«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Un constat qui pourrait se révéler fatal

Entretien avec Christian Saint-Germain

samedi 29 juillet

Deux fois docteur (en théologie et en droit), professeur de philosophie à l’UQAM, Christian Saint-Germain est aussi l’auteur de deux pamphlets (pas assez) remarqués : L’avenir du bluff québécois (2015) et Le mal du Québec (2016). Dès la parution du premier brûlot, les plus attentifs ont compris qu’un écrivain de chez nous venait de donner à l’essai polémique une nouvelle puissance de frappe, en inventant ce qu’il convient d’appeler le « carpet bombing littéraire ». Par le fait même, M. Saint-Germain s’est imposé comme un des grands maîtres à tancer de notre temps.

Mais la truculence et la férocité du style n’est pas tout. Il y a la pertinence du propos. Et surtout cette sympathie marquée pour l’héritage spirituel du catholicisme. C’est ce dernier élément qui m’a décidé à solliciter un entretien téléphonique avec l’auteur. Dans les échanges rapportés ici, le conculcateur de toutes nos compromissions livre quelques réflexions sur l’enseignement de la théologie au Québec, la place du catholicisme dans notre histoire et la légitimation étatique de l’euthanasie, symbole par excellence de notre démission collective.

*

Alex La Salle  : Christian Saint-Germain, quel rapport entretenez-vous intellectuellement avec le catholicisme ?

Christian Saint-Germain  : D’excellents rapports. Sauf que quand j’ai fait ma théologie, il y a de cela très longtemps, déjà la théologie catholique avait disparue. Il n’y avait déjà plus de théologie véritable dans les facultés de théologie catholique. Maintenant, les facultés sont abolies et on essaie de disperser le personnel à travers les « Sciences religieuses ». Il y a comme un travail de… de…

A.L.  : D’engloutissement ?

C. St-G.  : Oui, de dilution. Parce que, dans le fond, même à mon époque, on ne nous donnait pas accès à saint Augustin. À Thomas d’Aquin oui, mais on avait commencé à fermer les études médiévales (1). On était juste dans une sorte de pop psycho extrêmement mince, extrêmement déprimante. Pour apprendre la théologie, il fallait vraiment entreprendre une démarche d’autodidacte ou rencontrer des professeurs importants. Moi, j’ai eu mon directeur de thèse, qui était un religieux de Sainte-Croix à cette époque-là ; il s’appelait Maurice Boutin. C’était quelqu’un qui avait fait sa thèse sur Rudolf Bultmann à Munich et qui a eu une importance déterminante pour moi.

Mais l’étudiant qui n’était pas… j’allais dire « mis au parfum » de ce qui se passait, pouvait fort bien sortir avec un diplôme en théologie, s’imaginer comprendre la théologie catholique, alors qu’il était un ignorant pur et simple. Et donc il fallait s’engager soi-même et reconnaître qu’il n’y aurait rien de théologique, rien de sérieux dans ce qu’on allait faire comme étude. Mais cela donnait du temps, cela donnait une certaine liberté, car il n’y avait pas beaucoup d’exigences.

Quand on y pense, ça pose problème, parce que l’enseignement de la théologie a disparu véritablement. C’est un grand drame : on ne pouvait pas lire Bossuet, on ne pouvait pas lire Augustin. On pouvait sortir avec trois diplômes en théologie sans être capable de manœuvrer dans la Somme théologique. Pour moi, c’est de l’ordre du scandale.

A.L. : Donc vous n’avez pas pu goûter à la grande tradition catholique à l’Université ?

St-G. : J’y avais accès quand même grâce à mon directeur Maurice Boutin, à Jean-Claude Petit. Il y avait aussi du monde qui travaillait sur Gadamer. Il y avait quand même un petit noyau, un petit reste, qui travaillait sur ces questions-là. Mais il fallait les chercher, il fallait faire la démarche.

Moi, comme je suis un passionné de livre, j’ai commencé à collectionner des ouvrages, comme l’Histoire du sentiment religieux en France, de Brémond, ou le Dictionnaire de spiritualité – parce que les communautés religieuses ont commencé à liquider leurs bibliothèques. Quand j’ai mis la main là-dessus, ça été un tel émerveillement. Ça a été un choc ! Mais à l’Université, il n’y a jamais eu un cours sur Bossuet ou sur le problème de la prédestination par exemple. Toute la théologie était déjà bazardée quand j’ai commencé mes études. J’ai fait un bac, une maîtrise, un doctorat quand même. Et tout était déjà bazardé.

