«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Toutes les ficelles sont bonnes à tirer

Chapitre 2

Henri-Paul Rousseau, le siphonneur de la Caisse de dépôt (3)

L’art de placer ses pions

Tribune libre de Vigile
samedi 1er mars 2014
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Vu le grand nombre de références et de notes de bas de page, et afin d’alléger le travail de mise en ligne, elles ont été retirées du texte et n’apparaîtront que dans la version papier du livre qui sera disponible en librairie à compter du 20 avril

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Mais au fait, qui est donc Henri-Paul Rousseau, et par quels chemins est-il parvenu à la présidence de la Caisse de dépôt du Québec ?

Selon les informations disponibles sur Internet, Henri-Paul Rousseau est né le 1er juin 1949, à Coaticook en Estrie, selon Wikipédia, et à Sainte- Éleuthère (Pohénégamook) dans le Bas-Saint-Laurent selon Mario Pelletier, l’auteur de la Caisse dans tous ses états :

« Fils de la sénatrice Yvette Boucher Rousseau, il termine ses deux baccalauréats universitaires (service social et économie) en 1970 à l’Université de Sherbrooke. Boursier, il obtient un doctorat en économie de l’Université Western Ontario en 1973. Il devient ensuite professeur à l’Université de Montréal, puis à l’Université Laval jusqu’en 1986. En 1986, il fait un saut dans le secteur privé à titre de vice-président à la Banque Nationale.

Après un séjour à la Banque Nationale, il est nommé secrétaire de la Commission Bélanger-Campeau en 1990. Suite à la Commission, il prend successivement la barre de PDG de la compagnie d’assurance Boréale, puis de la Banque Laurentienne.

Caisse de dépôt et placement du Québec

En 2002, sa nomination à la CDPQ fait l’unanimité dans le milieu des affaires. Il succède à Jean-Claude Scraire. Il entreprend une série de changements et restructure le fonctionnement de la CDPQ. En 2005, la CDPQ obtient un rendement de 14,7 %.

Le 30 mai 2008, il démissionne de son poste à la CDPQ. Il se joindra à Power Corporation et Corporation Financière Power le 1er janvier 2009. Malgré son départ volontaire de la CDPQ, il a encaissé la prime de départ, prévue à son contrat lors de son embauche, de 380 000 $.

Quelques mois plus tard, le 25 février 2009, la CDPQ annonce une perte comptable de 39,8 milliards $ sur l’ensemble de ses activités. Le 9 mars 2009, il fait un discours devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain sur son rôle dans les pertes de la caisse. L’assistance lui réserve une ovation debout à la fin. »

Si cet article nous apprend qu’Henri-Paul Rousseau a été secrétaire de la Commission Bélanger-Campeau, il passe sous silence qu’il avait été détaché à cette fin par la Banque Nationale qui répondait à la demande du premier ministre Robert Bourassa.

Michel Bélanger, ancien sous-ministre des Finances du Québec avant de devenir président puis président du conseil d’administration de la Banque Natrionale, et co-président de la Commission avec Jean Campeau, lui aussi ancien sous-ministre des Finances avant de diriger la Caisse de dépôt, s’étaient mis d’accord sur le choix de Rousseau pour ce poste.

Bélanger était identifié au PLQ, Campeau au PQ. Bélanger connaissait bien Rousseau qui avait été un de ses collaborateurs à la Banque Nationale. Et Campeau savait que Rousseau avait été à la tête des Économistes pour le OUI au référendum de 1980. Rousseau était donc un choix sur lequel les deux partis pouvaient s’entendre. Ses entrées dans les deux camps vont lui servir au moment où la présidence de la Caisse de dépôt s’ouvrira, avec le départ de Jean-Claude Scraire en 2002.

C’est à la journaliste Hélène Baril de La Presse que l’on doit le portrait le plus complet d’Henri-Paul Rousseau, dans un article qu’elle écrivait au moment de sa nomination à la Caisse en 2002. Cet article n’est pas disponible dans les archives de La Presse, et il faut savoir gré à Bernard Frappier, le créateur du site Vigile.net et son seul animateur pendant une quinzaine d’années, d’avoir compris la nécessité de relayer et de conserver en archives les articles d’actualité les plus déterminants pour la société québécoise.

Voici donc cet article du samedi 31 août 2002 :

Un défi de taille pour un homme imposant

La nomination d’Henri-Paul Rousseau fait l’unanimité, tant dans le milieu politique que dans le monde des affaires.

Celui qui s’assoira mardi prochain dans le fauteuil du président de la Caisse de dépôt et placement du Québec a du pain sur la planche. Le successeur de Jean-Claude Scraire a pour mission de restaurer les rendements de l’institution, de redorer son image mise à mal par des placements catastrophiques et de lui redonner de la crédibilité auprès des déposants.

« Une crisse de job », commente un observateur. Mais ça tombe bien, ceux qui le connaissent disent que le banquier Henri-Paul Rousseau est capable d’en prendre.

Cet homme, qui devient le sixième président de la Caisse de dépôt depuis sa création, est un bourreau de travail, dit un ancien collègue qui a travaillé avec lui à la Banque Nationale. « Un type super brillant », dit un autre qui l’a connu à la Commission Bélanger-Campeau sur l’avenir du Québec, dont il a été en 1991 le secrétaire efficace et remarqué. Un homme remarquable, selon un autre intervenant qui l’a côtoyé à ses débuts à la Banque Laurentienne.

