«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Grève générale au coeur de l’Europe et contre l’Europe

Chronique de José Fontaine
mardi 16 décembre 2014
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La Wallonie s’est fortement industrialisée dès le 18e siècle devenant en termes parfois relatifs, parfois absolus l’une des premières puissances économiques mondiales au 19e siècle et au début du 20e siècle. Les bassins industriels se sont longtemps situés sur ce que l’on appelle le sillon industriel même en anglais, il étaient à peu de distance l’un de l’autre (Borinage, Centre, Charleroi, Liège), sur une bonne centaine de kilomètres le long des cours d’eau de la Haine, de la Sambre, de la Meuse et de la Vesdre. Cette disposition de bassins certes séparés et qui ont longtemps commandé toute l’économie belge a permis que, de Wallonie, l’on puisse bloquer le pays tout entier. On a même suggéré que la Wallonie était née de cela, née de la grève.

La situation géopolitique de la Wallonie

Cette disposition des bassins wallons et leur adhésion au socialisme et à la grève pour lutter ont fait de la Belgique le pays de la grève générale. Trois d’entre elles frappent par leur âpreté et leurs résultats : l’obtention du suffrage universel en 1893, l’abdication du roi Léopold III en 1950, la grève générale de l’hiver 1960-1961 qui devint finalement une grève en faveur de l’autonomie du Pays wallon. Elle avait démarré par une demi-journée d’arrêt de travail d’abord prévue le 15 décembre, jour du mariage de Baudouin I et de Fabiola de Belgique (qui vient justement de mourir le 5 décembre dernier), mais qui eut lieu finalement le 14 décembre, le 15 décembre ayant été décrété jour férié.

Depuis lors, aucune grève n’a revêtu une ampleur de cet ordre ou de l’ordre des autres grandes grèves générales dont celles de 1893 et de 1950. Les temps ont changé. Il est difficile d’imaginer qu’il y aurait encore une répression aussi implacable que celle de 1960-1961 avec quatre morts tués par la gendarmerie, 76 blessés graves et le chiffre étonnant de deux-mille arrestations (pour de longs mois de prison), la télévision publique étant occupée en outre, durant la grève, chaque soir, par des membres du gouvernement.

Pourtant ce qui frappe dans les actions entreprises —manifestation nationale le 6 novembre, grèves générales dans trois groupes de province ensuite jusqu’au 8 décembre, enfin grève générale dans tout le pays ce 15 décembre—, c’est la tension qui monte entre d’une part le gouvernement et le patronat et, d’autre part, les syndicats.

Les patrons ont même tenté, sur la base d’une interprétation un peu « poussée » de l’article 406 du code pénal qui interdit les barrages routiers , de porter la chose devant les tribunaux. Ils disent : « Entraver sciemment la circulation ferroviaire, routière, fluviale et maritime est sanctionné par l’article 406 du Code pénal. Le droit de grève ne fait pas exception à cette règle. L’établissement de piquets de grève pour bloquer les routes constitue dès lors un acte répréhensible. » Le problème c’est que l’article 406 n’utilise pas l’adverbe « sciemment » mais « méchamment ». Et un avocat de la Ligue des Droits de l’Homme a contredit cette interprétation patronale qui a d’ailleurs conduit à l’introduction d’une procédure en référé auprès de la Justice de Charleroi qui ne l’a pas considérée comme recevable. La Ligue compte d’ailleurs à son tour porter plainte pour « citation erronée d’une disposition légale ».

