«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Gouverner par le chaos

Les riches et les pauvres vivent encore de manière trop entrelacée et imbriquée, trop solidaire, d’où l’attaque massive de tout ce qui est facteur d’égalité, services publics, États-nations, afin de tout privatiser et de morceler la société en fonction du capital de chacun.

jeudi 22 mars 2012

NB : interview commandée par le magazine Nexus, puis refusée à la publication au motif que des coupes étaient nécessaires et que les auteurs s’y sont refusé.

1. Pouvez-vous nous expliquer la genèse de cet essai et le choix de l’anonymat ?

Comme beaucoup de monde, j’ai été frappé par ce que l’on a appelé l’affaire de Tarnac. Pour rappel, fin 2008, une dizaine de jeunes gens vivant essentiellement dans le village corrézien de Tarnac se fait arrêter de manière extrêmement brutale et médiatique par la police et les brigades de l’anti-terrorisme avec comme chef d’inculpation le sabotage de voies ferrées de Trains à Grande Vitesse. Le nom de Julien Coupat ressort particulièrement car il est supposé être le cerveau de ce groupe appartenant à l’ultra gauche et auteur d’un ouvrage intitulé L’insurrection qui vient, rédigé sous le prête-nom de « Comité invisible » et qui annoncerait les actes de terrorisme à venir.

Cette publication d’inspiration plutôt situationniste fait suite à d’autres, notamment celles du groupe Tiqqun, dont la plus connue est la fameuse « théorie de la Jeune-Fille » (jeunisme et féminisme comme outils de contrôle social). Ayant circulé moi-même pendant des années dans les milieux d’extrême gauche, d’abord à l’université de Paris 8 (Vincennes/Saint-Denis) où j’ai fait mes études, puis dans les squats et les réseaux anarcho-autonomes-libertaires, pour finir par l’action syndicaliste sur mon lieu de travail, il m’est arrivé à plusieurs reprises, dans des soirées ou des réunions, de croiser la route de certains membres de cette nébuleuse intellectuelle et militante. Quelle ne fut pas ma surprise quand je les ai vus placés au cœur de l’attention médiatique, et en plus de cette façon ! Même si je n’ai jamais été un de leurs amis proches, j’ai senti le vent du boulet passer, car nous fréquentions les mêmes cercles. Je n’ai pas pu m’empêcher de me sentir concerné par ce qui leur arrivait et j’ai donc commencé à suivre systématiquement tout ce qui touchait à cette affaire.

Dans la même période, quelqu’un m’avait demandé de faire une conférence sur l’ingénierie sociale, thème sur lequel je travaillais depuis un certain temps. Quand il a commencé à apparaître que ce groupe de Tarnac n’était qu’un bouc émissaire, les dégradations de voies ferrées ayant été revendiquées par des écologistes allemands, je me suis mis à rédiger un texte qui associerait les deux thèmes qui m’occupaient. Après l’annulation du projet de conférence, je suis parti sur l’écriture d’un article assez long, qui a rapidement atteint la taille d’un opuscule. N’ayant pas encore d’éditeur à l’époque, je l’ai mis directement sur Internet, avec le titre « Ingénierie sociale et mondialisation ». Par solidarité et hommage envers ce groupe de Tarnac, j’ai repris le prête-nom d’auteur de « Comité invisible », ce qui a attiré l’attention de quelques personnes, dont Aude Lancelin, qui en a fait un article dans Le Nouvel Observateur. Quand les éditions Max Milo l’ont publié dans une version revue et augmentée, nous avons demandé à Éric Hazan, l’éditeur du premier Comité invisible, s’il acceptait de nous accorder la franchise, et il a refusé. D’où la publication sous anonymat, car l’identité des auteurs n’a pas d’importance, seul compte le texte, que j’ai écrit comme un manuel d’introduction à quelque chose de méconnu, pas pour attirer l’attention sur moi.

2. Gouverner par le chaos porte pour sous-titre « Ingénierie sociale et mondialisation ». Qu’est-ce que l’ingénierie sociale ? En quoi est-elle liée à la mondialisation ?

En un mot, l’ingénierie sociale, le social engineering, consiste à considérer le fait social comme un objet. Normalement, le fait social est considéré comme subjectif. Un groupe social est constitué par des sujets individuels, qui, ensemble se mettent à constituer un sujet collectif. Ça, c’est l’approche classique, qui induit un rapport d’interlocution, puisqu’on est dans des rapports intersubjectifs, de sujets à sujets. Ces rapports d’interlocution sont médiatisés par le langage (du moins par un code) et peuvent être pacifiques, belliqueux, neutres, ou de toute autre nature. Dans tous les cas, on s’adresse la parole, oralement ou par écrit, voire on s’apostrophe, on s’engueule ou on se menace, mais on reste des « sujets parlants », comme dit la psychanalyse. En un mot, je produis des signes et j’attends qu’on me réponde.

À l’opposé, dans une approche d’ingénierie, la sphère du sujet parlant est littéralement zappée. Tout est dé-subjectivé. Ici, on ne se parle plus. Autrui n’est donc plus l’adresse d’une interlocution mais l’objet d’une gestion, d’un contrôle, d’un management. Les idées, les émotions, les vécus, tout est objectivé. Autrui, mais aussi soi-même, peuvent alors être décrits comme des objets « en chantier », c’est-à-dire à reconfigurer, à reformater, à réinitialiser, un peu comme en informatique, en génétique ou dans le BTP, d’où l’appellation d’ingénierie, qui n’est même pas métaphorique. Il s’agit bel et bien de « faire des travaux » sur la subjectivité, de recombiner les parties, etc. Cette mécanisation de l’humain vient directement de l’approche cybernétique. Quelque part, c’est le mépris maximum pour le vivant. En même temps, c’est le type de relation à autrui que l’Occident libéral-libertaire essaie de normaliser sous le concept de « mondialisation » : relation instrumentale, de soi à soi, ou de soi à autrui.

Compte tenu que sur un chantier il est souvent moins coûteux de tout casser et de tout reconstruire à neuf que de modifier l’ancien, on voit où cela peut mener dans les sociétés humaines. Cela revient à normaliser un rapport à autrui complètement psychopathe. 1) Le sujet est un objet, 2) je peux le détruire pour un bien supérieur (ou que j’estime tel). Je sais qu’il existe en France un diplôme d’ingénierie sociale pour les gens qui veulent travailler dans le social. Mais justement, le vrai travail social est aux antipodes de l’esprit de l’ingénierie et consiste à réinjecter du langage, de l’interlocution, du sujet parlant, donc du respect, dans les couches populaires. À mon humble avis, le nom de ce diplôme devrait être changé.

3. Qui sont, aujourd’hui, les principaux ingénieurs sociaux ?

On pourrait reformuler : qui, aujourd’hui, considère autrui comme un objet ? Je cite pas mal de noms dans mon bouquin. Ils se répartissent en catégories. Globalement, il faut distinguer :

1) les « petites mains », qui font de l’ingénierie sociale au quotidien dans leur travail et qui sont souvent des idiots utiles du système, tous ces gens qui travaillent dans le consulting, le management, le marketing, le business, la stratégie militaire, le Renseignement, l’informatique de haut niveau (intelligence artificielle, cryptologie), la robotique, la sécurité des systèmes, etc. ;

2) les « concepteurs », qui sont souvent des esprits très brillants, plus ou moins conscients du danger de leurs recherches, les Norbert Wiener, Kurt Lewin, Pavlov, Skinner, Albert Bandura et autres Gregory Bateson ;

3) les « salauds », eux-mêmes subdivisés en deux sous-catégories : les financiers dans la haute banque, avec leur projet de gouvernement mondial, écrit noir sur blanc et assumé en toutes lettres par un David Rockefeller dans ses Mémoires  ; et les planificateurs tels que Edward Bernays (et la « com’ »), Milton Friedman (et la stratégie du choc), Zbigniew Brzezinski (et le tittytainement) ou Georges Soros (et les révolutions colorées).

Quant au corpus bibliographique, il est assez vaste et n’est pas toujours perçu comme procédant d’une même inspiration. On peut citer quelques célèbres textes aux origines douteuses, ce qui n’a à ce stade aucune importance car c’est la méthodologie qu’il faut retenir : Les Protocoles des Sages de Sion, ainsi que Armes silencieuses pour guerres tranquilles, voire le plan Pike-Mazini ; ensuite, tout ce qui tourne autour de la guerre cognitive/guerre psychologique/guerre culturelle (Gramsci, la mémétique) ; les publications de l’École de Guerre Économique fondée par Christian Harbulot ; les recherches de l’historien de la publicité Stuart Ewen, notamment son ouvrage Consciences sous influence qui synthétise beaucoup de données.