Après avoir valsé pendant de longs mois avec le gouvernement péquiste, Jean-Claude Scraire a finalement décidé de quitter son poste en lançant un gros pavé dans la mare. Dorénavant, a-t-il proposé avant de s’en aller, le président de la Caisse de dépôt devrait être nommé par le conseil d’administration et non par le gouvernement. Il ne devrait plus cumuler les fonctions de président-directeur général et de président du conseil d’administration, et son mandat devrait être plus court, de sept ans au lieu de 10.

Ces recommandations sont arrivées au moment où la gestion de la Caisse est critiquée de toutes parts et que l’institution a affiché un minable rendement de -5 %, l’an dernier.

Pour toute réponse, le gouvernement a promis de réfléchir et s’est dépêché de nommer un successeur à M. Scraire.

La nomination d’Henri-Paul Rousseau fait l’unanimité, tant dans le milieu politique que dans le monde des affaires.

Les ennemis sont rares

On dirait bien que ce géant affable de 54 ans, qui habite Outremont et qui cultive des légumes biologiques et produit du sirop d’érable à sa ferme de Dunham pendant ses temps libres, n’a pas réussi à se faire beaucoup d’ennemis au cours de sa carrière. Père de trois enfants, marié à une journaliste de la télévision, Henri-Paul Rousseau n’a jamais soulevé de controverse. Même quand il a pris la tête des économistes pour le OUI, pendant la campagne référendaire de 1980.

Son geste a ajouté de la crédibilité à la cause souverainiste, mais personne ne lui en a voulu, rappelle Bernard Fortin, qui a été professeur au département d’économie de l’Université Laval en même temps qu’Henri-Paul Rousseau, qui a été lui aussi professeur et directeur du département.

« On a travaillé des nuits et des nuits ensemble sur un modèle de simulation fiscale pour le ministère des Finances. On était de très bons amis », confie-t-il.

Bernard Fortin aurait toutes les raisons d’en vouloir à Henri-Paul Rousseau, qui l’a laissé tomber au milieu des années 1980 pour devenir vice-président et économiste en chef à la Banque Nationale. Quand il est parti, il a tout laissé en plan, reconnaît Bernard Fortin, qui n’a toutefois pas été surpris du tout de cet abandon. Même si ses étudiants l’adoraient, il était évident que pour Henri-Paul Rousseau, le milieu universitaire n’allait pas assez vite, dit le professeur.

« C’est un homme d’action, fébrile, qui veut que ça bouge. C’était clair que même si c’était un excellent chercheur, il n’aurait jamais pu devenir le meilleur chercheur au Canada », estime le professeur Fortin. Un temps, son ex-collègue a cru qu’il irait en politique. Mais la politique ne va pas assez vite non plus au goût d’Henri-Paul Rousseau.

Pas assez patient pour rester à l’université, mais surtout trop ambitieux, démesurément ambitieux, selon un banquier qui l’a connu dans ces années-là. À la Banque Nationale, alors sous la gouverne d’André Bérard, il joue du coude avec Léon Courville, un autre universitaire devenu banquier, qui convoite comme lui le poste de grand patron.

Ni l’un ni l’autre ne réussiront et Henri-Paul Rousseau quitte la banque six ans plus tard pour devenir enfin président de quelque chose, la compagnie d’assurance Boréal, une entreprise du groupe La Laurentienne. Ce poste de direction qu’il occupera pendant deux ans seulement le propulsera à la tête de la Banque Laurentienne, sur la recommandation de l’ex-ministre Claude Castonguay, alors vice-président du conseil d’administration de la banque. C’est en février 1994.

De BAR à Williams !

Pendant ses huit années à la tête de la Banque Laurentienne, Henri-Paul Rousseau a tout essayé. Il a fait des acquisitions (North American Trust, Trust Prêt et Revenu), des tentatives de vendre et de fusionner sa banque (avec la Banque Nationale et avec l’Industrielle-Alliance). Avant son départ, il tâtait du banking électronique avec B2B Trust.

Rien de tout cela n’a fonctionné, constate Marcel Côté, économiste et associé de Secor. À son arrivée, le sentiment général était qu’il n’y avait pas grand-chose à faire avec la Banque Laurentienne, trop concentrée à Montréal en plus d’avoir -ô sacrilège dans le milieu bancaire- des employés syndiqués. C’est ce que tout le monde pense encore aujourd’hui, selon lui. En gros, la Banque Laurentienne est au même point qu’à l’arrivée d’Henri-Paul Rousseau, au milieu des années 1990.

Le nouveau président de la Caisse de dépôt n’a jamais eu de véhicule à la mesure de son talent et de ses ambitions, dit M. Côté. Il a été frustré toute sa vie.

Maintenant qu’il arrive aux commandes d’une institution financière qui gère un actif de 133 milliards de dollars et qui a toute la latitude voulue, Henri-Paul Rousseau a enfin l’occasion de montrer de quoi il est capable. C’est comme passer d’une voiture BAR (l’écurie de Villeneuve) à, disons pas une Ferrari, mais une Williams, illustre Marcel Côté.
Ceci dit, l’économiste ne croit pas que le nouveau président fera la révolution à la Caisse. « Il ne fera pas de folie, il est trop prudent pour ça », estime-t-il.