A.L. : Les modes philosophiques et les idéologies contemporaines fleurissaient, j’imagine… Est-ce qu’on était dans le freudo-marxisme ? Dans Heidegger ?

St-G.  : Bouah ! On n’était ni freudo-marxiste ni heideggerien. On était « Comment tu te sens ? », « Comment les affaires vont ? » On était dans…

A.L. : Dans le vécu ?

St-G. : Dans le vécu, dans la sensiblerie psychologique. Il n’y avait rien d’autre que cela. C’était vraiment la pauvreté, la vraie pauvreté, l’extrême pauvreté intellectuelle.

A.L. : Qu’est-ce qui vous avait conduit à la théologie ?

St-G. : Ce qui m’a conduit à la théologie ? C’est la même chose que ce qui m’a amené au droit. J’aime l’idée d’un texte, d’une écriture qui porte à conséquence. J’aime la littérature. Or, et la théologie et le droit sont des modes de littérature qui ont une incidence sur la réalité.

A.L.  : On comprend donc que le christianisme a joué un rôle central dans votre formation intellectuelle

St-G. : En fait, il joue un rôle plus que jamais.

A.L. : Que dire de la place de la religion catholique dans l’histoire de notre peuple, dans sa genèse et son développement ?

C. St-G. : C’est toute la place, jusqu’à la Révolution Tranquille. La Révolution tranquille, pour moi, c’est la décapitation du peuple québécois. Le père Groulx disait que l’industrialisation était comme une seconde conquête, mais il n’avait pas pensé à quel point la Révolution tranquille était délétère pour nous, à quel point elle allait mettre un terme à… Mettre un terme, on ne sait pas – il faut espérer au-delà de toute espérance –, mais…

A.L. Il y a une cassure en tout cas.

St-G. : Oui, mais ce n’est pas seulement une cassure. Si c’était une cassure, au moins, il y aurait quelque chose de net. Non, c’est un affaissement. C’est un effondrement. Une maladie de l’âme.

A.L. : Un délitement ?

St-G. : Oui, c’est ça, un délitement. C’est une perte de tout repère. Dans le fond, ce qu’il faut voir, c’est que la Révolution tranquille est une révolution réactionnaire. C’est « du monde » qui a juste remplacé « d’autre monde » avec des moyens autres. Je n’ai jamais vu ça comme une grande émancipation.

Vous le savez, dans mon dernier livre [Le mal du Québec] j’ai travaillé sur la loi sur les « soins de fin de vie ». Pour moi c’est l’apothéose, c’est le symptôme par excellence de la société québécoise. Une loi qui a été initiée par les péquistes, c’est-à-dire par ceux qui prétendent œuvrer à la survie ethnique du peuple québécois, mais qui ne trouvent rien de mieux à faire que de mettre de l’avant une loi sur les « soins de fin de vie » (après avoir été les ardents défenseurs de l’avortement dans les années 1960, 1970). On boucle la boucle en quelque sorte. On est dans « les pôles mortifères de la société québécoise ».

A.L. Ce sont les symptômes d’une crise spirituelle aiguë ?

St-G. : Oui, mais c’est plus que ça. En réalité, ce qui est grave, ce n’est pas qu’il y ait des désespérés qui souhaitent mourir. L’idée aberrante, c’est de doter l’État du pouvoir de donner la mort.

A.L. : Que dire de la validité de la loi sur les « soins de fin de vie » ?

St-G : On ne peut pas mettre sur pied un mécanisme juridique qui implique la négation du sujet de droit.

A.L. : La mort, c’est la négation de soi. Or, on ne peut fonder en droit la négation de soi, c’est bien ça ?

St-G. Exactement. On est à la limite de la logique juridique quand on reconnaît au sujet le droit de se nier lui-même et de disparaître comme ayant droit. Ça n’a aucun sens. C’est instituer la mort.

Un État est censé, dans ses premiers principes, s’incarner pour défendre les plus vulnérables et non administrer la mort comme soin – ce qu’il appelle un « soin », en raison de la détérioration du langage. Mais cet acte ne peut pas être compris comme un « soin ». C’est un acte meurtrier, qui est tempéré par des fioritures juridiques, enchâssé dans un jargon qui permet de ne pas voir le meurtre là où il y a homicide.

Ces questions ne se posent à nous aujourd’hui qu’au terme d’un long travail de décomposition du langage qui est digne de ce que le droit nazi pouvait imaginer et que Victor Klemperer a décrit [dans LTI. La langue du IIIe Reich]. On traficote le langage pour poser de faux problèmes aux gens. Puis on braque les projecteurs sur des personnes qui souffrent, pour aller chercher l’émotion au maximum.

