dirigeants de l’équipe de Jean Campeau, l’ex-président (1980 à 1990) qui a transformé la Caisse de dépôt en un puissant outil d’intervention dans l’économie québécoise.

Michel Nadeau occupe actuellement le poste de président de CDP Capital, une nouvelle structure qui chapeaute toute l’activité de gestion d’actif de la Caisse.

Malgré les apparences, il ne s’agit pas d’une fonction vitale dans l’organisation. Le président de CDP Capital n’est pas associé aux opérations et n’a donc pas une influence aussi importante qu’on le croit sur les activités de la Caisse. En outre, malgré la promotion apparente de Michel Nadeau dans le nouvel organigramme, c’est Jean-Claude Scraire qui est resté le vrai patron de la Caisse de dépôt jusqu’à son départ, hier.

Le numéro deux de la Caisse est toutefois un homme puissant, parce qu’il connaît bien l’organisation et qu’il sait comment en tirer les ficelles. Lui et Henri-Paul Rousseau ont toutefois des personnalités diamétralement opposées. Intelligent et rusé, Michel Nadeau est plutôt un homme de négociations et de compromis, alors que son nouveau patron serait plutôt du genre direct et transparent en affaires.

Personne ne peut savoir comment la partie entre les deux hommes va se jouer. Plusieurs intervenants et observateurs consultés ces dernières semaines estiment que si Henri-Paul Rousseau veut vraiment changer des choses à la Caisse de dépôt, il faut qu’il trouve une façon de se défaire de Michel Nadeau.

Les résultats de l’exercice en cours, qui s’annoncent aussi catastrophiques que ceux de l’an dernier pour la Caisse, pourraient lui en fournir l’occasion. Dans un texte publié récemment dans La Presse, un ancien dirigeant de la Caisse, Pierre Arbour, estimait que son rendement serait encore négatif cette année, en raison de la chute des marchés boursiers et d’un mauvais choix de placements.

Si c’est le cas, le président de CDP Capital pourrait se voir suggérer une porte de sortie honorable, faisant, par exemple, valoir ses droits à la retraite après presque 20 ans de loyaux services.

L’autre possibilité, c’est que M. Nadeau conserve uniquement des fonctions de représentation au sein de la Caisse, et que le nouveau président fasse équipe avec les autres dirigeants de l’organisation pour mener la barque comme il l’entend.

Aucun des autres hommes forts de la Caisse de dépôt ne serait menacé par le changement de la garde.

Claude Séguin, responsable des placements privés, s’acquitte de sa tâche honorablement et jouit d’une bonne crédibilité à l’interne.

Gordon Fyfe, un nouveau venu qui a pris toute la responsabilité de la gestion de portefeuille (CDP Capital marchés mondiaux) est considéré comme une étoile montante, et Fernand Perreault, grand patron de l’immobilier, est un dirigeant solide qui peut se vanter de rendements meilleurs que toutes les autres divisions. Les trois feront vraisemblablement partie du task force du nouveau président. »

Michel Nadeau vient de se faire dire de faire ses valises, il n’y aura pas de place pour lui dans la Caisse de Rousseau. Mais en fait, il savait déjà qu’il ne figurait pas dans ses plans. Quelques jours plus tard, au retour du congé de la Fête du travail, celui-ci lui annonce tout bonnement, « Le conseil d’administration vient d’abolir ton poste » .

La Caisse dans tous ses états

Lorsque j’ai entrepris d’écrire le livre que vous avez entre les mains, j’avais évidemment lu « La Caisse dans tous ses états », de Mario Pelletier. Il en était à son troisième ouvrage sur la Caisse. Sorti quelques jours avant la comparution de Rousseau en commission parlementaire en mai 2009, il lui vaut immédiatement une mise en demeure de la Caisse à la suite de propos qu’il a tenus en entrevue avec Paul Arcand de 98,5FM. 

Pelletier connaît son sujet à fond et a rencontré la plupart des protagonistes à de nombreuses reprises au fil des ans. Son livre est une lecture obligée pour tous ceux qui veulent comprendre la Caisse de dépôt et le rôle qu’elle a joué depuis sa création.

De lecture facile, il regorge d’anecdotes quelque fois amusantes mais toujours éclairantes qui permettent de bien comprendre que la Caisse est avant tout une oeuvre de bâtisseurs. Bâtisseurs d’une formidable institution financière, certes, mais aussi bâtisseurs du Québec moderne.

C’est pourquoi il intitule le chapitre 11 de son livre « La grande rupture ». Cette rupture, c’est celle qui survient à l’arrivée d’Henri-Paul Rousseau à la présidence. C’est surtout celle que le gouvernement Charest tient à dissimuler à la population qui ignore encore à quel point l’institution qu’elle surnomme familièrement son « bas de laine » a changé pendant son mandat, au point de sembler répondre à des impératifs, et même à des intérêts, de plus en plus éloignés de la protection de son épargne collective et du développement de l’économie québécoise.