Deux textes récents définissent également des programmes : le mémo révélé par Wikileaks de Charles Rivkin, ambassadeur des USA en France, qui ambitionne de reformater la culture française dans un sens plus américanophile en s’appuyant sur les minorités, et l’étude pour la RAND Corporation de la féministe Cheryl Benard, Civil democratic Islam. Partners resources and strategies, qui vise à adapter l’Islam à la modernité libérale occidentale.

4. Politique et manipulation ne sont-elles pas traditionnellement liées ? L’ingénierie sociale possède-t-elle une spécificité, un caractère de nouveauté ?

Du point de vue de la morale, la politique s’adresse à des sujets que l’on cherche à convaincre en s’adressant à leur raison. Mais du point de vue de la Realpolitik, c’est plutôt la manipulation qui l’emporte, et depuis longtemps effectivement. Ensuite, on peut manipuler un corps social de deux façons : une façon « conservatrice », à la Platon ou à la Machiavel, et une façon « progressiste », à la Joseph Goebbels ou à la Bernard-Henri Lévy. Autrement dit, il y a deux manières de faire du contrôle social : par la construction d’un ordre conservateur simple, ou par la construction d’un ordre à partir du chaos. L’ordre conservateur construit et impose un ordre unique, le même pour tout le monde, auquel on peut s’opposer de l’extérieur.

En revanche, l’ordre à partir du chaos, l’ordre progressiste, détruit pour construire, il impose son ordre en semant le désordre au préalable. C’est la différence entre contrôle social simple et ingénierie sociale : la même chose pour tout le monde, ou alors deux poids et deux mesures. En effet, dans un cadre d’ingénierie, je ne dois pas être moi-même affecté par la déstabilisation que je provoque, au risque de ne plus pouvoir la provoquer. Je dois donc réussir à me dissocier, à me désolidariser, à me distancier de l’objet social que je déstabilise. L’opération de calcul de ce découplage a pour nom « shock testing », test de choc. C’est le complément organique de la stratégie du choc du capitalisme, dont la méthodologie doit veiller à faire en sorte que les chocs provoqués n’affectent pas en retour ceux qui les provoquent. Luis de Miranda, dans L’art d’être libre au temps des automates, évoque ce sujet assez confidentiel. Je vais tenter d’en résumer les grandes lignes.

Quand l’ordre s’impose à tout le monde et se répète à l’identique au fil du temps, c’est le signe que l’on se trouve dans un système de société traditionnel, conservateur. Mais quand mon ordre et ma puissance s’appuient nécessairement sur la déstabilisation d’autrui, c’est le signe qu’on est entré dans le mode de fonctionnement du capitalisme, où les riches ne peuvent s’enrichir qu’en appauvrissant les pauvres et en semant le chaos dans leur mode de vie. Pour faire mieux accepter le chaos et la déstabilisation aux populations, on a appelé ça du « progressisme ».

Dans le vocabulaire du management, c’est de la « conduite du changement », ou changement dirigé. L’ingénierie sociale est le mode de contrôle social spécifique du capitalisme, qui consiste donc à dissocier le système en lui appliquant des boucles de feed-back positif. Pour revenir aux mécanismes de feed-back de la cybernétique appliqués à la société, on a l’opposition entre ce que l’on appelle les « boucles négatives », qui homogénéisent et égalisent le système avec un effet de thermostat régulateur qui oriente vers une moyenne, et les « boucles positives » qui découplent le système en accusant les différences. C’est cette accentuation des différences aboutissant à une dissociation croissante des classes sociales qui est aujourd’hui recherchée.

Ce travail perpétuel de désolidarisation intentionnelle de l’oligarchie vis-à-vis du peuple, Bourdieu l’a appelée « la distinction ». Son analyse est poursuivie par les Pinçon-Charlot. De nos jours, cette distinction passe par la création d’espaces de vie physiquement dissociés, en édifiant des apartheids de toutes sortes, mentaux ou physiques, comme le mur que les Israéliens dressent en Palestine, ou les gated communities, ghettos de riches protégés par des milices privées et qui fleurissent dans de nombreux pays.

L’étude de ces procédures d’ingénierie sociale permet de comprendre pourquoi il n’y aura pas d’effondrement économique global à la « Mad Max », c’est-à-dire hors de contrôle et qui impacterait toutes les classes sociales, pas plus en France qu’en Suisse, d’ailleurs. Pour en rester à ces deux pays, la France permet d’envahir militairement d’autres pays (Afghanistan, Côte d’Ivoire, Libye) et la Suisse est une place forte de la finance cosmopolite en Europe. Le tourisme de luxe est également très développé dans ces deux pays. Pourquoi voulez-vous que l’oligarchie se mette à casser ses jouets ? Les pays sont des outils, des instruments, et les diverses crises actuelles sont toutes provoquées et sous contrôle.

Un effondrement global impacterait aussi la qualité de vie de trop nombreux riches, et ce n’est pas le but de la manœuvre. Les dominants du système ne détruiront le système que dans la mesure où ils ne seront pas touchés en retour. Ils ne sont pas masochistes et ne vont pas se mettre à scier la branche sur laquelle ils sont assis. Ce qu’ils veulent, c’est purger le système de leurs adversaires mais sans être affectés eux-mêmes, donc sans détruire intégralement le système, du moins dans un premier temps, car ils appliqueront la politique de la terre brûlée s’ils voient qu’ils ont perdu.

Pour éviter d’en arriver là, le processus de découplage des classes sociales piloté par l’oligarchie doit se faire sans heurt et sans risque pour elle. Cette atténuation des conséquences se modélise précisément en termes de shock testing par l’application du calcul balistique aux circuits socioéconomiques afin de répondre à la question : comment minimiser le choc en retour dans une partie du système qui inflige un impact à une autre partie du système ?

La cybernétique a été inventée entre autres pour calculer et minimiser le choc en retour et l’effet de recul subis par un véhicule ou un canon au moment d’un tir de missile. Les résultats des tirs de projectiles ont été ensuite transposés dans une sorte de balistique sociale, inscrite dans un vrai programme de calcul des impacts. En effet, à tout choc infligé, il y a un choc en retour, c’est une loi universelle. Quand on inflige un coup à autrui, il y a toujours le contrecoup. En termes balistiques : l’effet de recul.

L’oligarchie essaie toujours de s’affranchir des limites et des conditionnements universels, ce qui l’a conduite à se poser la question : comment frapper autrui sans se faire mal soi-même ? Comment détruire l’ennemi sans conséquences pour soi ? Comment réduire le choc en retour quand je provoque une crise ? Comment faire pour qu’il n’y ait aucun coût à infliger des coups ? En termes hindouistes, comment supprimer tout karma ? En termes monothéistes, comment abolir toute culpabilité ? En termes orwelliens, comment s’extraire de la décence commune ? En termes psychanalytiques, comment abolir tout surmoi, toute vergogne, toute empathie, tout scrupule, et devenir un parfait sociopathe pervers ? En clair : comment les riches vont-ils s’y prendre pour éliminer physiquement les pauvres sans que cela ne provoque trop de remous, révoltes, révolutions, insurrections, donc une instabilité trop forte du système global dans lequel ils vivent aussi ? Pour l’oligarchie, la mixité sociale reste l’ennemi numéro 1.

Afin de réduire ces effets de choc en retour, il faut donc déjà dissocier physiquement les circuits des flux de valeurs économiques et symboliques, les infrastructures matérielles (eau, gaz, électricité, transports, alimentation, éducation, etc.), ainsi que les populations elles-mêmes en les faisant vivre dans des espaces différenciés, avec des quartiers de riches et des quartiers de pauvres. Cette désolidarisation existe déjà, mais pas encore suffisamment. Les riches et les pauvres vivent encore de manière trop entrelacée et imbriquée, trop solidaire, d’où l’attaque massive de tout ce qui est facteur d’égalité, services publics, États-nations, afin de tout privatiser et de morceler la société en fonction du capital de chacun. (ns)

Ce patient travail de découplage des parties a besoin de normaliser les chocs afin que le peuple accepte de souffrir. Des laboratoires de sociologie travaillent notamment sur la notion d’« acceptabilité du risque », ou comment faire accepter le risque aux populations ? On peut, par exemple, communiquer sur « les excès » du principe de précaution, comme le font Jean de Kervasdoué dans La peur est au-dessus de nos moyens. Pour en finir avec le principe de précaution, ou Alain Madelin dans divers éditoriaux. Le principe de précaution et son arsenal juridique sont des problèmes pour l’oligarchie car ils protègent le peuple contre les risques qu’elle veut lui faire courir. Le principe de précaution, comme tout dispositif légal, induit une certaine rigidité qui fait obstacle à la flexibilité libérale et à la « société liquide » (Zygmunt Bauman) que le Pouvoir cherche à normaliser. Ce principe fait donc obstacle à une docilité totale, à l’instrumentalisation complète et à la réduction du peuple à un objet complètement plastique. On remarquera que cette acceptation du risque est elle-même toujours découplée. Les producteurs d’OGM ou de pesticides chimiques mangent bio, comme l’ont prouvé des activistes américains en fouillant leurs poubelles. Et quand il était premier ministre, Tony Blair voulait faire interdire des compléments alimentaires que lui-même et ses enfants utilisaient.

