«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Géopolitique avancée en Asie

Éviter la guerre nucléaire : pourquoi la stratégie de Kim Jong-Un fait sens

En ce qui concerne les récents essais nord-coréens de deux missiles intercontinentaux, il semble que Pyongyang souhaite augmenter les tensions dans la région. Mais une analyse plus minutieuse, montre comment la RPDC met en œuvre une stratégie qui réussira probablement à éviter une guerre désastreuse dans la péninsule.

Au cours des quatre dernières semaines, la Corée du Nord semble avoir mis en œuvre la deuxième phase de sa stratégie contre la Corée du Sud, la Chine et les États-Unis. Le programme nucléaire nord-coréen aurait atteint un stade important, avec deux tests réalisés début et fin juillet. Les deux missiles semblent capables de frapper le continent américain, bien que des doutes subsistent encore sur la capacité de Pyongyang à miniaturiser une ogive nucléaire pour la monter sur un missile balistique intercontinental (ICBM). Cependant, la direction dans laquelle le programme nucléaire de la Corée du Nord est dirigée assure une dissuasion régionale importante contre le Japon et la Corée du Sud, et jusqu’à un certain point contre les États-Unis, ce qui est la principale raison du développement des ICBM par la Corée du Nord. L’histoire récente a démontré à plusieurs reprises la folie de faire confiance à l’Occident – le sort de Kadhafi reste frais dans nos esprits – et incite plutôt à la construction d’un arsenal qui représente une dissuasion sérieuse au bellicisme américain.

Ce n’est pas un mystère que, à partir de 2009, la capacité nucléaire de la Corée du Nord a augmenté proportionnellement au niveau de suspicion de l’Occident vis-à-vis de Pyongyang. Depuis 2009, les pourparlers à six sont arrêtés, Kim Jong-un s’est rendu compte que les menaces, les pratiques et les ventes d’armes continues des États-Unis au Japon et en Corée du Sud devaient être affrontées, d’une manière ou d’une autre, dans l’intérêt de la défense de la souveraineté de la RPDC. Face à une capacité de dépenses infiniment plus faible que les trois nations mentionnées, Pyongyang a choisi une double stratégie : poursuivre le développement des armes nucléaires comme mesure de dissuasion explicite, et renforcer ses forces conventionnelles, en gardant à l’esprit que Séoul est à un jet de pierre de l’artillerie nord-coréenne.

Cette double stratégie a, en un peu plus de huit ans, renforcé considérablement la capacité de la RPDC à résister à la violation de sa souveraineté. Contrairement à l’idée communément promue dans les médias occidentaux, Pyongyang a promis de ne pas utiliser d’armes nucléaires en premier, en réservant leur utilisation uniquement en réponse à une agression extérieure. De la même manière, une attaque préventive contre Séoul en utilisant l’artillerie traditionnelle serait considérée comme une agression intolérable, entraînant Pyongyang dans une guerre dévastatrice. La détermination de Kim Jong-un dans le développement de la dissuasion conventionnelle et nucléaire a réussi à établir un équilibre des forces qui aide à éviter une guerre régionale et, ce faisant, contribue au renforcement de la sécurité globale dans la région, contrairement à ce que beaucoup croient.

La raison pour laquelle les États-Unis continuent d’augmenter les tensions avec Pyongyang, en menaçant d’un conflit, ne concerne pas la protection de ses alliés japonais ou sud-coréens, comme on pourrait d’abord le penser. Les États-Unis ont, dans la région, un objectif central qui ne concerne pas Kim Jong-un ou ses armes nucléaires. Au contraire, leur attitude est motivée par la nécessité d’accroître en permanence les forces dans la région dans le but de maintenir l’équilibre des forces militaires (Pivot asiatique) et, en fin de compte, essayer de contenir l’essor de la République populaire de Chine (RPC). On pourrait même affirmer que cette stratégie provoque des dangers non seulement pour toute la région mais, dans le cas d’une confrontation entre Washington et Pékin, pour toute la planète, compte tenu de l’arsenal nucléaire possédé par les États-Unis et la République populaire de Chine.