Henri-Paul Rousseau n’aurait probablement pas conclu la transaction risquée avec Quebecor pour l’achat de Vidéotron, qui s’est avérée le plus important investissement à vie de la Caisse et qui a soulevé des questions sur l’ingérence du gouvernement. Mais il ne la défera pas non plus. « Il est trop tard, explique Marcel Côté. La Caisse a déjà trop perdu d’argent à la suite de cette transaction, soit un milliard, ou 1% de son actif total. »

L’ivresse du pouvoir

Respecté dans le milieu des affaires, bon leader, très autoritaire, Henri-Paul Rousseau aurait donc tout ce qu’il faut pour mener à bien la tâche qui l’attend à la Caisse, estiment les personnes interrogées pour les fins de cet article. Docteur en économie de l’Université Western Ontario, spécialiste des questions monétaires, M. Rousseau est le premier véritable financier à prendre les rênes de la Caisse de dépôt depuis sa fondation, il y a 37 ans.

Pour l’inciter à accepter la succession de Jean-Claude Scraire, le gouvernement québécois a fait un pont d’or à Henri-Paul Rousseau, dont le salaire frôlera le demi-million par année. C’est moins que le 1,2 million qu’il a encaissé l’an dernier à la Banque Laurentienne, mais c’est quand même le salaire le plus élevé payé par une organisation du secteur public québécois.

En dépit de ce traitement favorable, personne ne doute de sa capacité à maintenir l’indépendance de la Caisse vis-à-vis du gouvernement québécois. « Le problème de l’ingérence gouvernementale, réel ou apparent, se réglera de lui-même avec l’arrivée de M. Rousseau », estime Marcel Côté. Il va tenir son bout et ne s’en laissera pas imposer, dit-il.

C’est aussi l’avis de la critique libérale en matière de finance, Monique Jérôme-Forget, qui est très contente de la nomination de M. Rousseau. « C’est un homme qui a une vision, et qui va s’interroger sur l’avenir de la Caisse », croit-elle.

La seule inquiétude de Monique Jérôme-Forget, c’est que le nouveau président de la Caisse refuse d’abandonner une seule miette des pouvoirs immenses dont jouit actuellement le titulaire de son poste.

Le gouvernement jongle avec la possibilité de scinder les fonctions de président-directeur général et de président du conseil d’administration et de nommer des membres indépendants et critiques au conseil de la Caisse. Henri-Paul Rousseau a dit qu’il participerait à cette réflexion. La députée doute que ça se fasse. « Malheureusement, je ne pense pas qu’il acceptera de réduire ses pouvoirs », déplore-t-elle.

Cet article nous permet donc de comprendre que, si Rousseau est un homme respecté qui jouit d’une considération très large, il ne s’est pas pour autant illustré par un succès éclatant à la tête de la Banque Laurentienne, le dernier poste qu’il occupe avant de prendre en mains les rênes de la Caisse de dépôt, ni dans les précédents.

Il faut aussi savoir que les convictions nationalistes de Rousseau semblent s’être effilochées au fil des années.

En effet, dans son remarquable ouvrage sur l’histoire de la Caisse paru en 2009 et intitulé « La Caisse dans tous ses états - L’histoire mouvementée de la Caisse de dépôt et placement du Québec » , Mario Pelletier, ancien journaliste au Devoir, nous apprend que Rousseau, en 1999, alors qu’il était à la tête de la Banque Laurentienne, et appelé à présider un comité consultatif représentant le milieu financier sur l’opportunité de fusionner les bourses de Montréal et de Toronto, avait recommandé le transfert du marché des actions à Toronto .

Pelletier note à ce sujet que deux membres du comité avaient choisi d’inscrire leur dissidence, Jean Campeau, ancien sous-ministre des Finances et président de la Caisse de dépôt, comme nous l’avons vu plus haut, mais aussi ministre des Finances dans le cabinet de Jacques Parizeau en 1994-1995, et Jean-Claude Cyr, alors vice-président, Développement et planification, et coordonnateur des Affaires économiques québécoises à la Caisse.

Une autre source à la fiabilité irréprochable m’a également confirmé qu’à la même époque, Rousseau ne se gênait pas pour partager avec quiconque voulait l’entendre son opposition véhémente à la tenue d’un nouveau référendum. L’effet Bouchard, sans doute...

Maintenant que nous avons une meilleure idée du personnage, examinons de plus près les circonstances de sa nomination. Depuis 2001, des voix insistantes se font entendre pour que Jean-Claude Scraire soit remplacé à la direction de la Caisse.

Sur la place publique, on lui reproche pêle-mêle l’investissement de la Caisse dans Vidéotron que plusieurs qualifient de mauvaise affaire à l’origine du rendement négatif enregistré par la Caisse en 2002, un mauvais investissement dans Montréal Mode, et le coût faramineux de la construction du nouveau siège de la Caisse.

Avec le recul du temps, on se rend compte au contraire que ces trois investissements, s’ils ont effectivement grevé la rentabilité de la Caisse à court terme, ont eu des effets très structurants sur l’économie québécoise, comme le soulignait récemment l’hebdomadaire Les Affaires sous la plume de son blogueur François Pouliot, dans un article qui annonçait justement le retour en scène de Scraire à titre de président du conseil d’administration d’Investissement Québec :

« Bien que fortement critiqué, l’investissement dans Montréal Mode était une bonne idée. La Caisse perd plus de 30 M$ dans nombre de ses placements qui ne fonctionnent pas. Ce n’était pas une grosse somme. Il était intéressant de tenter de donner de l’élan aux designers montréalais et d’essayer de positionner la métropole sur le circuit mondial de la mode.

[...]

Idem pour la construction du siège social de la Caisse.

Cela dit, l’investissement a depuis récupéré en valeur (350 M$ au rôle d’évaluation 2011 de la Ville de Montréal) et s’approche probablement aujourd’hui de sa valeur d’origine.

Pas une consolation, dira-t-on. Vrai.