5. Quelles sont ses méthodes ? Aidée par les découvertes scientifiques – notamment cybernétique et psychologie sociale – l’ingénierie sociale, arme du pouvoir, sait anticiper sur nos réactions, écrivez-vous. Cela peut même aller jusqu’à les provoquer. Pourriez-vous développer ?

On peut effectivement programmer des algorithmes comportementaux. Comment ? Pour l’espèce humaine, la structure élémentaire de la perception du monde est un rapport de dualité. Pour que nous percevions un monde qui fasse sens, quel que soit son contenu, il faut percevoir une structure d’opposition entre au moins deux choses : intérieur/extérieur, yin/yang, papa/maman, jour/nuit, Bien/Mal, ami/ennemi, etc. L’astuce du management des perceptions consiste à produire, non pas un discours auquel on peut s’opposer, mais d’emblée les deux discours situés aux deux pôles de la dualité, afin de mettre en scène une pseudo opposition complète, un faux débat, ce qui permet de prendre le contrôle complet du monde de quelqu’un. À ce stade, on est déjà au-delà de la simple description scientifique des réactions et des comportements, on passe à leur conditionnement.

Le socle théorique de l’ingénierie sociale est fourni par les sciences humaines et sociales, et plus particulièrement les approches comportementales ou inspirées des sciences naturelles. La grosse différence avec ces sciences vient de ce que l’on ne se contente pas de décrire les choses, on intervient dessus, on les modifie. C’est ce que l’on appelle aussi une « logique proactive ». Afin d’anticiper sur les comportements populaires et de les garder sous contrôle, il faut aller plus loin que la simple observation et le recueil d’informations, en un mot le renseignement ; il faut aller jusqu’à provoquer ces comportements, y compris les comportements d’opposition, critiques et contradictoires. Cette démarche proactive est celle de la communauté du Renseignement, en particulier depuis les années 1950 et le programme Cointelpro (Counter Intelligence Program), élaboré aux États-Unis dans le cadre du maccartisme et de la chasse aux sorcières anti-communiste. Les services secrets américains (FBI, CIA) ont ainsi consciemment créé pour la jeunesse une contre-culture beatnick et hippie totalement inoffensive, à base d’expressionisme abstrait (Pollock, De Kooning), de « bougisme » (Kerouac), d’art pop psychédélique et de produits stupéfiants incapacitants, comme un circuit de dérivation hors de l’institution du potentiel de subversion autrement plus dangereux que représentait le communisme orthodoxe, qui était situé, lui, au cœur de l’institution.

La même méthodologie est employée de nos jours, avec les Indignés, par exemple. Il y a évidemment des gens sincères dans ce mouvement, mais ils se font manipuler. Le Système cherche à éliminer toute incertitude, toute critique ; pour ce faire, il crée lui-même une pseudo incertitude et une pseudo critique, lesquelles seront surmédiatisées afin de monopoliser l’attention et d’attirer les énergies potentiellement critiques dans une visibilité hors système qui les neutralise. En termes hégéliens, la thèse produit elle-même son antithèse ; de la sorte, la thèse est sûre de garder le contrôle de sa propre contradiction antithétique ; elle est donc sûre de ne jamais être contredite fondamentalement, seulement à la marge, et de garder le contrôle tout court.

Le Pouvoir en vient donc à organiser lui-même sa propre contestation. Il met en scène de la pseudo incertitude, avec des faux terroristes (Tarnac, 11 Septembre, etc.) et des faux mouvements d’opposition. Par exemple, en France, le Ministère de l’Intérieur ne se contente pas d’infiltrer les milieux gauchistes, il organise lui-même les grèves et les manifestations au moyen de ses indicateurs et agents doubles (naguère trotskistes, aujourd’hui plutôt libertaires). Depuis les grandes grèves de 1995 et le « Plus jamais ça ! » de Juppé, de gros moyens ont été déployés. Toute l’extrême gauche, que je connais bien, est aujourd’hui complètement sous influence, noyautée et infiltrée par la police. J’en ai eu des preuves au fil du temps. On en voit la conséquence dans l’inefficacité totale du syndicalisme révolutionnaire, qui a complètement cédé sa place au syndicalisme de cogestion réformiste.

Le seul type de grève vraiment efficace serait une grève pendant laquelle on ne perd pas d’argent. On peut ainsi la poursuivre indéfiniment. C’est une « grève durable », ce qu’on appelle généralement une grève du zèle. On vient au travail, mais on ne fait rien, ou presque, et surtout on organise collectivement cette absence de travail, évidemment sans préavis de grève ni aucune déclaration officielle. Ce ne serait guère que de la désobéissance civile de bon aloi. Arriver à cette conclusion et commencer à la mettre en pratique est juste du bon sens, mais tout est fait au niveau des directions syndicales pour qu’on n’y arrive jamais.

Cette pro-activité du Renseignement va au-delà de l’organisation de grèves inefficaces et de manifs purement carnavalesques, et même au-delà de l’organisation artificielle d’émeutes en banlieue au moyen de racailles payées en barrettes de shit par les flics pour les aider à compléter leurs propres effectifs de casseurs en civil (ou « appariteurs »), cela touche aussi les idées, avec la diffusion de virus mentaux incapacitants conçus à l’image du système, tels que la théorie du genre, nouvelle mouture du féminisme d’antan mais en plus hystérique encore, à la sauce « girl power » et « gay friendly ». Le résultat est devant nous : il n’y a plus de différence aujourd’hui entre la gauche et les Spice Girls. Hollande, Cohn-Bendit, Besancenot et Lady Gaga : même combat !

Dans la continuité, j’observe aussi depuis des années un gros travail de fond accompli pour que l’extrême gauche devienne pro-israélienne. On part de loin et cela semble improbable mais le retournement s’opère petit à petit. Comment s’y prennent les agents d’influence ? On évite soigneusement de se mettre à militer explicitement CONTRE la cause palestinienne, cela paraîtrait louche, et à raison, mais en revanche on se met à militer à fond POUR la cause des homos et des transsexuels. Il faut qu’en cas de radicalisation des tensions, si l’extrême gauche est sommée de choisir un camp définitif entre les combattants barbus du Hezbollah et la gay-pride de Tel-Aviv, ce soit la seconde qui l’emporte parce qu’elle aura été rendue plus familière. Sur tous ces sujets, on lira avec fruit Frédéric Charpier, La CIA en France : 60 ans d’ingérence dans les affaires françaises, ou l’article de Christian Bouchet, « À l’extrême gauche de l’oncle Sam ».

Cela dit, l’extrême droite n’est pas en reste, question noyautage et infiltration, comme le prouve l’obsession « identitaire », inventée dans les think-tanks du Pouvoir pour remplacer le « communautarisme » devenu péjoratif avec le temps. Aujourd’hui, l’ingénierie sociale s’appuie beaucoup sur la question « identitaire », de gauche comme de droite, notamment par la production de rivalités identitaires dans les classes populaires afin de les morceler, d’empêcher leur organisation et de « diviser pour régner ». Il y a une théorie identitaire de gauche, avec les questions de genre et de sexe, et une théorie identitaire de droite, avec les questions de race et de culture. Pendant qu’on perd du temps avec ces questions-là dans des débats « pour ou contre » surmédiatisés et complètement oiseux, les questions socioéconomiques sérieuses ne sont pas abordées et le Pouvoir continue d’avancer ses pions. Les bonnes vieilles ficelles sont usées jusqu’à la corde mais fonctionnent toujours, cela ne cesse de m’étonner.