À cet égard, la relation triangulaire entre la Chine, la Corée du Nord et la Corée du Sud prend un autre aspect. Comme toujours, chaque action est accompagnée d’une réaction. La déclaration selon laquelle Pékin préférerait se débarrasser de la direction de la RPDC est sans fondement. Dans l’esprit des décideurs politiques chinois, la menace d’un embargo par les Américains pourrait nuire à la croissance économique du pays. Cette planification stratégique est bien connue à Pyongyang et explique en partie pourquoi les dirigeants de la RPDC continuent de se livrer à des actions qui ne sont pas bien vues par Pékin. Du point de vue nord-coréen, Pékin tire un avantage de partager une frontière avec la RPDC, qui offre un leadership amical et ne lui est pas hostile. Pyongyang est conscient du fardeau économique, politique et militaire de cette situation, mais la tolère, recevant les ressources nécessaires de Pékin pour survivre et développer le pays.

Cette relation complexe conduit la RPDC à effectuer des tests de missiles dans l’espoir d’obtenir de nombreux avantages. Tout d’abord, elle espère obtenir une dissuasion régionale, voire globale, contre toute attaque surprise. Deuxièmement, elle oblige la Corée du Sud à avoir une réponse symétrique aux tests de missiles de la RPDC, et cette stratégie, issue de la diplomatie nord-coréenne, est loin d’être improvisée ou incongrue. Au cours des dernières années, la réponse de la Corée du Sud s’est manifestée sous la forme du système de défense de zone à haute altitude (THAAD), conçu pour intercepter les missiles. Comme expliqué à maintes reprises, ce système est inutile contre les missiles nord-coréens, mais représente une grave menace à l’encontre de l’arsenal nucléaire chinois, car ses radars puissants peuvent surveiller une grande partie du territoire de la Chine, idéalement placé pour intercepter (au moins en théorie) une frappe nucléaire réactive en provenance de la Chine. En bref, THAAD est une menace mortelle pour la parité nucléaire stratégique de la Chine.

Du point de vue des quatre nations impliquées dans la région, chacune a des objectifs différents. Pour les États-Unis, il existe de nombreux avantages dans le déploiement du THAAD : cela augmente la pression sur la Chine, et conclut une vente d’armes qui est toujours bien accueillie par le complexe militaro-industriel ; cela donne également l’impression de traiter adéquatement le problème nucléaire de la RPDC. La Corée du Sud, cependant, se trouve dans une situation particulière, l’ancien président étant maintenant arrêté pour corruption. Le nouveau président, Moon Jae-in, préférerait le dialogue plutôt que le déploiement de nouvelles batteries THAAD. En tout cas, après le dernier test ICBM, Moon a exigé un système THAAD supplémentaire en République de Corée, en plus des lanceurs déjà présents. Sans aucune option particulière pour mener une négociation diplomatique, Séoul suit Washington dans une spirale d’escalade qui ne profite certainement pas à la croissance économique de la péninsule. En fin de compte, la RPC voit une augmentation du nombre de systèmes THAAD proches du pays et la RPDC accroît sa détermination à poursuivre une dissuasion nucléaire. En effet, la stratégie du Pyongyang fonctionne : d’une part, il développe une arme nucléaire pour dissuader ses ennemis extérieurs ; d’autre part, il oblige la RPC à adopter une attitude particulièrement hostile face au déploiement des THAAD en Corée du Sud. En ce sens, les nombreuses actions économiques de Pékin vers Séoul peuvent être expliquées en réponse au déploiement des batteries THAAD. La Chine est le principal partenaire économique de la Corée du Sud, et cette limitation du commerce et du tourisme est très pénalisante pour l’économie sud-coréenne.

Cette tactique a été utilisée par la Corée du Nord depuis plusieurs années et les résultats, en plus de la crise économique récente entre la RPC et la Corée du Sud, ont indirectement mené à la fin du règne du chef corrompu Park Geun-hye, une marionnette toujours empressée dans les mains américaines. La pression que la RPDC applique aux relations bilatérales entre la Chine et la Corée du Sud augmente avec chaque lancement d’un missile ICBM ; voila la logique derrière ces tests de missiles. Pyongyang se sent justifié d’inciter son principal allié, la Chine, à intensifier les actions contre Séoul pour l’obliger à se compromettre dans une négociation diplomatique avec Pyongyang sans la présence dominante de son allié américain en faveur de la guerre.

Le principal problème dans les relations entre la Corée du Sud, la Chine et la Corée du Nord réside dans l’influence américaine et sa nécessité d’empêcher un rapprochement entre ces parties. Comme nous l’avons déjà indiqué, les États-Unis ont besoin de la RPDC pour justifier leur présence dans la région, avec l’objectif réel d’encadrer la Chine. Pyongyang a été isolé et sanctionné pendant près de 50 ans, mais sert à sécuriser la frontière sud de la Chine sous la forme d’un ami protégé plutôt que d’un ennemi. Cette situation, plus que toute sanction des Nations Unies à laquelle la RPC adhère, garantit une relation durable entre les deux pays. Pékin est bien conscient du poids de l’isolationnisme et du fardeau économique pour la Corée du Nord, c’est pourquoi Pékin accroît de manière symétrique la pression sur la Corée du Sud pour négocier.