Sa description du mandat de Rousseau est aussi complète qu’elle pouvait l’être au moment de sa publication, sans le bénéfice du recul que donne le passage du temps et des connaissances que seules les acteurs les plus intimes et les plus compromis pouvaient avoir, et qu’il n’était surtout pas question pour eux de partager, justement pour cette raison.

La preuve de l’inavouable est d’abord dans l’effort fait pour le dissimuler. En tentant par l’intimidation d’une mise en demeure d’empêcher la distribution en librairie d’un ouvrage qui soulève des questions gênantes, la Caisse et son actionnaire unique, l’État québécois, alors sous la gouverne des Libéraux de Jean Charest, se trouvent à faire l’aveu de leur gêne et de leur volonté très ferme de ne pas répondre à ces questions.

L’efficacité d’une menace de saisir les tribunaux d’un enjeu quelconque est directement proportionnelle à la taille et aux moyens de celui qui la fait et de celui qui en est la cible.

Pour une petite maison d’édition et un modeste auteur, la perspective de se voir traîner en justice par une institution aussi puissante et riche que la Caisse de dépôt, bénéficiant par surcroît de l’appui du gouvernement, signifiait, à très court terme, une faillite assurée. Jamais n’auraient-ils été capables de suivre le train d’enfer procédural de la poursuite, et ce, que celle-ci soit dans ses droits ou en abuse.

En fait, l’invocation de ses droits par la Caisse constitue un abus du prestige et de la notoriété dont elle jouit du fait de son statut de grande institution publique aux fins d’intimider, au bénéfice de sa direction et du gouvernement en place, des personnes qui s’apprêtent à faire des révélations compromettantes, et de les discréditer dans l’opinion publique.

Jugez vous-même de l’efficacité du processus :

Un livre censuré

« Radio-Canada a appris que la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) a mis en demeure une maison d’édition pour l’empêcher de publier un ouvrage de l’auteur Mario Pelletier. Ce dernier soutient que l’ancien PDG de la Caisse Henri-Paul Rousseau aurait dévalué de façon artificielle des actifs de la Caisse.

L’opération est inédite. Près de 1000 livres sont retirés des tablettes des libraires au Québec. Il s’agit de l’ouvrage La Caisse dans tous ses états.

La Caisse de dépôt a exigé de ne pas publier cet ouvrage qui contient, selon elle, des propos vexatoires et faux, qui auraient aussi été tenus à l’émission radiophonique de Paul Arcand, jeudi.

La maison d’édition, Carte Blanche, effrayée, a décidé d’obéir. « Vraiment, honnêtement, ça m’a fait peur. Ça m’a impressionné », admet Hélène Rudel-Tessier, directrice de Carte Blanche.

Mario Pelletier

Dans son livre, l’auteur Mario Pelletier, affirme qu’Henri-Paul Rousseau a dévalué de manière excessive des actifs de la Caisse en 2002, pour ensuite les ramener à leur valeur marchande l’année suivante.

« La beauté de la chose, écrit l’auteur, c’est que cela contribuait à rehausser le rendement de la première année complète de l’administration Rousseau. Le magicien du rendement était déjà à pied d’oeuvre ».

« Moi, je me suis basé sur des sources sûres, que je cite. Des gens qui étaient à la Caisse à ce moment-là. [...] Que je sache la loi du cadenas, c’était à une autre époque », affirme Mario Pelletier.

La Caisse répond que les états financiers sont rigoureux et examinés par le vérificateur général du Québec.

La Caisse impose des conditions

Samedi matin, Radio-Canada apprend que la Caisse de dépôt ne s’oppose plus à la publication du livre, mais à condition que l’auteur se rétracte publiquement de certains propos. La Caisse exige qu’une rétractation stipulant que les états financiers de la caisse sont préparés de façon rigoureuse soit ajoutée au livre.

Le journal La Presse avait publié une rétractation après avoir tenu des propos semblables à ceux de M. Pelletier en 2006.

Pour l’auteur, cette opération de la Caisse n’est que le signe extérieur d’une grande nervosité au sein de l’institution. Rappelons qu’Henri-Paul Rousseau viendra témoigner mardi, à Québec, en commission parlementaire pendant six heures. »

Si la mise en demeure a bien eu l’effet recherché sur l’éditrice qui s’est empressée de faire retirer le livre des rayons de librairies, elle n’a pas autant ébranlé Mario Pelletier qui a une longue expérience du journalisme et de la politique. Il refuse de se rétracter .