Il a néanmoins été fort structurant. Près de 2 G$ ont été investis depuis dans des constructions comme la Tour Altoria, l’hôtel Westin, l’immeuble de condos Saint Antoine ou encore le complexe Les Étoiles.

Il y a une dizaine d’années, un touriste d’affaires qui venait au Palais des congrès pour trois jours et qui en sortait n’avait pas nécessairement envie d’y revenir. Aujourd’hui, c’est bien différent. L’investissement de la Caisse a permis de donner à Montréal un levier touristique qu’il est impossible de quantifier, mais qui vient réduire, d’un point de vue économique, la perte financière papier du siège social.

Il est à noter qu’à l’époque, la mission de la Caisse était encore moins précise que maintenant, et que certains estimaient qu’elle n’avait pas à uniquement agir en fonction du rendement. »

Pouliot passe sous silence le cas de Vidéotron. Mais l’intérêt de cet investissement pour le Québec était tellement évident et se trouve aujourd’hui tellement confirmé par le succès de Pierre-Karl Péladeau à mettre en place sa stratégie de convergence, le seul à y être parvenu en Amérique du Nord, qu’il n’a même pas jugé nécessaire d’y revenir.

D’ailleurs, le journaliste financier Michel Girard, alors qu’il était encore à La Presse, dans un article consacré au prétendu virage « nationaliste » de Michael Sabia, aborde le cas Vidéotron :

« Comme on sait, le règne de Jean-Claude Scraire s’est bouclé avec le controversé investissement de 3,2 milliards de dollars dans la création de Quebecor Média, de concert avec la famille Péladeau (Quebecor). Pour ce faire, il a fallu acheter à gros prix le Groupe Vidéotron.

Pour sa défense, M. Scraire tient à rappeler à La Presse Affaires qu’à cette époque (été 2000), le secteur des TMT (télécoms, médias, technologie) est en pleine bulle. En raison de son prix surévalué (plus de 100$), le titre de Nortel accapare à lui seul plus de 30 % de la pondération de l’indice de la Bourse de Toronto. En tant que gestionnaire de portefeuille, explique M. Scraire, la Caisse doit suivre de près la composition de l’indice. Vu la grosse position de la Caisse dans Nortel, il fallait trouver un autre titre du même secteur, mais moins surévalué. C’est ainsi que Vidéotron représentait, en théorie, un très bon achat, malgré le prix offert à la famille Chagnon.

Vu sous cet angle, conclut-il, ça le console un peu d’avoir payé si cher pour Vidéotron.

Cela dit, son bras droit de l’époque, Michel Nadeau, et grand architecte de la stratégie d’acquisition de Vidéotron avec Pierre Karl Péladeau, persiste à croire que Québecor Média demeure un bon placement, même si sa valeur comptable demeure nettement sous la somme initialement investie. Pour M. Nadeau, il est évident que la Caisse récupérerait ses billes si son bloc de 45,3 % des actions de Québecor Média était mis en vente sur le marché libre. »

Il faut donc comprendre qu’en 2002, certains intérêts s’opposaient à l’interventionnisme de la Caisse et cherchaient par tous les moyens à l’empêcher de jouer ce rôle structurant, à la fois politique et économique, qui restreignait le champ de leurs ambitions et de leurs appétits. Qui plus est, et ce qui était pour eux le comble de l’affront, ils ne pouvaient même pas s’en servir à leur guise.

L’Empire Desmarais

Ce n’était pas faute d’avoir essayé. En effet, l’Empire Desmarais, puisqu’il faut l’appeler par son nom, cherchait depuis longtemps à s’infiltrer à la Caisse. Robert Bourassa, qui tenait Paul Desmarais en grand respect, le tenait malgré tout à distance.

Il gardait tout d’abord un souvenir cuisant de son premier mandat pendant lequel ses liens matrimoniaux avec la famille Simard de Sorel lui avaient valu l’étiquette de pantin de la haute finance. Il connaissait aussi l’appétit de Paul Desmarais pour certains actifs stratégiques comme Hydro-Québec.

C’est d’ailleurs ce dernier point qui m’avait valu de développer un rapport de complicité avec lui. En effet, en 1992, alors que j’étais président de l’Association des Manufacturiers et que le gouvernement était aux prises avec des déficits annuels qui atteignaient les quatre milliards, j’avais proposé à l’occasion d’une conférence de presse sur les attentes pré-budgétaires de nos membres qu’il privatise partiellement Hydro-Québec, comme le faisaient alors d’autres gouvernements pour renflouer leur trésorerie.

Ma première surprise fut de découvrir l’intérêt que semblait susciter ma proposition. La Presse jouait la nouvelle en première page, et Michel Audet, ancien sous-ministre à l’Énergie et aux Ressources, et alors directeur des pages éditoriales du Soleil , avait applaudi à ma suggestion dans un texte publié les jours suivants.

Ma seconde surprise allait être encore plus grande. Quelques jours plus tard, vers 11h du soir, le téléphone sonne chez moi. Ma conjointe, furieuse de cette intrusion si tardive, répond sèchement, puis son visage se décompose. Elle me tend le combiné toute penaude en me disant, « C’est le bureau du premier ministre ».

Me doutant malgré tout qu’il pouvait s’agir d’un mauvais plaisantin, je demeure sur mes gardes en répondant. Aux premiers mots de notre échange, je reconnais son timbre et ses inflexions de voix, et s’engage alors une conversation presque surréaliste qui durera un long moment, dans laquelle il m’expliquera très gentiment, comme un professeur à un élève qu’il apprécie, qu’il est hors de question pour son gouvernement de donner suite à ma suggestion.