Vous voyez, dans la plus récente actualité, mes pires pronostics se réalisent. Déjà, on veut « rouvrir la loi » pour inclure les gens atteints de la maladie d’Alzheiemer. C’est une loi qui était conçue pour déraper, pour s’élargir au fil du temps, tout en donnant l’impression que le patient est roi, qu’il est autonome, quand, en réalité, c’est la machine gouvernementale qui tue. C’est ça qui est fascinant.

On est face à un gouvernement qui fonctionne comme la bureaucratie soviétique ; qui a fait un calcul des coûts (parce que les soins palliatifs sont plus chers) et qui est capable de travestir le meurtre en droit individuel, en autonomie du patient, grâce à de vieux théologiens recyclés en éthiciens patentés – des gens qui s’imaginent qu’on règle les problèmes par du remplissage de formulaire.

Ce qui est fascinant, c’est que la société québécoise est tellement pauvre au plan spirituel et au plan intellectuel qu’elle n’a même pas été capable de sécréter un anticorps spécifique, un groupe de personnes capable de la défendre. Sauf probablement des groupes religieux, qui souvent se disqualifient eux-mêmes, soit par leur rigidité, soit par leur incapacité d’argumenter.

*

Pour donner un aperçu du style et de la pensée de Christian Saint-Germain, voici deux extraits tirés du dernier chapitre de L’avenir du bluff québécois :

1er extrait : « Dans une entrevue télévisée, le cinéaste Denis Arcand rappelait que le plus grand événement de l’histoire moderne du Québec n’était pas la Révolution tranquille, mais la disparition de la religion catholique. Il évoquait ainsi l’échec retentissant d’une auto-fondation du Québec moderne sans support symbolique, mythologique ou légendaire ; sans l’existence d’ennemis identifiés qui, à l’instar des arbres dans une forêt, finissent par obstruer l’accès de leurs voisins à la lumière et progressivement les font disparaître.

Ce n’est donc pas ici de la fin sociologique du phénomène religieux qu’il s’agit, si on entend par là l’amenuisement statistique de croyances partagées, de préceptes moraux ou d’une doctrine sociale. C’est bien davantage l’abandon d’un appel en garantie à un « grand Autre » mythique, à un élan qui prenait sa source bien avant les années 1960 dans une scansion verticale collective exorbitante que Groulx suggère en ces termes : « Il existe pour les peuples une loi de la vie selon laquelle ils sont assurés d’organiser leur avenir dans la puissance et la durée. Nous l’avons toujours dit : un ordre plus haut que celui du patriotisme veut que nous croyions par-dessus tout à la vocation surnaturelle de notre peuple et que notre vie nationale s’organise sous l’influence de cette pensée régulatrice. » Le refus de répondre à cette vocation surnaturelle laisse le discours nationaliste sans idéal. Il le relègue à des propositions tout absorbées par le comblement des besoins, la qualité de vie, le pouvoir d’achat et l’ensemble des « trouvailles » euthanasiques ou abortives. Dans une perspective historique, le combat livré par la plus modeste ursuline de Trois-Rivières pour conserver le français après la Conquête a mieux valu pour la survie du peuple que toute la brigade légère de sans-culottes du Bloc québécois partis chercher pension à Ottawa. »

2e extrait : « Naître d’un père colonisé, c’est comme n’en point avoir. C’est être le fils d’un « homme québécois » et ça, c’est un mensonge permanent, c’est recevoir un titre de pacotille. « Déchéance est ma parabole depuis des suites de pères » [Gaston Miron]. Quelque chose demeure perpétuellement en souffrance dans cette passation de témoins entre colonisés. Statut de l’enfant naturel, de bâtard d’une histoire qui ne prit jamais forme, « héritage de la tristesse » [Gaston Miron]. Transmettre la vie sans donner le pays, n’est-ce pas contraindre à la déréliction ? Une condamnation à devenir, selon l’expression du poète, des hommes « du modernaire, à rebours de disparaître, dans une histoire en laisse de son retard » [Gaston Miron]. C’est une conséquence qui passe pour un choix.

Dissipation de l’apport mythique, de la vocation surnaturelle ou légendaire du peuple québécois. C’est le constat qui fera de l’affirmation de Patrice de La Tour du Pin : « Tous les pays qui n’ont plus de légendes seront condamnés à mourir de froid » une sorte de révélation mystique pour le poète Gaston Miron. Le lien organique entre notre présent de colonisé et celui de nos ancêtres, ces vaincus des autres époques, se rompt avec le murmure amnésique de la Révolution tranquille… »

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