Dns les jours qui suivent cette mise en demeure, Le Devoir publie l’opinion de Pierre Trudel, professeur de droit de l’information au Centre de recherche en droit public de la faculté de droit de l’Université de Montréal. Voici ce qu’il dit :

La censure dans tous ses états

« Le triste épisode de la censure du livre La Caisse dans tous ses états — la Caisse de dépôt et placement du Québec a envoyé une mise en demeure à la maison d’édition Carte blanche pour empêcher la distribution du livre de Mario Pelletier — démontre la nécessité d’assurer une protection significative contre la censure préalable. Au Québec, les gestionnaires des entreprises et des organismes publics ont la liberté de dépenser les biens de la collectivité pour entreprendre des poursuites contre ceux qui sont en désaccord avec leurs décisions.

Utilisant l’argent de l’ensemble des citoyens qui y versent une partie de leurs épargnes, les autorités de la Caisse de dépôt servent à l’éditeur une mise en demeure visant, ultimement, à s’opposer à la parution d’un livre critique sur certains aspects de la gouvernance de l’institution publique. Elles demandent en réalité à l’auteur de se rétracter sur ces questions litigieuses. Dans cette mise en demeure, on n’a pas fait la démonstration que le livre comporterait des affirmations fautives ; uniquement des allégations de propos « vexatoires » et possiblement embarrassants pour certains gestionnaires.

L’effet réfrigérant

N’ayant pas les moyens de soutenir une bataille judiciaire, l’éditeur s’empresse d’obtempérer et demande à ses distributeurs de retirer les exemplaires du livre déjà en librairie. Ce phénomène est désigné aux États-Unis par l’expression « effet réfrigérant » sur la liberté d’expression : sans même devoir démontrer en quoi le propos est abusif, on censure ! Sans même que les juges aient été invités à déterminer si le contenu de l’ouvrage enfreint quelque loi que ce soit, le public aura été privé d’un regard critique sur une institution publique. Les tribunaux américains ont cherché à enrayer la tentation de se servir du droit à protéger sa réputation pour museler l’expression légitime des autres. Au Canada, on choisit de célébrer béatement le droit à la réputation sans se préoccuper des dérives qu’il permet.

Les législateurs et certains défenseurs des droits de la personne tolèrent le déséquilibre en faveur du droit à la réputation invoqué par ceux qui ont intérêt à faire taire les critiques. L’étendue excessive que l’on accorde au Québec au droit à la réputation permet pratiquement d’intenter un recours contre tout propos qui nous déplaît ou que l’on souhaite réduire au silence.

En ce qui a trait aux personnalités publiques, il est difficile de départager ce qui relève de la juste critique et ce qui constitue de la diffamation. Cette ambiguïté joue invariablement contre l’exercice de la liberté d’expression. Il est grand temps que l’on balise le droit à la réputation en limitant son application aux seuls propos diffusés de mauvaise foi ou par incurie.

Démesure

L’épisode récent de la mise en demeure à l’encontre du livre de Mario Pelletier sur la Caisse de dépôt illustre la démesure que prend le droit des entreprises de faire taire ceux qui les critiquent. Les droits qui limitent la liberté de s’exprimer doivent être définis de façon suffisamment nuancée pour ne pas servir de prétexte à n’importe quelle tentative de museler les points de vues opposés.

Il est grand temps d’abandonner des lieux communs au sujet de la nécessité de garantir le « droit à la réputation » des personnes et de s’assurer que celui-ci cesse d’être utilisé comme un ciseau de censure à la disposition de ceux qui ont les moyens (les leurs... et souvent ceux des autres !) de faire taire les critiques. »

Autrement dit, le droit à la réputation existe, mais il ne doit pas servir de bâillon pour faire taire les critiques légitimes. Et la moindre des ironies n’est pas de voir la chroniqueuse Sophie Cousineau de La Presse, qui n’est manifestement pas dans les « p’tits » secrets - et encore moins dans les grands – de l’Empire Desmarais , user d’ironie mordante pour asséner le même jour un véritable coup de massue à l’image du Commandeur Rousseau.

Le titre déjà, calqué sur le modèle d’ « Un homme et son péché », ce roman de Claude-Henri Grignon qui allait servir de base à la série culte, « Les belles histoires des pays d’en haut », diffusée par Radio-Canada dans les années 1950 et 1960, annonce la couleur :

Henri-Paul Rousseau : un homme et son « erreur »

(Montréal) Tiré à quatre épingles dans son complet charbon, Henri-Paul Rousseau s’est présenté au Salon rouge 20 minutes avant que ne commencent les audiences de la commission des finances publiques.

Assis seul avec son air le plus grave, l’ancien président de la Caisse de dépôt et placement du Québec aurait pu être pressé d’en finir. Après tout, c’était sa dernière journée dans la mire des caméras de télé avant qu’il ne se cloître dans les bureaux de la discrète Power Corporation (propriétaire de La Presse).