Son argumentation sur la nécessité pour le Québec de conserver le plein contrôle sur ce levier de développement et de richesse collective est si passionnée et convaincante qu’elle me marquera à jamais. Dans l’immédiat, je deviens pour lui un allié dans la promotion du potentiel hydro-électrique du Québec, et je mettrai d’ailleurs sur pied une coalition patronale-syndicale à cet effet .

En novembre 2009, lorsque le gouvernement Charest annonce une entente avec son homologue du Nouveau-Brunswick pour qu’Hydro-Québec acquière Énergie Nouveau-Brunswick, mes sens sont immédiatement en alerte.

Je comprends très rapidement qu’il s’agit d’une manoeuvre visant ultimement à favoriser la privatisation d’Hydro-Québec en la faisant passer sous contrôle fédéral une fois qu’elle sera devenue une entreprise interprovinciale . J’alerte des contacts que j’ai dans les provinces Atlantiques depuis le temps où j’oeuvrais dans les pétrolières, et quelques jours plus tard, bingo ! Un article paraît dans le Telegraph-Journal de Moncton sous la signature de Reuben Cohen, un des hommes d’affaires les plus influents de la région, Intitulé « Be wary of Quebec ! » . Méfiez-vous du Québec !

En racontant comment il s’est fait évincé comme repreneur du Crédit Foncier Franco-Canadien par Paul Desmarais avec la complicité du ministre québécois des Finances dans les années 1970, il accuse carrément Desmarais d’être en arrière de la manoeuvre de rachat d’Énergie Nouveau-Brunswick qu’il juge contraire aux intérêts de sa province.

Il faut croire que sa voix porte, car son intervention semble décupler les forces des opposants, et la transaction finit par avorter quelques semaines plus tard.

Pour moi, la leçon était claire, l’Empire Desmarais avait de gros appétits et n’hésitait pas à mettre en oeuvre des stratégies politiques très élaborées, voire même machiavéliques, pour parvenir à ses fins.

À partir de ce moment-là, mon regard sur l’actualité a complètement changé, et je me suis mis à rechercher systématiquement les traces de son influence dans les choix et décisions du gouvernement et de ses agences. Dans un texte écrit fin février 2010, je partageais le cheminement de ma réflexion avec les lecteurs de Vigile :

« L’évolution du dossier au cours des dernières semaines m’a amené à creuser ma réflexion sur les liens entre ces différents dossiers. Ainsi, je me suis toujours demandé ce qu’Henri-Paul Rousseau allait faire chez Power Corporation. Et comme d’autres, j’avais été surpris que Michael Sabia, à peine nommé à la Caisse de dépôts, se précipite rencontrer Henri-Paul Rousseau aux bureaux de Power Corporation.

Si, effectivement, Power Corporation est intéressée à participer à la privatisation d’Hydro-Québec, les pions se mettent tous en place : Rousseau chez Power, Robert Tessier, ancien président de Gaz-Métro à la présidence du conseil de la Caisse de dépôts, Michael Sabia à la direction générale de la Caisse de dépôts, Claude Garcia, ancien président de Standard Life, proche du parti libéral, et partisan affiché de la privatisation d’Hydro-Québec, au conseil d’administration de la Caisse de dépôts, Shawn Graham, premier ministre du N.-B., instrumenté, aux dires d’une des personnalités les plus respectables des milieux d’affaires des provinces Atlantiques, par une éminence grise qui pourrait être nulle autre que Paul Desmarais, David Ganong, ami de Shawn Graham et dans le cercle de la famille Desmarais, nommé pour dédouaner la transaction HQ/Énergie NB auprès de la population du N.-B.

Il n’est pas non plus inutile de rappeler que le sénateur Lowell Murray, qui a demandé l’intervention du fédéral dans le dossier HQ/Énergie NB, est un proche de Brian Mulroney, lui-même très proche de Paul Desmarais.

Henri-Paul Rousseau serait l’homme tout indiqué pour exécuter une stratégie de privatisation totale ou partielle d’Hydro-Québec qui requiert une connaissance intime des rouages de l’État québécois, de ses finances, et de ses divers partenaires financiers.

Tout cela fait beaucoup. Beaucoup trop pour n’être le fruit que de la seule coïncidence. »

Si l’Empire Desmarais a échoué dans sa tentative de mettre la main sur Hydro-Québec à cette occasion – axé sur le long terme, il considère sûrement que ça n’est que partie remise -, il faut comprendre qu’il a de nombreux autres fers au feu et que la Caisse de dépôt en est un, et sans doute un des plus importants.

C’est sans doute la raison pour laquelle, en 1994, sitôt après le départ de Robert Bourassa, il profite de l’élévation de Daniel Johnson fils, un ancien dirigeant de Power Corporation, à la charge de premier ministre pendant les quelques mois qui vont précéder l’élection d’un nouveau gouvernement dirigé par Jacques Parizeau, pour faire nommer un autre de ses proches collaborateurs, Jean-Claude Bachand, au conseil d’administration de la Caisse de dépôt. Il y restera jusqu’en 2005.

Précisons tout d’abord que Jean-Claude Bachand est le frère de Raymond, ministre des Finances sous Jean Charest. Rajoutons qu’il est aujourd’hui rattaché au cabinet d’avocats Dentons, celui-là même auquel vient de se joindre Jean Chrétien dans la foulée de la déconfiture du cabinet Heenan Blaikie.

