«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

F-35 : missions plus robustes à l’horizon

« Dis-moi ce que tu achètes, je te dirai les missions que tu feras »

samedi 17 juillet 2010

Alec Castonguay - L’achat de l’avion de chasse F-35 annoncé hier par le gouvernement Harper accentue le virage déjà entamé par le Canada depuis quelques années, celui des missions robustes et souvent offensives. Ottawa veut être prêt à tout, quitte à payer le gros prix pour se procurer la dernière technologie sur le marché, affirment les experts militaires.

Le gouvernement Harper a confirmé hier son intention d’acheter 65 avions de chasse F-35 Joint Strike Fighter (JSF) de la multinationale américaine Lockheed Martin pour remplacer ses CF-18. Un contrat sans appel d’offres de 9 milliards de dollars qui comprend l’armement, la formation des pilotes et les infrastructures à modifier dans les bases canadiennes. Le contrat d’entretien des avions sur une période de 20 ans devra toutefois être négocié dans les prochains mois avec le fabricant. Un autre contrat d’environ 7 milliards est à prévoir, pour un total de 16 milliards de dollars.

Le Canada recevra son premier F-35 en 2016, les Forces canadiennes prévoyant mettre leurs 80 CF-18 à la retraite entre 2017 et 2020. Le ministre de la Défense, Peter MacKay, a parlé d’un « jour historique » en conférence de presse puisque ce contrat est le plus important jamais octroyé par le gouvernement dans le domaine militaire. « On en demande beaucoup à nos soldats. Ils doivent être parmi les mieux équipés pour répondre aux besoins du Canada et faire face aux menaces du XXIe siècle. »

Les partis d’opposition se sont dits « outrés » que cet important contrat ne fasse pas l’objet d’un appel d’offres. S’il prend le pouvoir dans les prochaines années, le Parti libéral du Canada promet de suspendre le contrat le temps de réévaluer si le F-35 représente le meilleur rapport qualité-prix en fonction des besoins du Canada. Pour l’instant, il n’est pas question de résilier le contrat. « Il faut d’abord savoir ce dont on a besoin. On peut acheter ce qui se fait de mieux, mais est-ce que le jeu en vaut la chandelle ? Un appel d’offres aurait permis de mieux évaluer les coûts et nos besoins », affirme le député libéral et ancien ministre de la Défense John McCallum.

Même son de cloche du côté du NPD. « Jamais le gouvernement n’a démontré la nécessité d’acheter ces nouveaux avions. Pourquoi est-il si essentiel pour la défense canadienne de faire cette dépense colossale ? » a soutenu le député Jack Harris.

Philippe Lagassé, spécialiste des achats militaires à l’Université d’Ottawa, affirme lui aussi que plus de transparence aurait permis de savoir si Ottawa a raison d’acheter « la Cadillac des avions ». « Le Canada a un budget limité. On est une puissance de taille moyenne. On ne doit pas acheter le top du top sans raison », dit-il. D’autres fabricants, comme Boeing et son Super Hornet, ou encore Eurofighter et son Typhoon, auraient souhaité un appel d’offres, même si la technologie n’est pas équivalente. Boeing, notamment, offrait une solution à 70 millions de dollars par avion, alors que le F-35 coûtera environ 120 millions l’unité.

Le ministre Peter MacKay rétorque qu’au moment où la production du F-35 se mettra en branle, en 2012 ou 2013 (une fois les derniers tests achevés), aucun autre avion sur la planète ne pourra concurrencer le F-35, un appareil de dernière génération, furtif (difficile à détecter au radar) et doté de nouvelles technologies en ce qui concerne les radars et les communications.

De plus, le gouvernement affirme que les retombées économiques justifient cet empressement. En procédant rapidement, les entreprises canadiennes auraient de meilleures chances d’obtenir des contrats de Lockheed Martin pour confectionner des portions de l’avion, dit-on. Une manne pour celles qui pourront se tailler une place sur la chaîne de montage, puisque Lockheed prévoit vendre près de 3000 exemplaires du F-35 dans les prochaines années.