Mais à l’évidence, l’homme de 60 ans espérait infléchir le jugement de l’Histoire, lui qui a volontairement prêté serment avant de livrer des réponses-fleuves pendant six heures. L’« erreur » du papier commercial hante Henri-Paul Rousseau. « J’y pense à tous les jours », a-t-il confié.
Alors que les députés enfilaient les questions polies et pointues, Amir Khadir a toutefois rappelé au dirigeant, un de ces « monarques qui se croient au-dessus de tout », qu’il ne se trouvait pas devant l’auditoire docile de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain.

« Votre arrogance et votre mépris cachent une certaine lâcheté : vous avez préféré démissionner », a lâché le député de Mercier avant d’être rappelé à l’ordre par le président de la commission.

Blême, Henri-Paul Rousseau a évoqué les sacrifices qu’il a consentis pour servir l’intérêt public du Québec, en se contentant d’une rémunération moindre à la Caisse et en liquidant la totalité de ses placements à l’été 2002, au creux du marché, sans aucune planification fiscale (!), pour être au-dessus de tout soupçon. Voilà pourquoi il refuse - toujours - de renoncer à sa prime de départ controversée, que Québec a inscrite à son contrat d’embauche sans qu’il ne la réclame.

Deux univers irréconciliables

La Caisse de dépôt ne pouvait faire meilleure publicité au livre du journaliste Mario Pelletier en envoyant une mise en demeure à son éditeur pour qu’il retire La Caisse dans tous ses états des étagères des libraires. D’ailleurs, les journalistes s’échangeaient hier les rares copies de ce livre tel un ouvrage à l’index sous Duplessis.

Si la Caisse a jugé nécessaire de prendre cette mesure extraordinaire, c’est que ce livre accuse Henri-Paul Rousseau d’avoir eu recours à la technique dite du « bain de sang ». On met les choses au pire en arrivant, en radiant un maximum de mauvais investissements. Puis, les choses s’embellissent et la nouvelle administration prend tout le crédit. Disons simplement que ce n’est pas inédit en affaires.

Henri-Paul Rousseau a néanmoins été piqué au vif. Dès son arrivée, hier, il a insisté pour tirer les choses au clair en lisant une déclaration et en martelant la table de son index. Le gros des radiations dans Quebecor Media (2 milliards de dollars) a été pris à l’époque de son prédécesseur, Jean-Claude Scraire. Henri-Paul Rousseau n’a radié que 523 millions de plus.

L’ex-dirigeant a qualifié de « très graves » ces accusations, puisqu’elles remettent en question son intégrité et sa réputation, de même que celles du Vérificateur général du Québec.
Personne ne doute de la probité d’Henri-Paul Rousseau. On est même prêt à lui donner le bénéfice du doute quand il affirme avoir quitté la Caisse à un moment où, pensait-il, « le ciel s’éclaircissait ».

Mais là où on ne le suit plus, c’est lorsqu’il égrène un chapelet d’explications pour justifier la contre-performance de la Caisse en 2008. Rappelons que la Caisse a perdu 39,8 milliards de dollars l’an dernier. Ce rendement négatif de 25% est de 6,6% inférieur aux indices auxquels la Caisse se compare, un gouffre chez les gestionnaires de fonds.

Le papier commercial aurait été la seule réelle faute de la Caisse ; en scrutant chacun des arbres, l’institution n’a pas vu la taille de la forêt. Pour le reste, blâmez les méthodes comptables qui ne s’appliquent qu’à la Caisse. Ou encore la vieille politique de couverture du taux de change, pour protéger ses investissements immobiliers contre les fluctuations adverses des devises.

Ainsi, Henri-Paul Rousseau a cherché à banaliser cet accident de parcours. « Vous allez en bicyclette, vous tournez la tête et vous foncez dans un camion », a-t-il illustré.

Henri-Paul Rousseau se défend d’avoir institué une culture qui incitait les gestionnaires à risquer trop. Il affirme qu’il a même réduit le seuil de versement de la prime au rendement des gestionnaires de portefeuille du marché monétaire (de 30 à 25 points centésimaux) pour éviter toute course à la performance. « C’est complètement faux de dire que la politique de rémunération est à la source de tout », a-t-il dit.

Il n’empêche que la façon la plus simple pour un gestionnaire de toucher une prime, c’était encore d’investir dans les papiers commerciaux. Ces investissements à court terme rapportaient un tout petit peu plus que les obligations des gouvernements, tout en étant sensiblement plus risqués.

Henri-Paul Rousseau a aussi passé sous silence les pertes importantes enregistrées par des cowboys de la finance qui pariaient sur les taux d’intérêt et les indices boursiers. Cette spéculation explique les trois quarts des pertes dans les activités dites de répartition de l’actif, de 2 milliards de dollars au total. Et ici, il ne s’agit pas de pertes sur papier.
C’est de l’argent que les Québécois ne reverront plus.

Alors que cette commission parlementaire tire à sa fin, le Québec ne comprend toujours pas pourquoi la Caisse s’est gavée de papier commercial jusqu’à la toute fin. Même après que la firme Coventree, son grand « pusher », eut prévenu la Caisse que ses papiers commerciaux étaient contaminés par les hypothèques américaines à haut risque !