Dans cette situation, les États-Unis essaient de rester présents dans le différend régional, tout en n’ayant pas la capacité d’influencer les décisions chinoises qui dépendent clairement d’autres tactiques, ce qui met en particulier la pression sur la Corée du Sud. En termes militaires, comme expliqué ci-dessus, Washington ne peut pas entamer une confrontation militaire contre la RPDC. Les conséquences, en plus de millions de morts, conduiraient Séoul à relâcher ses relations avec Washington et à demander un armistice immédiat, en éliminant les États-Unis des négociations et en expulsant probablement les troupes américaines de son territoire. En fin de compte, il n’y a pas de possibilité pour la Corée du Sud d’influencer le processus politique en Corée du Nord alors qu’elle est toujours collée aux États-Unis, en termes de guerre, par des exercices conjoints très agressifs. L’influence que Washington peut exercer sur Pyongyang est nulle, après avoir brûlé toutes ses cartouches avec plus d’un demi-siècle de sanctions.

Conclusion

L’essentiel est que les États-Unis ne peuvent pas se permettre d’attaquer la RPDC. Pyongyang continuera à développer son propre arsenal nucléaire, avec la bénédiction cachée de Pékin malgré sa position officielle de condamnation de ces développements. Dans le même temps, la Corée du Sud est susceptible de persévérer dans une attitude hostile, notamment en ce qui concerne le déploiement de nouvelles batteries THAAD. Tôt ou tard, Séoul va arriver à un point de rupture en raison de nouvelles restrictions sur le commerce entre la Chine et la Corée du Sud. Tant que Séoul pourra supporter les sanctions chinoises, peu de choses changeront.

Ce qui entraînera un changement majeur sera l’effet économique de ces restrictions qui obligeront finalement Séoul à considérer son rôle dans la région et son avenir. Le leadership de Séoul est conscient de trois situations qui vont à peine changer, à savoir : Pyongyang n’attaquera jamais le premier ; Pékin continuera à soutenir la Corée du Nord plutôt que d’accepter les États-Unis à sa frontière ; et Washington n’est pas capable d’apporter de solution, mais seulement un plus grand chaos et une aggravation de la situation économique mondiale dans la région. À la lumière de ce scénario, le temps joue pour Pékin et Pyongyang. Finalement, la situation économique de Séoul deviendra insupportable, et l’amènera à la table de négociation dans une position affaiblie et certainement précaire. Pékin et Pyongyang ont un objectif commun à long terme, qui consiste à briser le lien de soumission entre la Corée du Sud et les États-Unis, libérant Séoul du programme des néocons de Washington pour contenir la Chine – sur le modèle du confinement de la Russie.

Le travail indirectement coordonné entre Pékin et Pyongyang n’est pas compréhensible pour les analystes occidentaux, mais en examinant tous les aspects, en particulier en ce qui concerne les relations de cause à effet, ces décisions ne sont pas si incompréhensibles que cela et même plutôt rationnelles dans une vision plus large de la région et de son équilibre. D’une part, Séoul voit la RPDC offrir la paix, la stabilité et la prospérité sur la base d’un accord-cadre entre Séoul, Pyongyang et Pékin. Cela favoriserait également le commerce sud-coréen avec la Chine, revenant finalement aux relations normales entre pays, avec des avantages économiques importants.

D’autre part, l’alternative est une alliance avec Washington qui éliminerait complètement les avantages économiques d’une relation saine avec Pékin. Cela pourrait même conduire à une guerre impliquant des millions de morts, menée sur le sol sud-coréen et pas aux États-Unis. Les États-Unis n’offrent aucune solution à la Corée du Sud, à court ou à long terme. La seule chose que Washington offre est une présence fixe dans le pays, ainsi qu’une politique anti chinoise têtue qui aurait de graves conséquences économiques pour Séoul. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les missiles de Kim Jong-un sont beaucoup moins une menace que le partenariat de Séoul avec Washington dans la région et semblent offrir à Séoul la solution ultime à la crise dans la péninsule.

Federico Pieraccini

Traduit par jj, relu par Catherine pour le Saker Francophone


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