Un argument toutefois jugé futile par les experts militaires. « Aller en appel d’offres n’aurait pas empêché les entreprises canadiennes de soumissionner pour obtenir du travail, puisque le Canada était déjà un partenaire économique dans le projet », dit Yves Bélanger, professeur à l’UQAM et directeur du Groupe de recherche sur l’industrie militaire et la sécurité.

Définir le rôle du Canada

Philippe Lagassé se dit surtout « déçu de l’absence de débat public » autour des importants achats militaires des dernières années. Le gouvernement Harper a pris l’habitude d’annoncer les acquisitions au milieu de l’été, lorsque la Chambre des communes ne siège pas et que les gens ont la tête aux vacances. « Il ne s’agit pas uniquement d’équipement. On est en train de poser les bases des futures missions du Canada », dit-il.

Car si la maxime gastronomique est « dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es », l’équivalent militaire serait : « Dis-moi ce que tu achètes, je te dirai les missions que tu feras », illustre Philippe Lagassé. « On peut définir beaucoup de politiques avec l’achat d’équipement, parce qu’on déploie l’armée en fonction de sa capacité à effectuer une mission. L’équipement joue un rôle important dans le choix des opérations », dit-il.

Et il n’en est pas autrement avec le F-35, qui est avant tout dessiné pour les missions outre-mer, notamment en raison de sa technologie furtive. Philippe Lagassé y voit l’empreinte de l’état-major des Forces aériennes, qui ne souhaite pas uniquement défendre l’Amérique du Nord au sein du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (mieux connu sous l’acronyme anglophone NORAD), mais aussi effectuer davantage d’opérations à l’étranger, là où ça brasse.

Changement de mission ?

Pour la première fois, le Canada aura un avion qui passe sous les radars et qui peut donc attaquer l’ennemi dès le début d’un conflit, en détruisant les défenses antiaériennes ou en effectuant des frappes chirurgicales en territoire hostile. « C’est un avion aux capacités offensives sans précédent », dit M. Lagassé. Il ajoute que les alliés du Canada, notamment au sein de l’OTAN, ne se priveront pas pour demander au Canada d’utiliser ses avions dans certaines missions délicates.

De plus, les guerres asymétriques de type guérilla, comme en Afghanistan, ou encore les missions de paix de l’ONU, comme en République démocratique du Congo, n’ont pas besoin de ce type d’avions, puisque l’ennemi n’a pas de radar ou de défense antiaérienne. Il attaque au sol, avec des engins explosifs improvisés.

Lors d’une séance d’information technique avec Le Devoir, les spécialistes du ministère de la Défense ont soutenu que le caractère furtif du F-35 sera aussi utile pour défendre le territoire canadien, notamment pour approcher subtilement des navires étrangers qui entrent dans les eaux canadiennes ou encore pour se rendre à proximité des avions russes qui approchent l’espace aérien du Canada dans le Grand Nord.

Yves Bélanger dit espérer que le Canada n’a pas payé le gros prix pour obtenir un avion furtif uniquement pour contrôler l’espace aérien canadien. « Les exemples qu’ils vous ont donnés sont plutôt rares ! » dit-il. Selon lui, le Canada a acheté le F-35 pour être compatible avec les États-Unis, tout simplement. Washington va se procurer près de 2400 exemplaires du F-35.

Le spécialiste déplore lui aussi le peu de débats qui entourent la politique de défense du Canada. « Le gouvernement fédéral, sous Paul Martin et Stephen Harper, a décidé que le Canada allait participer à la stabilité du monde, surtout dans des missions de l’OTAN. Mais les Canadiens n’ont jamais été vraiment mis au courant et le débat public n’a pas lieu. On veut faire quoi avec notre armée ? » dit Yves Bélanger.


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