Devant les « signaux contradictoires », les gestionnaires de la Caisse se trouvaient dans la « confusion totale », a justifié l’ancien dirigeant.

Henri-Paul Rousseau a répété 100 fois qu’il ne fallait pas désespérer.

Plus de la moitié des pertes de 2008 (22,4 milliards) sont sur papier. C’est à peu près comme dire à ceux qui ont acheté des actions de Bombardier à 20$ que le titre finira bien par remonter !

Ainsi, sur les radiations de 5,9 milliards associées au papier commercial, seulement 181 millions de dollars sont disparus à jamais.

Ironique non, qu’Henri-Paul Rousseau demande aux Québécois d’être patients avec le papier commercial, patience qu’il n’a jamais manifestée à l’endroit de Quebecor Media ? Je me demande bien envers qui, de Rousseau ou de Scraire, l’histoire sera la plus sévère. »

L’ironie dans le ton de Sophie Cousineau ne trompe pas. Elle n’a pas cru un mot des explications fournies par Henri-Paul Rousseau en commission parlementaire. Lorsqu’elle conclut par la question « Je me demande bien envers qui, de Rousseau ou de Scraire, l’histoire sera la plus sévère » par un point final au lieu d’un point d’interrogation, c’est que, pour sa part, elle n’a pas attendu le verdict de l’histoire pour trancher.

Cette opinion d’une journaliste spécialisée dans l’économie et les affaires et qui suit le dossier de la Caisse depuis déjà quelques années est loin d’être isolée, et elle se trouve à confirmer celle de Mario Pelletier et de son livre. Pourtant, rien n’y fait. La nouvelle direction de la Caisse et le gouvernement Charest ont fait le pari que leur stratégie de blocage et l’été qui arrive alors à grands pas vont détourner l’attention de l’opinion.

Effectivement, c’est ce qui se produit, et le livre de Mario Pelletier, entaché du soupçon de diffamation répandu par la Caisse ne connaîtra jamais la diffusion qu’il méritait de connaître. Il sent le soufre. Toutes les entrevues de presse postérieures à la publication ont été annulées, les diffuseurs invoquant commodément le prétexte de ne pas vouloir se retrouver aux prises avec une poursuite de la Caisse.

Pourtant, ce que rapporte Pelletier est important, et les pages qu’il consacre à l’entrée en fonction de Rousseau à la Caisse sont absolument essentielles pour qui veut comprendre ce qui va se passer par la suite.

Avec sa permission, je vous en propose de larges extraits, entrecoupés de mes commentaires. Afin de ne pas alourdir indûment le récit, je ne reproduirai pas ses notes et références de bas de page, sauf si elles sont essentielles à la compréhension du texte. Sachez seulement qu’elles sont très nombreuses. Je vous renvoie à son livre si vous souhaitez en prendre connaissance.

« Puis, à la fin de novembre (2002), le nouveau président procède à une vaste réorganisation interne, qui passe par le licenciement de la plupart des dirigeants de l’époque Scraire. Une vague sans précédent de licenciements dans l’histoire de l’institution, l’équivalent d’une grande purge… et le signal aussi d’une rupture profonde avec toute la culture développée par l’institution jusque là.

Cette grande rupture apparaît de façon spectaculaire au grand public, lors d’une conférence de presse donnée par le nouveau président le 2 décembre. Arguant qu’il vise à « recentrer les activités de la Caisse sur sa mission fondamentale de gestionnaire de fonds et sur la recherche de meilleurs rendements », Henri-Paul Rousseau annonce le congédiement de 19 dirigeants, l’abolition de 138 postes, la fermeture de 8 bureaux sur 11 à l’étranger et la suppression de 5 filiales.

Un grand titre barre la une de La Presse du lendemain, 3 décembre : ROUSSEAU ÉLAGUE LA CAISSE. Un second titre, en peu en-dessous : LE WATERLOO DE LA CAISSE DE DÉPÔT - coiffant la chronique de Claude Picher. Pour sa part, Hélène Baril dit que le nouveau président de la CDP y est allé avec « un pic de démolisseur » : l’expression s’avèrera ironiquement prophétique quand on apprendra qu’en 2008, la dernière année du règne de Rousseau, la CDP a connu la pire déroute de son histoire.

Mais, en ce décembre 2002, Henri-Paul Rousseau apparaît comme le sauveur attendu de la Caisse, et l’incarnation même de la justice punitive. Il est applaudi dans l’opinion publique, déjà conditionnée depuis des mois. Les congédiements ont été faits de façon expéditive, brutale même. Et plusieurs réputations sont éclaboussées sans véritable fondement.