Voici ce que le site du cabinet Dentons nous apprend sur le parcours professionnel de Jean-Claude Bachand :

« Jean-Claude Bachand possède une vaste expérience exécutive et juridique de plus de trente ans dans le secteur des institutions financières. Il a œuvré dans le secteur des fonds communs de placement en Europe (1970-1972), ainsi que dans des fonctions bancaires et exécutives au sein du groupe de la Banque Nationale de Paris, au Canada et à l’étranger. Il a également été vice-président exécutif et avocat-en-chef de Montréal Trust.

Me Bachand est membre de divers conseils d’administration, dont la Société de gestion d’investissement I.G. Ltée et est le président du Conseil consultatif de direction du Groupe Investors-Québec. De 1994 à 2005, il a été administrateur et président du comité de vérification de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Il est également Consul général honoraire de la Principauté de Monaco à Montréal.

Me Bachand s’est joint à Dentons Canada S.E.N.C.R.L. en 1995 à titre d’avocat-conseil.

Activités et affiliations

  • • Administrateur, Investors Limited Syndicate
  • • Président, Conseil consultatif de direction, Services Financiers Groupe Investors inc. (Québec)
  • • Administrateur et membre de divers comités, Société de Gestion d’Investissement I.G. Ltée (Winnipeg)
  • • Administrateur, Société de fiducie du Groupe Investors (Winnipeg)
  • • Administrateur, Société de fiducie de London Life, 1996-2008
  • • Administrateur et président du comité de vérification, Caisse de dépôt et placement du Québec, 1994-2005
  • • Vice-président exécutif et avocat en chef, Montréal Trust, 1984-1994
  • • Montrusco et Associés (filiale du Montréal Trust), Membre fondateur et secrétaire du conseil, 1984-1995
  • • Vice-président exécutif et avocat en chef, Banque Nationale de Paris, 1973-1984
  • [...] » [Mes caractères gras pour mettre en relief les entreprises affiliées à Power Corporation et à l’Empire Desmarais]

L’expression qui vient immédiatement à l’esprit à la lecture de ces quelques notes biographiques est « cheval de Troie ». Et c’est bien ce qu’il va être à la Caisse de dépôt pendant toute la durée de son mandat, au point que Jean-Claude Scraire, las de recevoir les appels répétés d’André Desmarais et de Paul Jr dans la foulée des réunions pourtant confidentielles du conseil d’administration, devra demander à Jean-Claude Bachand de se retirer du conseil lors de certains votes pour cause de conflit d’intérêts .

Tous ceux qui sont familiers avec le fonctionnement d’un conseil d’administration savent que ce genre d’initiative de la part d’un président est rarissime. Le bon usage veut que le membre d’un conseil en conflit d’intérêts en fasse déclaration et se retire lui-même le temps du vote, ou s’abstienne tout simplement d’assister à une réunion au cours de laquelle doivent être débattues des questions qui risquent de le placer dans cette situation.

On comprend donc tout l’émoi qu’avait pu susciter au sein du clan Desmarais la révélation par Jacques Parizeau, dans la foulée de la défaire référendaire de 1995, du rôle qu’il avait prévu faire jouer à la Caisse advenant une victoire, avec la complicité de Scraire justement, dans le cadre du « Plan O ».

Dans un article publié en 2004, le journaliste Robert Dutrisac du Devoir en fait un résumé succinct :

« En cas de victoire du OUI en 1995, le gouvernement du Québec avait constitué une réserve de 17 milliards en liquidités au ministère des Finances, à la Caisse de dépôt et placement du Québec et à Hydro-Québec. En outre, trois institutions financières québécoises - la Banque Nationale, le Mouvement Desjardins et la Banque Laurentienne - avaient accumulé des liquidités de 20 milliards. Cette somme de 37 milliards devait servir à racheter des obligations québécoises sur les marchés étrangers en cas de vente massive et à compenser les retraits bancaires au cours de l’année que dureraient les négociations conduisant à la souveraineté. »

La reprise de la Caisse en mains sûres devenait donc pour l’Empire Desmarais et le camp fédéraliste un objectif stratégique de première importance dès le départ de Lucien Bouchard. Et le fait que la chose ne se soit pas faite sous son mandat est une indication de plus de la confiance totale que Paul Desmarais avait dans ses intentions .

Il était du plus impérieux de s’assurer que jamais la Caisse ne puisse constituer pour le Québec un levier de son affranchissement politique dans une démarche indépendantiste. La première étape consistait donc à évincer Scraire en utilisant ses erreurs comme prétexte.

Commencent alors à se multiplier dans la presse québécoise des articles dénonçant sa gestion de la Caisse et s’en prenant même à sa vie privée, comme nous le rappelle la blogueuse Lise Ravary du Journal de Montréal au moment du retour sur scène de Scraire à la présidence du conseil d’Investissement Québec l’été dernier :

« Venons-en à l’échec retentissant que fut l’aventure de la Caisse de dépot dans Montréal Mode.

J’ai toujours pensé le plus grand bien de la designer Chantal Lévesque, fondatrice de l’excellente marque de maillots de bain Shan. Par contre, à l’instar de la majorité des acteurs du domaine de la mode, je n’ai jamais compris pourquoi la Caisse de dépôt, sous la gouverne de son président Jean-Claude Scraire qui s’est impliqué jusqu’aux oreilles dans ce dossier, s’est portée acquéreur de Shan et installé Chantal Lévesque aux commandes de Montréal Mode, tout en lui permettant de continuer à diriger Shan.