En effet, depuis la nuit des temps, la guerre cognitive menée par le Pouvoir contre le peuple consiste toujours : 1) à essentialiser les petites différences identitaires pour les dresser les unes contre les autres, 2) à coloniser son « temps de cerveau disponible » avec du bruit informationnel et des questions anecdotiques ou secondaires comme leurres de diversion à ce qui est important. La question des identités est au cœur du lien social, évidemment, comme le montrent les sciences humaines, mais ces identités ne définissent votre destin que dans les systèmes pré-capitalistes ; quand c’est votre compte en banque qui définit vos conditions de vie réelles, donc tout ce qui vous arrivera dans la vie, il est illégitime d’en parler autant. Pour approfondir le sujet, je renvoie le lecteur à l’article « Les rivalités identitaires comme instrument de contrôle social », publié dans le collectif Le 11 Septembre n’a pas eu lieu…, aux éditions Le Retour aux sources.

Cela dit, il y a encore pire que de recevoir l’étiquette de facho, qui est bien commode et rassurante finalement, car les rôles sont clairement définis. D’ailleurs, à ce propos, un contact m’a attesté que la campagne sur le thème de l’antifascisme (les anti-fa, Ras l’front, « Conspis hors de nos villes », etc.) relancée récemment dans les milieux d’extrême gauche a été en fait élaborée depuis un brainstorming commun de la DCRI (les ex-RG) et du journal Le Monde pour tenter de dénigrer toute critique trop appuyée du système.

Déjà, son mode d’apparition met la puce à l’oreille, car il est beaucoup trop concerté et discipliné pour être une émergence spontanée de l’extrême gauche (laquelle est trop individualiste et désorganisée pour se trouver en état de lancer ce genre de campagne), avec tous ses éléments de langage préfabriqués et livrés « clé en mains » : accusation de « confusionnisme » droite/gauche quand on veut faire la synthèse du meilleur (façon CNR ou Soral) ; accusation des gouvernements « autoritaires » et « populistes », de Chavez à Poutine, pour dissuader de les prendre comme modèles ; accusations en vrac d’antisémitisme, de misogynie, d’homophobie ou de théorie du complot, etc. Bref, le pseudo débat entre les fachos et les gauchos est une routine de contrôle social sans risque et bien huilée, entièrement fondée sur la vieille technique bien connue de « disqualification avant débat », qui consiste à attaquer l’auteur du message pour éviter d’avoir à examiner la pertinence intrinsèque du message.

Maintenant, si vous voulez vraiment mettre les gens mal à l’aise dans un dîner en ville, faites un tour de table en demandant à chacun combien il gagne, puis orientez la discussion sur les différences de revenus et de capital, les clivages et les hiérarchies que cela induit en termes de qualité de vie, voire d’espérance de vie, et est-ce que c’est bien mérité ?! Vous verrez le résultat. J’ai déjà testé, ambiance marécageuse ou électrique assurée (c’est selon). C’est encore pire que de passer pour le facho de service car vous ne correspondez à aucun rôle prédéfini.

6. Dès lors, comment éviter le piège du contrôle ?

Justement, en ne rentrant dans aucun rôle prédéfini. Le principe de la « gestion de risques », qui est une branche de notre étude, consiste à réduire l’incertitude, en créant de la fausse incertitude si nécessaire. Il faut donc réinjecter de la vraie incertitude dans le système. Réinjecter de la vraie contradiction. Comment être sûr que c’est de la vraie contradiction ? Comment être sûr que je ne suis pas une antithèse générée de manière proactive, une fausse contradiction ? La seule solution consiste à s’extraire totalement du système thèse/antithèse. N’être la contradiction de rien. N’être l’antithèse de rien. Comment ? Ne pas se situer dans des rapports « pour ou contre » quoi que ce soit. Pour cela, il faut apprendre à méta-communiquer : quand je suis face à un débat, « pour » ou « contre » quelque chose, ne pas prendre parti mais monter à l’échelle logique supérieure pour découvrir le tronc commun des thèses contradictoires en présence.

En général, le « pour » et le « contre » possèdent un présupposé commun, qui est au moins la pertinence du débat en question. Puis, s’extraire de ce tronc commun également. À ce moment-là, on sort d’un débat d’idées pour aller voir la structure de ce débat d’idées et si cette structure correspond à quelque chose dans les faits. Questionner l’origine du débat plutôt que de rentrer dedans. On fait alors de l’analyse de systèmes (systémique et cybernétique), ou de l’analyse de modèles, dont l’ossature obéit à la théorie mathématique des ensembles : les systèmes se chevauchent ou s’emboîtent les uns dans les autres et il y a des systèmes de systèmes, toujours plus intégrateurs, qui permettent de dégager la structure des structures, etc. C’est aussi la logique du Concept et de l’Esprit, qui consiste à subsumer toujours plus.

Cette procédure de méta-communication permanente sur les idées doit en outre être confrontée à des faits. La base à laquelle nous revenons toujours doit être neutre sur le plan des idées : sortir du jeu des contradictions et des antithèses pour penser les choses uniquement au regard des faits concrets. Les faits, rien que les faits, tous les faits. Ça, c’est totalement irrécupérable. La subversion maximum, à jamais irrécupérable, c’est juste la bonne vieille méthode scientifique expérimentale : des raisonnements logiques appuyés sur des faits concrets.

Attention, pas de malentendu, je ne parle pas de scientisme ou de positivisme. Je parle d’une attitude simplement non idéologique face au monde, c’est-à-dire avec le moins d’idées possible. Je me méfie comme de la peste des idées et des systèmes d’idées (les idéologies). Les idées et les théories, on ne peut pas s’en passer totalement, mais il faut toujours garder présent à l’esprit que ce ne sont que des hypothèses, plus ou moins cohérentes et consistantes, mais des hypothèses seulement. Les idées et les hypothèses doivent toujours être soumises à l’autorité des faits bruts, l’autorité du Réel, la seule autorité que je reconnaisse, pour ma part. (À une époque, je voulais lancer un mouvement baptisé « La Communauté du Réel », d’après l’article sur la reality-based community de Ron Suskind, mais l’initiative est restée foireuse, faute de temps et de moyens.)

Le Réel, c’est la manière dont les choses sont, indépendamment de ce que l’on voudrait qu’elles soient. Autres définitions du Réel, celles de la topologie lacanienne : « Ce qui revient toujours à la même place », « Ce qui ne se contrôle pas ». Je milite donc en faveur d’un empirisme intégral, un « factualisme » avec le moins d’idées possibles, car ce sont les idées et les idéologies qui se manipulent, qui se mettent en scène dans des débats « pour ou contre ». Il faut donc savoir rester « trivial » au sens épistémologique, c’est-à-dire au ras des pâquerettes, et sans idées préconçues. Je défends donc une méthode vide, sans contenu, sans idées, ce qui réduit considérablement les risques d’être manipulé. Cette vision de la méthode scientifique, composée d’une méta-communication sur les systèmes, c’est-à-dire sur nos formes mentales, associée à un retour constant à la trivialité factuelle, est également assez proche du bouddhisme zen. Pour tout dire, c’est juste du « bon sens ».

7. La désinformation, expliquez-vous, passe notamment par les glissements sémantiques via la promotion de nouveaux mots à des fins de propagande. Qu’en est-il ?

Pour le Pouvoir, la manipulation du langage en général est essentielle car c’est de cette façon-là qu’il construit une réalité. Je disais au début de l’interview que dans un cadre d’ingénierie, on ne se parle plus. Pour être plus précis, on peut continuer de se parler « en apparence », mais c’est du pseudo langage, de la langue de bois ou de coton, du langage qui n’est plus indexé sur le Réel. Les grands totalitarismes du 20ème siècle ont fait avancer l’art de la déréalisation au moyen du langage jusqu’à une extrême sophistication. Orwell a tout dit avec son concept de Novlangue, mais on le complétera judicieusement par les ouvrages de Victor Klemperer, Éric Hazan et Christian Salmon.

Pourquoi le storytelling marche-t-il aussi bien ? Comment se fait-il que nous soyons sensibles à ce point aux histoires qu’on nous raconte et que ces narrations souvent fictives pèsent malgré tout d’un tel poids dans nos vies et sur la marche du monde ? Cela vient du fait que l’homo sapiens n’est jamais en contact direct avec le réel brut. Nous n’avons accès au réel que par l’intermédiaire d’une construction sémantique, langagière, qui fournit la représentation, la carte du territoire dans lequel nous subsistons. Cette carte, c’est l’ensemble de ce que nous savons sur le monde, c’est la grille de lecture culturelle que nous apprenons et perfectionnons depuis la naissance et sans laquelle nous ne pourrions survivre. Pour plus d’explications sur ces affaires de sémiotique appliquée à la psychogenèse, on se reportera aux recherches de Dany-Robert Dufour, notamment dans On achève bien les hommes. Je vais essayer de résumer.