On fait grand cas, en cette fin d’année 2002, des pertes « énormes », « scandaleuses » de la Caisse : 30 millions dans Montréal Mode, un dépassement de coûts jugé excessif pour la construction du nouveau siège de la Caisse à Montréal, la dévalorisation de plus d’un milliard de dollars de l’investissement gigantesque dans Quebecor Média.

D’ailleurs, Rousseau ne faisait pas mystère de son intention de se départir aussitôt que possible de cette grosse « patate chaude » qu’était devenue dans l’opinion publique la participation dans Quebecor. Peu de temps après son entrée en fonction, il aurait rencontré Pierre-Karl Péladeau pour lui signaler son intention. D’après des sources bien informées, il voulait revendre Vidéotron à Rogers, ce qui n’a pas eu l’heur de plaire à Péladeau, qui aurait été ainsi dépossédé du joyau des télécommunications qu’il venait d’acquérir. [...] »

On peut facilement comprendre que Pierre-Karl Péladeau ait été mécontent. L’encre sur le contrat n’avait même pas encore eu le temps de sécher, et voilà qu’Henri-Paul Rousseau était prêt à tout remettre en question. Dans toute entreprise, et à plus forte raison dans une entreprise de la nature et de la taille de la Caisse de dépôt, il existe une règle sur la continuité des affaires. On ne défait pas une transaction conclue par une administration précédente à moins qu’il y ait des signes très clairs de comportements frauduleux.

Or d’aucune façon n’était-ce le cas. Ce qui nous amène donc à la question de la véritable motivation de Rousseau dans cette affaire. Avait-il une commande quelconque ? De qui ? Qui donc pouvait avoir tant intérêt à ce que cette transaction soit annulée ?

Il fallait nécessairement que ce soit quelqu’un qui se soit senti lésé, soit parce qu’il n’avait pas obtenu lui-même de mettre la main sur ce joyau qu’était, et est encore plus maintenant, Vidéotron, soit parce qu’il se retrouvait du mauvais côté de la transaction du fait de ses positions boursières et qu’il se trouvait à perdre de l’argent.

Lorsqu’on se penche le moindrement sur la question, on a vite fait de réaliser que le nombre de personnes ou d’organisations ayant pu se trouver dans cette situation est très restreint. On a trop des doigts d’une main pour les compter. Comme dans toute affaire d’envergure au Québec, un des premiers noms à émerger est celui de l’Empire Desmarais.

Chose certaine, ce nom permettrait d’expliquer la franche hostilité qui existe entre les deux groupes.

Mais revenons aux explications de Mario Pelletier.

« De cette opération menée tambour battant, Henri-Paul Rousseau ressort comme une sorte d’Hercule venu nettoyer les écuries d’Augias. À cor et à cri, à l’Assemblée nationale, celle qui deviendra bientôt ministre des Finances, Monique Jérôme-Forget, réclame une enquête publique au sujet de Montréal Mode. On la cite dans La Presse disant que Rousseau « ne doit pas croire un instant que ce qu’il a fait est suffisant ».

En fait, ce qu’on appelle le « coup de balai » d’Henri-Paul Rousseau à la Caisse a donné le signal d’une véritable lapidation collective du régime Scraire. Et cette campagne de flétrissure se poursuivra de plus belle en 2003, atteignant des sommets d’hystérie, comme le signalera Léo-Paul Lauzon, dans un bilan des articles les plus virulents, publiés en majeure partie dans le quotidien La Presse. On parle de « gâchis », de « désastre », de « catastrophe ». Mais la palme appartient au Denis Lessard, qui signera, le 12 juin 2003, un article intitulé « La gestion de Scraire digne du musée des horreurs ».

On peut s’interroger sur les raisons d’un tel acharnement. En août 2002, l’éditeur de La Presse, Guy Crevier, avait fait savoir à Jean-Claude Scraire qu’on lui en voulait au sein de Power Corporation. On le tenait responsable des 400 millions de dollars supplémentaires que Desmarais avait dû débourser pour acquérir la financière Mackenzie, en janvier 2001, parce qu’il s’était retrouvé en concurrence avec la Caisse, ce qui avait fait monter les enchères. »

Encore une fois, le spectre de l’Empire Desmarais apparaît. Est-il acceptable que l’éditeur d’un grand quotidien se permette de faire des interventions de ce genre au nom de ses propriétaires auprès du patron de l’une de nos plus grandes institutions publiques ? Il y a des genres à respecter, des lignes à ne pas franchir, à moins de se résigner au statut de république de bananes ! En fait, cette information et celles qui suivent dans les deux prochains paragraphes nous donnent une bonne indication de l’intérêt que les affaires de la Caisse revêtaient alors, et sans doute encore aujourd’hui, pour lui.

« Mais il s’agissait d’un malentendu, selon l’ex-président de la CDP, parce que la Caisse croyait, de bonne foi, que Power Corporation n’était pas intéressée à acquérir Mackenzie. De fait, Scraire avait rencontré Paul Desmarais fils, en décembre 2000, pour lui offrir la collaboration de la CDP si jamais Power voulait acquérir la société financière.