La grève, moyen de lutte démocratique essentiel

Je cite ceci qui peut apparaître comme un détail parce que cela révèle très clairement le blocage de la situation. Syndicats et patrons ne se parlent pas ou au cours de dialogues de sourds à la télé. Le gouvernement dominé par l’ultra-droite flamande ne semble vouloir faire aucune concession même si le vice-Premier ministre CD&V (démocrate-chrétien) Kris Peeters tente de mettre les gens autour de la table. Certains prétendent même que le parti nationaliste flamand NVA tente de prouver en faisant adopter une attitude dure par le gouvernement belge (qui n’a que 25% d’appuis en Wallonie mais 66% en Flandre sur la base des résultats des élections de mai dernier : jamais un gouvernement belge n’avait eu aussi peu de soutien en Wallonie en termes de résultats électoraux), que la Belgique est ingouvernable.

Il y a bien des dimensions à ces grèves générales à laquelle la Flandre a participé. Par exemple le scandale de l’ingénierie fiscale pratiquée au Luxembourg voisin, notamment, alors que Jean-Claude Juncker, actuel Président de la Commission européenne était Premier ministre dans ce pays, scandale qui a été révélé le jour de la manifestation du 6 novembre.

Même si je le rappelle tout le temps, il vaut la peine de répéter que cette ingénierie fiscale permet de confisquer aux Etats 1000 milliards d’€ par an à l’échelle de toute l’Europe selon les estimations d’un expert, Christian Chavagneux, interrogé par La Libre Belgique le 6 novembre. Un ouvrage de Bruno Poncelet Europe une biographie non autorisée (Namur, CEPAG, 2014) publié par la FGTB wallonne, jette une lumière crue sur la déliquescence européenne. Les Etats européens ont dépensé pour renflouer les banques, après 2007 et 2008, 1.600 milliards d’€ (p. 285). A l’époque les responsables politiques se sont engagés à renforcer leur contrôle. Mais écrit Bruno Poncelet, « alors que les responsabilités des banques et des milieux financiers sont largement engagées (…) la Commission européenne ne vit pourtant aucun problème à accueillir une majorité d’experts issus de ces milieux bancaires pour l’assister dans ses réflexions ! » (p. 130).

Les mesures envisagées par le gouvernement belge en fonction de la dette publique —qui a grimpé suite à tout cela, évidemment— n’étonnent pas (les choses étant ce qu’elles sont) : coupes drastiques dans le budget des chemins de fer, de la santé, des institutions culturelles restées nationales, de la recherche scientifique, de la politique d’accueil des réfugiés, modération salariale, allongement du temps de travail sur la vie (pensions à 67 ans), non augmentation des salaires en fonction de l’indice des prix, mise au travail des chômeurs etc. Par contre, comme c’en est l’habitude lorsque l’on met en place des politiques d’austérité (ou même autrement !), on allège le montant des cotisations patronales à la Sécurité sociale alors qu’elles ne font que diminuer depuis quinze ans. En 2000 on les a abaissées de 2, 5 milliards d’€, en 2001 de 3,4 milliards etc. Or on peut prouver que, contrairement à ce que disent les patrons et le gouvernement, ces réductions des charges sur le travail ne créent aucun emploi (consulter simplement le § Des diminutions de charges sociales contestables).

Dans tous les mouvements d’ampleur dans l’histoire, on a toujours constaté que ceux-ci n’étaient pas menés par les couches sociales les plus défavorisées parmi les dominés, mais par ceux qui, l’étant le moins, peuvent encore puiser en eux les ressources pour la résistance. La Wallonie n’est pas parmi les régions d’Europe les plus touchées. Elle est au cœur de l’Europe. Il y a là une chance pour que s’amorce une résistance. D’ailleurs les titres de la presse française et hollandaise disent leur étonnement devant le mouvement de grève. Mais si, comme on en prête l’intention ou l’espoir aux syndicats, les grèves font chuter le gouvernement, il y aurait là une sorte de précédent, la grève étant sans doute un moyen de lutte démocratique plus efficace que les référendums dont depuis longtemps les résultats négatifs pour l’Union européenne ne sont pris en compte nulle part [1]. Et même, ne l’ont jamais été.


[1Les résultats positifs sont évidemment respectés puisque dans ce cas le peuple vote « bien ».

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