Tout part du fait que l’espèce humaine est néotène, c’est-à-dire prématurée. L’héritage génétique seul n’est rien, il a besoin d’être activé par de la fiction. Dans une vie d’Homme, la fiction représente une part plus importante que le Réel. La mise en fiction du vécu humain est inscrite dans notre condition de sujets parlants. En fait, tout ce qui fait Sens relève peu ou prou de la fiction. Cela inclut tous les grands récits identitaires et communautaires, tous les grands mythes historiques, religieux, politiques, mémoriels, et pas seulement ceux dont la censure interdit le questionnement depuis quelques années. Pour comprendre cela, il faut examiner les mécanismes de l’acquisition du langage, puisqu’il n’y a pas de production de sens sans un code, sans un véhicule langagier. À la naissance, sur un plan strictement génétique, le bébé est capable de produire tous les sons. Or, aucune langue humaine ne contient tous les sons. Pour entrer dans une langue et commencer à échanger du sens, le bébé doit donc apprendre à inhiber certaines potentialités génétiques, certaines potentialités réelles et naturelles, au bénéfice du renforcement d’autres potentialités génétiques. L’entrée dans le langage, l’entrée dans le sens, suppose donc une négation sélective au sein de l’héritage génétique, dans l’éventail des potentialités qui nous sont léguées, ce qui constitue une sorte de dénaturation.

La nature est trop riche, l’entrée dans la culture et le sens en constitue une réduction et une orientation spécifique, aux dépens d’une autre orientation. Cette réduction, ou limitation, ou dénaturation, ou information (au sens de mise en forme) du matériel génétique inné, correspond aussi au mécanisme de la socialisation. L’apprentissage social, l’acquis post-natal, l’éducation, la culture, en un mot la « compétence langagière », imposent des limites et inhibent sélectivement l’héritage naturel, qui sans cette influence extérieure reste anarchique, amorphe, non-structuré, « lettre morte ». C’est cette information inhibitrice qui donne du Sens. Chez les humains, l’héritage génétique tout seul ne conduit qu’à l’autisme et à une absence handicapante de socialisation. La socialisation langagière et sémantique constitue donc en elle-même une déréalisation : le vécu natif, originel, génétique, du Réel brut naturel n’est pas pris en bloc, il n’est pas respecté dans son intégrité totale, on n’en retient que certaines parties, mais ce mécanisme sélectif passe inaperçu et la « partie », la construction sélective, est prise pour le « tout ».

En effet, pour que le code culturel au moyen duquel nous communiquons soit crédible et fonctionnel, il doit reposer sur le postulat illusoire de son adéquation pleine et entière au Réel : oublier que c’est une convention pour se mettre à croire que c’est un absolu. Si je commence à douter du langage que j’utilise, c’est non seulement ma capacité au lien social qui s’effondre, mais encore tout forme de « sens de la vie » (processus de la psychose). Pour entrer dans l’univers du Sens, dans l’univers des symboles et des codes langagiers, il faut donc nier sélectivement le Réel tout en croyant qu’on le respecte. Pour continuer à utiliser la carte, il faut croire qu’elle correspond au territoire.

8. Pourquoi conclure par « L’Appel des résistants » ? Stéphane Hessel n’a-t-il pas, comme le rappelle Jean-Claude Michéa dans Le complexe d’Orphée, fourni plusieurs membres à la Commission trilatérale via son club Jean Moulin ?

Stéphane Hessel n’est pas le seul signataire de cet « Appel des résistants », ils sont une quinzaine. Par ailleurs, quand j’ai écrit mon bouquin en 2008-2009, je ne savais même pas qui était Stéphane Hessel, en dehors d’un nom mêlé à d’autres au bas d’un texte. Rappelons le contexte. L’Appel des résistants, écrit en 2004, a été rédigé pour commémorer le 60ème anniversaire du Programme du Conseil national de la Résistance, écrit en 1944. Ce programme du CNR, de son vrai titre Les jours heureux, est un texte absolument extraordinaire, merveilleux, époustouflant d’intelligence et de bonté, tout le génie français est là, dans cette alliance entre gaullistes et communistes, qui vous donne la chair de poule et vous fait monter les larmes aux yeux.

À moins d’être un salaud, on ne peut qu’être d’accord avec ce texte et ressentir l’urgence d’en faire la promotion ; mais bien qu’il n’ait que la taille d’un manifeste, ses quarante pages interdisent de pouvoir le citer dans son intégralité. Je voulais néanmoins rappeler son existence et me placer sous son patronage. Faute de place, je me suis contenté de reproduire l’Appel des résistants, qui en fournit un résumé sur deux pages. En plus synthétique encore, notons que l’on retrouve également tout l’esprit du Conseil national de la Résistance dans la maxime assez géniale d’Égalité et réconciliation, le mouvement fondé par Alain Soral : « Gauche du travail, droite des valeurs ».

9. Passons au plan géopolitique. Les récents bouleversements en Italie, Grèce, la loi NDAA d’Obama peuvent-ils s’interpréter en termes d’ingénierie sociale ?

Du point de vue de l’oligarchie occidentale, dont Obama et ses conseillers sont des représentants, un monde multipolaire, un monde multiculturel, est intolérable car il n’est pas totalement sous contrôle, sous son contrôle. Un monde multipolaire rappelle à l’oligarchie le monde réel en la rappelant à certaines limites, aux frontières, à la contradiction, au fait qu’elle ne domine pas le monde entièrement. Pour l’oligarchie capitaliste, le monde doit être Un et sans frontières. Telle est sa vision de la géopolitique. Pour y parvenir, elle s’emploie donc à détruire le monde tel qu’il est pour le remplacer par le monde tel qu’elle voudrait qu’il soit.

Méthodologiquement, dans son œuvre de destruction, elle fait usage de la « stratégie du choc » et du « management de la terreur ». La Terror management theory est une branche des sciences humaines née en 1986 sous l’impulsion de trois chercheurs américains Greenberg, Pyszczynski et Solomon. Cette approche gestionnaire, rationnelle et scientifique de la terreur propose une analyse des mécanismes psychologiques et comportementaux de la peur et de la panique. Au niveau d’une ingénierie, on peut en tirer des applications permettant de répondre à certaines questions. Comment terroriser et paniquer autrui de la manière la plus efficace possible ? Comment rendre les gens complètement fous, comment les pousser au suicide ou à s’entretuer, sans que cela ne m’impacte en retour, évidemment ?

Conformément à ce que nous disions plus haut sur le langage, la représentation est parfois suffisante pour provoquer les mêmes effets que le réel. Par exemple, ce que l’on appelle communément la « dette publique » n’existe que dans le langage. Mais du fait que l’oligarchie ne pouvait pas y faire croire du jour au lendemain sans un minimum de mise en scène, il a fallu passer par le stratagème de la crise de 2007-2008, au moyen de laquelle les banques ont surendetté les États avec l’argent qui a servi à les sauver, elles. Créancières et débitrices en même temps, les banques nous font entrer dans un système circulaire d’auto-confirmation performative sans rapport avec le réel et de nature profondément hallucinatoire et psychotique.

Jean-Claude Paye est très bon pour analyser ces mécanismes de folie sociale. Si ça marche quand même, c’est uniquement parce que la police et l’armée sont là pour protéger les banquiers, qui ne sont que des types dans des bureaux (ou des châteaux), et sont donc par eux-mêmes totalement impuissants à imposer quoi que ce soit. Le pouvoir de la finance repose entièrement sur ce que l’on appelle communément le bluff, comme au Poker. D’ailleurs, on attribue à Mayer Rothschild, le fondateur de la dynastie, la remarque suivante : « Prenez l’apparence du pouvoir, et on ne tardera pas à vous le donner réellement. »

Ce qui marche pour le pouvoir fonctionne également pour le danger. La capacité à « faire croire » (au pouvoir ou au danger) est fondamentale puisque la représentation du danger provoque à peu près les mêmes effets anxiogènes que le danger réel. D’où le fait que l’anti-terrorisme, dont le Patriot act, la NDAA ou nos lois scélérates en France sont des avatars, n’ait pas besoin de vrais terroristes. D’où le fait qu’il s’en passe effectivement !