Suivez mon regard. En 1999, la Caisse achète Shan pour 2,3 millions $. Madame Lévesque demeure à la tête de l’entreprise mais en tant qu’employée de la Caisse. Scraire lui confie un deuxième mandat, celui de diriger Montréal Mode, une entreprise à but lucratif créée par la Caisse, avec le mandat d’investir dans le développement d’entreprises de mode québécoises… concurrentes de Shan. [...]

À l’époque, j’étais très impliquée dans le domaine de la mode en tant que rédactrice en chef du magazine Elle-Québec et croyez- moi, personne ne donnait cher de la peau de Montréal Mode. [...]

MAUVAISES LANGUES

Oh que les mauvaises langues se faisaient aller ! De quoi accuse-t-on les femmes qui montent vite ? En entrevue, Nathalie Petrowski avait même osé demander à Chantal Lévesque si elle entretenait une liaison amoureuse avec Jean-Claude Scraire. Ce qu’elle avait nié, mais les contorsions langagières réalisées par les journalistes du temps pour parler de la relation étroite entre monsieur Scraire et madame Lévesque auraient pu mériter à certains une job à vie au Cirque du soleil. [...] »

Est-il nécessaire de rappeler aux lecteurs que Nathalie Petrowski était alors, et est toujours, chroniqueuse à La Presse, propriété de l’Empire Desmarais ?

Les Américains, qui ont inventé ce style de journalisme, le qualifient de « muck-racking », brassage de boue, étant bien entendu que boue n’est ici qu’un euphémisme.

Le maître incontesté de ce style s’appelait William Randolph Hearst , et il avait amassé sa fortune en bâtissant un immense empire de presse. Il s’en servait pour promouvoir ses intérêts économiques et ses idées politiques. Mégalomane, il s’était fait bâtir un château, sur le modèle de ceux qu’il avait découverts lors de ses visites en Europe, à San Simeon sur la côte californienne. Sagard avant le temps...

Il employait des femmes journalistes comme Louella Parsons et Hedda Hopper, surnommées à l’époque les commères d’Hollywood, pour répandre les rumeurs les plus nauséabondes sur les personnes qui se mettaient en travers de ses intérêts.

Le président Scraire ne survivra pas à l’application de la méthode Hearst. Le tollé est si fort qu’il sera sacrifié par son propre camp, deux ans avant la fin de son mandat . Le gouvernement péquiste de Bernard Landry exige en effet sa démission. Des élections se profilent à l’horizon (elles auront lieu le 14 avril 2003), et il n’est pas question qu’il s’y présente en traînant de telles casseroles.

Qui plus est, Landry n’a jamais digéré que Scraire laisse aller Provigo aux Ontariens et lui en garde rancune. Quant à Pauline Marois, alors ministre des Finances, il faut savoir que son mari, Claude Blanchet, était candidat au poste de président de la Caisse lorsque Scraire l’a obtenu. Sans être mauvaise, la relation est plutôt fraîche.

Il faut donc remplacer Scraire, et, selon Mario Pelletier, l’auteur de la Caisse dans tous ses états, c’est lui-même qui aurait proposé au gouvernement la nomination de Rousseau pour le remplacer , un geste qu’il aura à regretter amèrement par la suite.

Malgré ses longs et brillants états de service, il s’est fait vider comme un malpropre. N’appréciant guère le procédé, il prend les devants en coulant lui-même la nouvelle de son départ dans les médias, avant même que toutes les parties intéressées en soit dûment informées. Il faut lire attentivement, et surtout entre les lignes, cet article de la journaliste Valérie Dufour qui rapporte la nouvelle dans Le Devoir :

Le départ de Jean-Claude Scraire était écrit dans le ciel

« Le départ de Jean-Claude Scraire à la tête de la Caisse de dépôt et placement (CDP) était écrit dans le ciel tout comme sa proposition de scinder en deux le poste qu’il occupe présentement.

C’est du moins l’opinion de diverses sources interrogées hier après-midi par Le Devoir. Plus tôt dans la journée, Jean-Claude Scraire, qui dirigeait la CDP depuis huit ans, a demandé au conseil d’administration et au gouvernement québécois d’entreprendre un processus de recrutement en vue de son remplacement.

Dans sa lettre présentée aux membres du conseil d’administration, M. Scraire recommande, entre autres, de séparer sa fonction en deux afin qu’une personne agisse comme président du conseil et qu’une autre agisse comme président-directeur général de la CDP. « Cela fait longtemps que la chose est discutée », confirme une source du milieu. Comme la tâche est devenue plus lourde avec le temps, cette personne croit qu’il serait sage de répartir les responsabilités.

Le document déposé par Jean-Claude Scraire, qui s’intitule Moderniser pour bâtir plus fort, suggère également que le processus de nomination du président et des membres du conseil d’administration soit moins soumis au jeu politique. Notre source émet cependant des doutes, ne croyant pas que la couleur politique du président ait eu des conséquences néfastes sur la gestion de la CDP. « Ce n’est pas important que le poste soit un poste politique. L’important, c’est la gestion de la boîte », souligne-t-on.

Toujours selon cette personne, la nomination d’un nouveau président pourrait être l’occasion de rééquilibrer les investissements de la Caisse. Plusieurs reprochent en effet à l’organisation d’avoir une gestion trop conservatrice pour certains titres et trop risquée dans d’autres cas, notamment pour s’être lancé tête première dans les titres technologiques.