Desmarais fils avait décliné l’offre, se contentant de dire que, si Power décidait d’achetait Mackenzie, elle pourrait donner des mandats de gestion à la Caisse. « J’en ai retenu un non-intérêt de leur part, de dire Jean-Claude Scraire. Quelques jours plus tard on apprenait qu’ils (Power) étaient dans la course et chacun y est resté jusqu’à la fin. Ils ont gagné, mais ils ont dû payer 400 millions de plus. »

Pour revenir à la purge effectuée par Rousseau, à l’automne 2002, la CDP s’est retrouvée, du jour au lendemain, non seulement clouée au pilori sur la place publique, mais aussi chambardée profondément dans ses structures, ses orientations et sa culture même. En congédiant aussi précipitamment et en aussi grand nombre des gestionnaires de longue expérience et de grande expertise, qui étaient là depuis 10, 15, 20 ans, qui avaient connu plusieurs cycles financiers, avaient chevauché et surmonté plusieurs bulles sur le marché, des gens qui portaient la mémoire et l’information profonde de l’institution,

Henri-Paul Rousseau avait vraiment fait œuvre de démolition, comme l’avait laissé entendre la journaliste de La Presse. Dans les devises, par exemple, comme le mentionne André Duchesne (qui était sous Scraire vice-président à la gestion des taux et des devises), « il avait fallu 15 ans pour mettre sur pied une équipe avec l’expertise nécessaire », et cette équipe a été sabordée du jour au lendemain. Pour Duchesne, c’est « toute une génération de bâtisseurs » qui a été écartée sans ménagement ni discernement, couverte d’opprobre dans l’opinion publique, leurs réputations entachées, leur crédibilité professionnelle et personnelle minée. Jamais on n’avait vu une transition aussi brutale à la Caisse depuis sa fondation.

Henri-Paul Rousseau en émergeait comme le grand réformateur après des années d’excès, le grand justicier. Et sans doute s’est-il plu dans ce rôle puisqu’à la soirée des Fêtes des employés de la Caisse, cette année-là, il est apparu déguisé en shérif, s’amusant à tirer dans tous les coins de la salle avec ses pistolets jouets, comme s’il était l’incarnation de la justice courroucée. »

Alors là, ça devient franchement inquiétant ! On est à la limite du grinçant et du pervers. Tenter de faire de l’humour avec un sujet pareil après avoir administré à une organisation dans laquelle on vient tout juste d’arriver une thérapie de choc aux bienfaits plus que douteux révèle une sérieuse lacune d’empathie qui confine à la pathologie. À tout le moins, un singulier manque de jugement.

Tout se passe comme si cette insistance à vouloir faire table rase du passé, tout changer, effacer toute mémoire institutionnelle, avait pour but ultime de dompter l’appareil, de lui enlever tout sens critique, en un mot de le vider de sa substance nationale québécoise pour en faire un fonds d’investissement comme les autres. Pourquoi ? Au bénéfice de qui ?

Simple coïncidence, ou propos délibéré ? Toujours est-il que cette opération survient dans la foulée des événements du 11 septembre 2001, et que c’est exactement le genre de méthode que les Américains ont employé en Iraq pour prendre le contrôle de l’appareil étatique. Encore là, rien pour rassurer qui que ce soit ! La recette se trouve dans tout bon « Petit manuel des forces occupantes ». Aujourd’hui, on le baptiserait « L’Occupation pour les nuls ».

Quant à qui en a profité, une chose est certaine, ce ne sont pas les Québécois, et ce n’est pas encore une fois une mince ironie que ce soit sous la houlette de ceux qui faisaient justement un étalage méprisant de leur supériorité en gestion que soient survenus les pires dérapages.

Alors se posent les questions suivantes :

  • 1. A-t-il agi de sa propre initiative ?
  • 2. S’est-il contenté d’appliquer les instructions qu’il avait reçues de son actionnaire ?
  • 3. A-t-il plutôt facilité l’exécution d’une stratégie élaborée par des tiers ?
  • 4. Si des tiers ont été en mesure d’influencer la stratégie, le gouvernement Charest était-il de connivence avec eux ?

La réponse à la première question est très facile. Si Rousseau avait agi de sa propre initiative, ni le gouvernement ni Power Corporation ne lui auraient facilité la sortie. Dans le cas du gouvernement Charest, il se serait plutôt appliqué à mettre le plus de distance possible entre lui et Rousseau. Et dans le cas de Power, pourquoi diable se seraient-ils exposés pour lui sauver la mise si ce n’était qu’il s’agissait d’une personne qui leur avait été utile dans son poste à la Caisse et qui pouvait l’être encore ?

Dès lors, on peut, en toute logique, répondre par la négative à la deuxième question. Power Corporation ne serait pas dans le portrait si Rousseau s’était contenté de respecter les instructions du gouvernement Charest.