Personnellement, quand j’entends parler de « menace terroriste », je souris. Pendant des années, je suis allé à l’École militaire, située en face de la tour Eiffel à Paris, pour y écouter des colloques et des conférences sur le Renseignement, les Forces spéciales, la stratégie militaire, la géopolitique et la sécurité. Ces événements rassemblent le gratin de l’armée, de la police, des services secrets, de la politique, du patronat et du journalisme. La « menace terroriste islamiste » constitue le fil conducteur de tous les débats. Bizarrement, on rentre dans ces conférences sur simple inscription par Internet et présentation rapide d’une pièce d’identité banale et aisément falsifiable à l’entrée. Il n’y a aucun portique détecteur de métaux, aucun scanner corporel ni tapis roulant pour les sacs et valises, aucun chien renifleur, et je n’ai pas souvenir d’une seule caméra de vidéosurveillance. Cohérence et vraisemblance semblent donc secondaires, y compris de la part des professionnels de la sécurité puisqu’ils ne prennent même pas la peine de se protéger des dangers dont ils dissertent complaisamment par ailleurs.

En réalité, il n’y a AUCUNE menace terroriste islamiste. Zéro, rien, et ces professionnels le savent pertinemment, raison pour laquelle ils s’épargnent à eux-mêmes les nuisances tatillonnes de la paranoïa sécuritaire. Pour ma part, j’ai suffisamment étudié la question : les seuls risques terroristes réels en Occident viennent des services secrets occidentaux eux-mêmes, et en particulier anglo-saxons et israéliens. Il suffit de se cultiver un peu sur les méthodes de travail des services spéciaux pour apprendre que l’attentat sous faux drapeau (false flag), c’est-à-dire faussement attribué à quelqu’un d’autre, est d’un usage complètement banalisé depuis des siècles. Les emprunts et les abus d’identité, ainsi que les identités entièrement inventées de toutes pièces, ce que l’on appelle dans le jargon des « légendes », sont le pain quotidien du boulot dans le Renseignement.

La menace terroriste en Occident est donc largement une fiction, comme la dette publique, mais qui s’inscrit parfaitement dans ce management de la « terreur virtuelle ». Tous les événements géopolitiques que vous mentionnez sont les symptômes de ce qu’il faut bien appeler une véritable ingénierie de la peur appliquée aux peuples, mais sans aucune raison objective, sans raison réelle, il faut ne jamais cesser de le dire. La puissance de la « communication », c’est-à-dire des médias, fait tout. Ce raffinement proprement satanique dans le sadisme révèle que l’oligarchie occidentale atlantiste est passée bien au-delà de la décadence, elle en est au stade de la dégénérescence et de la sociopathie généralisée. Pour continuer sur ces sujets, à côté de l’ouvrage bien connu de Naomi Klein, j’en recommande d’autres, tout aussi indispensables, Choc et simulacre de Michel Drac, et La stratégie du chaos de Michel Collon. Si nos titres font écho les uns aux autres, ce doit être le Zeitgeist…

10. Quelle grille d’analyse appliquer aux révolutions colorées ?

Il faut partir d’un principe. C’est un raisonnement déductif mais appuyé sur des observations empiriques : toutes les révolutions authentiques, venant vraiment du peuple, ont échoué ; toutes les révolutions qui ont marché étaient des « révolutions colorées » menées par des « minorités actives ». Ce fut le cas de la Révolution américaine, de la nôtre en 1789, puis 1917 en Russie. Cela commence à se savoir également pour Mai 68 (cf. Alain Peyrefitte ; Roger Frey ; L’Express n°2437), dont le but était d’ouvrir la France aux réseaux américano-israéliens. Ces minorités actives, composées de lobbies et de groupes d’influence divers, surfent sur la colère du peuple, colère parfois justifiée mais aussi parfois complètement fabriquée, ou amplifiée. « Agiter le peuple avant de s’en servir », comme disait Talleyrand. Ensuite, usant des médias comme de caisses de résonnance, ces minorités actives filment en gros plan une zone circonscrite où les gens s’agitent effectivement, comme la place Tahrir au Caire, pendant que le reste de la ville et du pays fait la sieste, ainsi que me l’a rapporté un contact en Égypte. On a eu le même genre de manip’ en Libye, avec la place centrale de Tripoli reconstituée en studio au Qatar, en Russie avec des images fausses de manifestations anti-Poutine, et en Syrie, évidemment.

Même quand le peuple souffre vraiment, sa capacité à plier et à ne pas se révolter « spontanément », sa capacité d’inertie, est presque infinie. Il arrive cependant parfois qu’un leader charismatique émerge et provoque une insurrection, une révolte, une jacquerie. En général, ça s’essouffle rapidement par manque de moyens, ou c’est réprimé dans le sang vite fait, bien fait. Quand ça dure et que c’est couronné de succès, cela veut dire qu’il y a des professionnels derrière. Car, oui, il y a des professionnels de la révolution, des professionnels de l’agitation et de la subversion. Comme il faut quand même de gros moyens pour faire tomber un État ou un régime, cela prouve de facto qu’on a affaire à des acteurs très puissants derrière ces pseudos révolutions, c’est-à-dire d’autres États, dotés de services de Renseignement performants, ou des fortunes privées qui peuvent concurrencer les États. Voir à ce sujet Roger Mucchielli, La subversion, ainsi que les théoriciens de la contre-insurrection : Frank Kitson, David Galula, le général Francart.

11. Pouvez-vous revenir sur l’actualité du concept de biopouvoir que vous exposez dans votre dernier chapitre ?

Si l’on poursuit la réflexion de Foucault ou Agamben, on arrive au brevetage du vivant, c’est-à-dire à sa privatisation, aux Organismes Génétiquement Modifiés, à l’eugénisme et au transhumanisme. Malheureusement, tout cela est d’actualité. En effet, il existe des volontés affirmées au sein d’organisations supranationales sans légitimité comme l’Union européenne ou l’Organisation Mondiale de la Santé d’en finir avec la biodiversité au moyen de textes à prétentions légales tels que le Catalogue des semences autorisées, le Certificat d’obtention végétale ou le Codex Alimentarius. Toutes ces prospectives sont résumées par le concept de Gestell, formulé par Heidegger, que l’on pourrait traduire par le « disposé ». Ou encore, au prix d’un néologisme, « l’ingénieré ». C’est vraiment l’esprit de l’époque, la société liquide, rien ne doit être « en dur » et rien ne doit durer, il faut pouvoir tout réécrire, tout modifier, tout recomposer à chaque instant car tout doit être mis à disposition, tous les aspects de la vie, y compris les plus intimes, en l’occurrence le code génétique des êtres vivants, de tous les êtres vivants, de la plante à l’humain.

À cet égard, l’initiative commune d’un Bill Gates et d’un Rockefeller de créer sur l’île norvégienne de Svalbard une sorte de bunker « arche de Noé » contenant toutes les graines et semences du monde est plutôt inquiétante. Pourquoi font-ils cela, que manigancent-ils ? Question rhétorique, le projet est fort clair : il s’agit de commencer à privatiser toute la biosphère, ce qui permettra de la contrôler intégralement après l’avoir intégralement détruite. Rigidifier après avoir fluidifié, nous sommes au cœur du Gestell et de l’ingénierie cybernétique, qui partagent le même horizon : l’automatisation complète du globe terrestre.

12. Dès lors, avec les ingénieurs sociaux, quelle humanité pour demain et dans quelle démocratie ? Peut-on d’ailleurs encore parler de démocratie ?

On se souvient de la fameuse phrase du générique de L’homme qui valait trois milliards : « Messieurs, nous allons le reconstruire. » Le principe commun de l’ingénierie sociale et du transhumanisme tient dans cette phrase, et pour tout dire, la première conduit inévitablement au second. (Je dois l’avouer, moi-même j’ai été transhumaniste, mais je revendique le droit à « l’erreur de jeunesse », dès lors qu’on en prend conscience et que l’on fait amende honorable.) Conformément aux vœux de leurs financiers de Wall-Street, les nazis ont été les Pères fondateurs du transhumanisme moderne. Leur anthropologie, appuyée sur une interprétation puérile du concept de surhomme de Nietzsche, relevait d’un principe de transformation du donné naturel et visait à la création d’un Nouvel Homme par l’ingénierie génétique. Les libertaires gauchistes qui font la promotion du transgenre et du changement de sexe ou d’identité à volonté en sont les dignes descendants spirituels, avec Toni Negri et Deleuze. Ils se reconnaîtraient peut-être davantage chez les soviétiques, qui furent plus prompts à dégainer l’alibi progressiste (« Du passé, faisons table rase ») pour défendre des programmes similaires de reconstruction intégrale de la nature humaine.