On ajoute aussi que la CDP devrait se concentrer sur la province. « La Caisse a un rôle important dans l’économie québécoise et devrait augmenter ses investissements dans les entreprises québécoises. »

De son côté, le président de la FTQ, Henri Massé, s’est montré surpris du départ de M. Scraire. M. Massé est membre du conseil d’administration de la CDP, mais il n’a pu assister à la réunion spéciale d’hier, ayant d’autres engagements en Abitibi-Témiscamingue. « Je suis peiné et ce n’est pas parce que c’est un de mes chums. Il a été le meilleur président de la Caisse. C’est un gars très compétent. »

Il dresse un bilan des plus positifs des huit années de M. Scraire à la présidence. « La Caisse a prospéré et s’est diversifiée. Je n’endosse pas toutes les orientations prises, mais — et je le sais parce que c’est aussi le cas à la FTQ — on ne fait pas toujours l’unanimité. »

Henri Massé s’était prononcé récemment pour que le salaire du président de la CDP soit relevé. « Je me suis entretenu avec Jean-Claude cet après-midi [hier] et il m’a assuré — et je le crois — que son départ n’avait rien à voir avec sa rémunération. Il a d’autres défis à relever et il voulait proposer des changements avant la fin de son mandat. »

À ce sujet, M. Massé préfère attendre avant de se prononcer sur la teneur des recommandations. « Je peux dire que je ne suis pas d’accord avec l’ensemble des recommandations. Il est clair par exemple qu’il est important que la Caisse, avec ses 125 milliards d’actifs, ait un processus de nomination transparent et le plus dépolitisé possible. »

Les rumeurs circulent dans le milieu financier pour identifier les prétendants au poste de M. Scraire. Le nom de Claude Blanchet, actuellement à la tête de la Société générale de financement (SGF), est cependant écarté, dit-on. M. Blanchet est le conjoint de la ministre des Finances, Pauline Marois. Selon toute vraisemblance, le poste pourrait être comblé à l’interne par Claude Séguin (premier vice-président de CDP Capital) ou Michel Nadeau (président de CDP Capital). »

Outre l’information sur les circonstances du départ de Scraire, se trouvent résumés dans cet article plusieurs des enjeux importants qui vont marquer la suite des événements. Le plus ironique est que toutes les protections qu’était censé offrir le nouveau cadre mis en place par la suite ne parviendront pas à éviter à la Caisse le plus gros fiasco son histoire en 2008, et, comme nous allons le voir plus loin, c’est Henri-Paul Rousseau et le gouvernement Charest qui en portent conjointement et solidairement toute la responsabilité.

Il faut retenir du passage de Scraire à la Caisse son bilan qui permet de mieux juger celui de Rousseau à son départ. L’un des observateurs les plus impartiaux à cet égard est sans conteste Jean-Robert Sansfaçon, éditorialiste économique au Devoir, qui n’est lié, directement ou indirectement, à aucun parti ni à aucuns intérêts. Voici ce qu’il en dit dans les semaines qui suivent son départ :

« Les années Jean-Claude Scraire furent des plus productives pour la Caisse. D’une trentaine de milliards au début des années quatre-vingt dix, l’actif sous gestion a grimpé à plus de 133 milliards l’an dernier. Quant au rendement annuel moyen, il a atteint 10,7 %, une performance fort respectable. De plus, sous Jean-Claude Scraire, la Caisse a diversifié ses opérations, tant aux plans géographique que sectoriel, et à ceux qui lui reprochent d’avoir délaissé le Québec au profit de l’international, il faut répondre qu’avec un tel volume d’épargne, la prudence impose une semblable orientation.

Tout n’est pas rose dans ce bilan et on se rappellera longtemps les erreurs commises dans le domaine de l’alimentation, ou encore la perte d’un milliard d’actif consécutive à l’achat de Vidéotron par Québecor. Cela dit, le bilan des années Scraire est tout à fait remarquable, ce que vient de confirmer Standard & Poor’s en attribuant la cote de solvabilité maximale à la Caisse. »

Vous avez bien noté ? Un bilan « tout à fait remarquable » !

Commentaires

  • Patrick Boivin, 21 mars 2014 23h35

    Merci, j’adore la vérité ! et c’est la vérité qui libère.
    Je vous soumets une vidéo de Jean-Jaque Nantel, je les aime bien. Si vous aviez une critique à m’en faire, elle est bienvenue.

    J’avoue que c’est "borderline" polémique mais il semble toujours insister autant pour exposer autant les injustices que pour dire maintenant ce n’est qu’une question d’égalité économique pour tous tous tous les québécois.

    Bien à vous.

    https://www.youtube.com/watch?v=WLUs2ubd-y0

  • 5 mars 2014 19h44

    Débouche-toi une tite Molson ben frette, ça va te replacer.

  • Michel Dion (iiibooo sur Twitter), 2 mars 2014 17h01

    Excellent article comme toujours, bravo !

    Ce que je retiens, entre autres, est que H.-P. Rousseau était prédestiné à être le cheval de Troie de l’Empire. Une fois son « massacre » accompli, il est rentré au bercail et fut gratifié et glorifié de tous. ( Le clan Desmarais l’a béatifié... )

    Vous savez, la neige, ou la tempête, efface trop souvent les traces des malfaiteurs !

  • Olivier M., 2 mars 2014 14h37

    Merci, M. Le Hir, de creuser les dessous de la catastrophe de 2008 à la Caisse.
    Il apparaît de plus en plus évident que la dépossession et la démolition du Québec ont été programmés à la suite du référendum de 1995. Sabrer notamment tous les grands acquis économiques de la Révolution tranquille.
    J’ai une idée. Le PLQ se cherche un expert économique. C’est tout trouvé : Henri-Paul Rousseau.

    Olivier M.

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