Quant à la troisième question, la réponse est assez évidente. Si le gouvernement avait cru un seul instant pouvoir se tirer d’un mauvais pas en blâmant Rousseau d’avoir fricoté avec des tiers et en braquant la lumière sur eux, il l’aurait fait sans état d’âme, pour sauver sa peau.

S’il ne l’a pas fait, c’est qu’il était lui-même compromis, ce qui répond ipso facto à notre quatrième question.

Commentaires

  • André Mainguy, 17 mars 2014 12h31

    Il ne fait aucun doute dans l’esprit des Québécois qu’ils ont été lésés par des individus sans scrupule. Quand j’entend dans la bouche des libéraux, « Les vraies affaires », j’ai la conviction qu’ils ont le culot de se moquer de la population, répétant que nous sommes endettés, que nous sommes incapables sans les libéraux, d’administrer le Québec. Pourtant, les années Charest ont démontré que le respect des règles était quelque chose qui n’existait que dans la tête des rêveurs. On a lésé les Québécois comme jamais dans l’histoire.

    Pourquoi Henri-Paul Rousseau s’est-il dirigé chez Power en fuyant la CDPQ ? Avait-il rendu des services à Power ? Jean Charest que l’on retrouvait à la table aux côtés des Desmarais à Sagard. N’aurait-il pas été préférable que Desmarais se fasse élire à l’Assemblée nationale du Québec, comme a le courage de le faire, PKP ?

  • Mario Goyette, 9 mars 2014 18h40

    A 18:37 précisément, Radio-Canada annonce que la candidature de Pierre-Karl Péladeau est controversée.
    Voilà, c’est fait !

  • Mario Goyette, 9 mars 2014 11h18

    C’est la panique à Radio-Canada
    Après avoir écouté le panel de journalistes (Hébert, Auger, Castonguay) Aux coulisses du pouvoir ce matin, quelle hypocrisie de leur part de s’inquiéter de la proximité de Pierre- Karl Péladeau de l’empire Quebecor sur l’information alors qu’ils ont fermés les yeux pour ne pas dire participer eux-mêmes au contrôle de l’empire de Power Corporation sur Gesca La Presse et de Radio-Canada durant des années.

    Pierre Karl Péladeau candidat pour le PQ
    http://ici.radio-canada.ca/sujet/elections-quebec-2014/2014/03/09/001-pierre-karl-peladeau-candidat-pq-saint-jerome.shtml?isAutoPlay=1

  • Francis Déry, 6 mars 2014 04h19

    L’Empire Desmarais vise-t-il à siphonner le mouvement Desjardins ?

    http://meteopolitique.com/Fiches/democratie/oligarchie/Commission-Trilaterale/08/Monique-Leroux-Caisse-Populaire-Commission-Trilaterale.htm

    Un article intéressant, mais je ne connais pas l’auteur.
    Malheureusement, le ton est plus conspirationniste que factuel.

  • SML, 4 mars 2014 10h00

    Merci de renseigner la population, vous, M. Verrier et les autres.
    Parlez nous aussi du vieillissement de la population M. Le Hir. D’une culture de la vie à promouvoir... Vigile.net peut susciter un changement au Québec. Ne soyez pas inquiet, les gens vont financer vos opérations. Il faut oser. N’ayez pas peur a déjà dit un grand personnage. Il y a des beaux films qui peuvent vous aider. Il faut amener un nouveau courant d’idées... à contre courant des GESCA de ce monde. Sinon qui va le faire ?... Personnnnnnnne ! Les gens veulent entendre parler des vrais enjeux.

  • Lise Pelletier (Janette), 3 mars 2014 16h32

    M. Le Hir, quelle qualité d’écriture et d’analyse vous avez, j’en suis "pantoise".

    Je compte acheter quelques exemplaires de votre livre afin de pouvoir en laisser à quelques endroits stratégiques avec un mot à l’intérieur proposant au lecteur de le partager avec sa famille, amis, collègues.

    Plus la publicité sur cette parution sera grande et plus la pression sera forte afin qu’une commission d’enquête soit ouverte sur cette perte colossale de la CPQ, bien au-delà des autres caisses de retraite similaires.

    Merci à vous pour ce travail.

  • François Ricard l&8217;inconnu, 3 mars 2014 06h16

    J’ai hâte à la parution de votre livre.
    Vraiment incroyable.

  • lison, 3 mars 2014 00h31

    J’ai trouvé des tentacules de l’Empire Desmarais, Power Corporation Canada, dans le moteur roue d’Hydro-Québec.
    La firme Dassault française, notre ancien premier Ministre M. Jean Charest, etc...

    Un vidéo de M. François Pierre Nenki.
    La roue électrique motrice, le futur volé aux Québécois.

    http://www.youtube.com/watch?v=g6yVT_3xa4k

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