Et comme on le voit sous la plume de Jacques Attali (ainsi que chez Ray Kurzweil et Howard Bloom), la pointe fine du sionisme fusionne également avec le projet transhumaniste et adopte à ses heures la notion corollaire de « Nouvel Ordre Mondial », nouvel ordre issu du chaos selon la terminologie de l’Illuminisme anglo-saxon (voir Aldous Huxley et consorts). En un sens, Claude Vorilhon, alias Raël, a tout compris de son époque, lui qui imbrique le Svastika lévogyre, symbole de destruction, avec les deux pyramides entrelacées de l’étoile de David sur fond de clonage reproductif ! Bref, il semble que tous les « tarés de la Terre » (et non pas les damnés) convergent depuis toujours dans le transhumanisme.

Du transhumanisme au post-humanisme, puis au postmodernisme, il n’y a qu’un pas. En fait, c’est la même chose. Le postmodernisme, c’est quoi ? En un mot, le postmodernisme c’est quand la copie remplace l’original. L’original est imparfait, on le remplace par sa copie retouchée et lissée, comme sur Photoshop. Le transhumanisme ou le post-humanisme remplacent l’humain original par des copies soi-disant améliorées, augmentées (comme la « réalité augmentée » virtuellement). Aujourd’hui, c’est tout le monde réel qui se trouve menacé par une vague de déréalisation postmoderniste et de remplacement par sa copie réécrite. Le Réel c’est ce qui ne se contrôle pas. Pour arriver au contrôle total dans ces conditions, pas d’autre choix que de détruire le Réel original et de le remplacer par sa copie virtuelle. Puis on produit des copies de copies à l’infini, pour parvenir à un contrôle toujours croissant. À la fin, il ne reste de l’original qu’un simulacre complètement dévitalisé et désubstantialisé. Sur le plan politique, c’est l’avènement de la post-démocratie, qui n’est qu’une pâle imitation de la démocratie originale, comme on le voit dans l’Union européenne (référendums annulés, limogeage de Papandréou, etc.).

Idem dans le champ des religions : il y a autant de rapports entre le judaïsme et Israël qu’entre l’islam et l’Arabie saoudite, ou le christianisme et les États-Unis. C’est-à-dire à peu près aucun, en dehors de la récupération de signes extérieurs d’affiliation identitaire, mais des signes totalement vidés de leur substance. Le capitalisme est passé par là. Pour être juste, dans ces pays il faut donc parler de post-judaïsme, de post-christianisme et de post-islam. Quand le capitalisme veut se donner un supplément d’âme pour mobiliser ses troupes, il se pare d’oripeaux mythologiques et raconte une histoire, par exemple qu’il n’est pas fondé sur une hiérarchie de classes socioéconomiques mais qu’il agit pour une communauté culturelle ou ethnique, etc. Bref, il joue du pipeau et tente de vous prendre par les émotions. Cela marche quand même sur les individus et les groupes sociologiques naïfs, peu politisés, en détresse ou angoissés.

13. Quels moyens de riposte nous reste-t-il ? Où et comment nous investir ?

D’abord, quelques mots de méthode et de formation. Il faut ne jamais oublier une chose : nous sommes en guerre. Il faut vivre avec ça présent à l’esprit. Nous devons donc devenir des guerriers et faire la guerre. Il y a mille façons de faire la guerre, parfois très détournées, très impalpables, comme la guerre psychologique, et il y a aussi des reculs tactiques et des pauses. Mais le cadre général, c’est la guerre et le combat. Nous allons la mener en démocratisant la culture du Renseignement. Au quotidien, nous pouvons être les acteurs d’une véritable guerre de l’information très stimulante, comme un jeu de cache-cache avec le Pouvoir et ses relais dans la population. Que chacun devienne un agent d’influence à son niveau. La plupart de nos concitoyens sont timorés et intimidés. Il faut donc les désinhiber, les déniaiser en quelque sorte, et faire monter leur envie de violence contre le système, mais de manière parfaitement canalisée et rationnelle sur le plan de l’action et de la méthodologie du renversement. « Frapper sans haine », comme on apprend dans les arts martiaux. Cette exigence de rationalité scientifique dans l’action, il faut la maintenir jusqu’au bout. Même en situation de crise, ne jamais, jamais, jamais céder à la panique et aux émotions. Rester lucide, maître de soi, décontracté. Surtout, ne jamais simplifier les choses et savoir rester dans la complexité. Nous devons devenir aussi tranchants, acérés et dangereux que la lame de l’épée, sur le plan intellectuel et physique. Une élite, en somme.

Maintenant, définir l’ennemi : l’Occident atlantiste et ses alliés (inutile de développer). Ensuite, le programme : nous allons en finir totalement et définitivement avec l’Occident atlantiste et ses alliés, les rayer intégralement de la carte, de Washington à Tel-Aviv, en passant par Londres et Paris, sans oublier Ryad, Doha, etc. Nous ne conserverons ce moment atlantiste et postmoderne de l’Histoire dans la mémoire des Hommes qu’à titre pédagogique, comme un bêtisier pour rappeler tout ce qu’il ne faut pas faire, une parenthèse pénible qui pourra être décrite comme le règne de l’Antéchrist pour les croyants, ou comme l’âge nihiliste du Dernier homme en termes nietzschéens, en un mot, le Mal absolu, le stade terminal, la déjection ultime. Nous allons tirer la chasse d’eau et passer à la reconstruction de la civilisation.

Maintenant, les moyens. D’abord, nous devons être nombreux, c’est la seule chose que le Pouvoir n’est pas. Il faut faire des enfants, un maximum d’enfants. Il n’y a rien qui fasse plus horreur au Pouvoir qu’une démographie galopante, d’où sa promotion de la contraception, de l’avortement et ses efforts pour détruire la famille en mettant les femmes au travail et en dressant les enfants contre les parents. Le peuple doit être nombreux car « Le peuple est tout », comme dit Alexandre Douguine dans La Quatrième théorie politique. Le nombre est notre force, mais ce nombre doit être organisé. Il faut donc mettre les « petites différences » narcissiques au placard, couleurs de peau, origines culturelles, croyant/pas croyant, tout ça on s’en fout. Le peuple n’est jamais parfaitement homogène, de toute façon.

Comment organiser le peuple ? Il faut construire un « cerveau collectif » pour le peuple, un cerveau collectif populaire et populiste. Ce cerveau collectif doit être fondé sur la Tradition. Donc sur LES traditions. Si l’une tombe, les autres peuvent prendre le relais. Toutes les traditions authentiques peuvent s’entendre car elles convergent dans leurs principes. Ces principes ont tous en commun d’organiser le psychisme et la société dans une combinaison de hiérarchie et d’hétérophilie. Autrement dit, la Loi et l’Amour. Définition de la normalité selon Freud : « Aimer et travailler. » La formule de la Tradition, c’est donc la « hiérarchie hétérophile ». Symétriquement, l’ingénierie cognitive progressiste, de Hitler à Sarkozy, essaie de désorganiser et de stériliser le peuple en lui inoculant le virus de la postmodernité : l’anarchie homophile, c’est-à-dire la loi du plus fort et l’amour du moi. En un mot, l’individualisme. Ces antivaleurs doivent être les repoussoirs absolus.

Avec notre cerveau collectif traditionnaliste, hiérarchisé et hétérophile, nous pouvons passer à l’attaque. La règle de l’action doit être de se placer au niveau de ce qui est et qui ne change pas. S’inscrire dans la durée et le long terme. Quand on analyse un système, il y a des constantes et des variables. Il faut distinguer les unes des autres et se placer au niveau des constantes. Le Pouvoir, de son côté, met en œuvre une véritable ingénierie des perceptions en multipliant les variables à l’infini, de sorte à ce qu’elles capturent notre attention et que nous ne percevions jamais les constantes. L’ennemi veut nous plonger dans le court terme, la panique, toujours pour nous désorganiser. Il faut donc se placer du point de vue de l’éternité. Nous sommes l’éternité. De ce point de vue, il faut ensuite faire feu de tout bois, attaquer sur tous les fronts en même temps sans en oublier aucun. Nous allons irriguer tout le corps social de manière capillaire de sorte à rétablir en tout lieu la Loi et l’Amour. Comme nous sommes dans une guerre culturelle, il faut veiller à notre hygiène mentale. À ce niveau, la priorité absolue, qui ne coûte rien, au contraire, consiste à se séparer définitivement de la télévision, qui reste le principal outil de management des perceptions du Pouvoir.

Pour ma part, je n’ai plus de télé depuis des années, ça change la vie, car vous n’êtes plus sous l’influence virtualisante des images qui vous dépossèdent de votre propre vie mentale. Sans télé, vous récupérez votre souveraineté cognitive, vous gagnez en « réalisme », en capacité à voir les choses comme elles sont et pas comme on vous dit de les voir. À propos des médias, de la désinformation et de la ré-information, comme le dit Thierry Meyssan, les Français n’ont plus d’autre choix aujourd’hui que de s’informer à l’étranger. Plus largement, il faut éviter dans la mesure du possible de s’informer à des sources occidentales « grand public » et se ré-informer auprès des médias non-occidentaux. Les médias occidentaux ou pro-occidentaux mainstream doivent mourir.

Sur le plan de l’insertion sociale et professionnelle, il faut « faire carrière ». Constituer l’analogue des réseaux de sayanim ou de francs-maçons pour les concurrencer sur leur propre terrain, dans les institutions publiques, pour les revivifier de l’intérieur, mais aussi dans les secteurs privé et associatif, et jusqu’en cherchant des alliés à l’étranger. Dans l’institution, s’investir dans ce qui reste de l’État, la fonction publique, les partis (UMPS et autres), les syndicats, la police, l’armée et travailler à y renforcer toutes les tendances souverainistes qu’on aura repérées, de droite comme de gauche, le but de la manœuvre étant de reconstruire une authentique démocratie nationale. Certes, il n’y a plus aucun contre-pouvoir institutionnel en France. Il faut donc le recomposer en s’appuyant sur les structures déjà existantes. Cela exigera nécessairement de dé-mondialiser, sortir de l’Union européenne, de l’Euro, de l’OTAN et d’abolir la fameuse « loi de 1973 » pour rétablir un authentique protectionnisme économique.

Abattre, ou du moins affaiblir, le système bancaire est essentiel car, dans le fond, il est purement parasitaire. Il faut laisser le moins d’argent possible à la banque, ou alors dans des banques non-occidentales. Le bank run complet est un idéal vers lequel il faut tendre, mais il est difficilement pratiquable pour la plupart des gens. Il faut essayer quand même de dé-virtualiser nos biens et de re-matérialiser notre capital au maximum, par exemple, dans les métaux précieux ou l’immobilier. Si on n’a pas beaucoup d’argent, acheter des objets utiles pour le bricolage, des denrées alimentaires non périssables, des graines et des semences, ou un petit terrain, voire un garage, une cave, un grenier, un comble, un box. Bref, convertir tout ce qui n’a qu’une valeur d’échange, une valeur fiduciaire, sous format papier ou numérique, en choses à valeur d’usage, valeur réelle et concrète.

Dans le privé, il faut faire carrière également partout avec le même objectif souverainiste, et en particulier dans les médias et l’Intelligence économique, qui restent des secteurs d’avenir dans nos sociétés tertiarisées, mais aussi dans l’agriculture et l’industrie, si possible. Dans l’associatif, s’investir dans divers mouvements, les « villes en transition », la relocalisation, le survivalisme (à condition qu’il abandonne ce qui reste en lui d’égoïsme concurrentiel libéral), les monnaies alternatives et complémentaires, où l’on apprend à s’organiser concrètement en dehors du capitalisme. La reconquête locale d’une souveraineté alimentaire, énergétique, puis économique et politique permet d’améliorer la résilience, la capacité de résistance aux chocs infligés par le capitalisme et son mode de fonctionnement par la crise, la délocalisation et le déracinement. Comme disait Sun-Tzu, « Gagner, c’est rester en vie ». Tant que nous sommes en vie, quelles que soient les conditions de cette vie, l’ennemi n’a pas gagné. Donc nous ne perdons pas. Donc nous gagnons.

Il faut agir localement, mais ne pas oublier de penser aussi globalement. Pour cette raison, il faut soutenir tous les pays libres, et en particulier la Russie, la Chine, l’Iran, la Syrie, le Venezuela, Cuba, la Hongrie. Il faut également soutenir tous les résistants partout dans le monde : les Khadafistes en Libye, les combattants antioccidentaux en Afghanistan, en Irak, en Palestine, au Liban… Il faut apprendre les langues de ces pays et créer des liens avec eux, leur envoyer de l’argent, puis ré-informer les populations occidentales sur ce qui s’y passe vraiment, à savoir que les gens sont plus heureux là-bas que par chez nous et qu’il ne faut pas croire un mot de la propagande de guerre visant à les salir. L’oligarchie occidentale ne craint qu’une chose : que les peuples qu’elle est en train de martyriser, à commencer par les Grecs et à suivre par nous, se tournent vers des pays non-occidentaux pour y trouver du soutien, d’abord moral et plus si affinités. L’oligarchie craint par-dessus tout que l’on puisse comparer les systèmes de société et que cela soit en défaveur du système dans lequel elle veut nous faire rester. Elle veut que nous aimions notre cage et nous inoculer le syndrome de Stockholm afin que nous aimions notre bourreau. À cette fin, les pays non-occidentaux sont décrits dans les médias comme « autoritaires », ou pires encore, des horribles dictatures, où les gens sont malheureux, persécutés, assassinés, les élections truquées, etc.

Balayons devant notre porte et ne cessons jamais de rappeler la triste réalité de l’Occident atlantiste : dictature des banques, démocratie virtuelle, référendums annulés et scrutins trafiqués par diverses méthodes, fiction totale de la « menace terroriste » ici, mais soutien au terrorisme ailleurs, kidnappings de milliers d’innocents dans des prisons plus ou moins secrètes où on les torture en douce, épidémies de dépressions, de cancers, de divorces et d’enfants obèses ou hyperactifs, etc. Le multiculturalisme, qui permet de comparer les codes culturels, donc de les critiquer, est l’ennemi frontal de l’oligarchie occidentale car il ouvre sur autre chose que son modèle unique de société ; raison pour laquelle cette oligarchie essaie de remplacer le multiculturalisme et la pluralité des nations souveraines par un seul monde sans frontières où règnerait la monoculture occidentale libérale-libertaire. Abolir les éléments de comparaison.

Et quand le soft power ne suffit plus, l’oligarchie du capital continue sa colonisation à coup de bombes et d’invasions militaires sous prétexte humanitaire et en invoquant le droit d’ingérence et les « droits de l’homme ». Une des initiatives les plus prometteuses de ces dernières années pour contrer tout cela est le mouvement lancé depuis la Russie par Alexandre Douguine, notamment au travers de la Global Revolutionary Alliance, qui vise à défendre la multipolarité au niveau géopolitique. Il semble bien qu’en outre ce soit la ligne idéologique du Kremlin. Nous pouvons donc nous adosser à un État qui possède des armes de pointe et en particulier la Bombe, condition sine qua non pour avoir les moyens de défendre des idées de manière conséquente. Pour agir plus près de chez nous, il existe de nombreuses structures françaises ou francophones souverainistes qui me paraissent adéquates, je ne refais pas la liste.

Le principe directeur de notre action doit être d’empêcher par tous les moyens possibles et imaginables la constitution d’un gouvernement mondial, par une guerre atomique si nécessaire, car un gouvernement mondial serait pire que l’Armageddon thermonucléaire. Pour Baudrillard, la véritable apocalypse n’était pas la fin réelle du monde, sa fin physique, matérielle, assumée, mais son unification dans ce qu’il appelait le « mondial », ce que l’on appelle aujourd’hui le mondialisme, et qui signait la vraie fin, le simulacre ultime, le « crime parfait », c’est-à-dire la fin niant qu’elle est la fin, la fin non assumée, donnant l’illusion que ça continue. La Matrice, comme dans le film, si vous voulez.

L’Histoire s’arrêtera, ce sera la fin du monde, le jour où il n’y aura plus au moins deux blocs, deux Pouvoirs. Faisons donc vivre la dualité, l’antagonisme, le rapport de forces. Notre ennemi doit le savoir : nous allons nous battre. Cela tombe bien car nous aimons nous battre, nous adorons ça, nous n’aimons que ça, c’est le sens de notre vie, nous n’arrêterons donc jamais car la paix nous ennuie. Le combat, le polemos, c’est la vie, comme disait Héraclite. C’est dans le combat que nous nous sentons vivre et que nous sommes heureux. La perspective de l’affrontement nous remplit de bonheur, nous commençons à sourire et nos yeux brillent quand l’heure de la bataille approche. Et nous ne sommes jamais fatigués, jamais découragés, et nous revenons toujours à l’assaut car la victoire n’est même pas le but, car nous aimons le combat pour le combat et qu’il est en lui-même la récompense. Et c’est ainsi que ceux qui aiment la vie en tant qu’elle est combat deviennent invincibles et ne peuvent que gagner. Car la victoire, c’est de se battre.


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