«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Garder la flamme allumée

Éloge de la persévérance en temps de déprime politique

Pour les souverainistes, rien ne va bien, nous le savons. Les sondages leur rappellent régulièrement que la population n’a plus grand-chose à faire de leur idéal. Et même si les sondages n’étaient pas là, nous pourrions sentir de bien des manières la profonde lassitude de la population devant la question nationale. Le commun des mortels ne parle plus de l’indépendance du Québec, même s’il sait que la question travaille encore un pan important de la population. Constater cela, ce n’est pas du défaitisme, c’est une forme de lucidité élémentaire. Que faire devant cette situation ? Quelle est la meilleure stratégie pour éviter une décomposition finale de la question nationale ?

Pour les uns, la réponse est simple : il faut faire comme si de rien n’était. Ils nous invitent à en rajouter dans l’indépendantisme tonitruant. Si la population se fiche de l’indépendance, c’est parce que les indépendantistes ne seraient pas assez convaincus et convaincants. Il faudrait donc une offensive idéologique et politique majeure qui réveillerait les consciences. Les Québécois sortiraient de leur sommeil politique et s’élanceraient enfin vers le pays. Il suffirait de vouloir l’indépendance tellement fort que la population en viendrait même à la vouloir avec les souverainistes. Il est permis de douter d’une telle approche qui relève surtout du fantasme idéologique. Les charges héroïques sont souvent désespérées et annoncent moins une renaissance qu’elles ne permettent de terminer par un geste d’éclat une histoire triste.

Inversement, on en trouve pour adhérer à la pédagogie de l’enfouissement, pour reprendre une formule d’un autre temps et s’appliquant à un autre contexte. Ils nous disent : n’en parlons pas, et le désir reviendra. Prétendons vouloir gouverner le Québec tel qu’il est, faisons preuve de bonne foi et de bonne volonté, montrons aux Québécois que nous comprenons leur lassitude et que nous ne cherchons pas à leur enfoncer le pays dans la gorge, et un jour, ils nous reviendront. En gouvernant le Québec, on le remettra en mouvement, et de cette manière, les Québécois recommenceront alors à penser à leur avenir politique. Cette thèse se tient : elle redonne une marge de manœuvre au nationalisme en le détachant de l’impératif référendaire. Mais elle pousse paradoxalement les souverainistes à habituer les Québécois à une existence provinciale dédramatisée, et à présenter l’indépendance comme un objet désirable mais pas comme une nécessité vitale. 

Il y a ceux qui renoncent. C’est le parcours de tous ceux qui ont un jour espéré ardemment l’indépendance mais qui se sont un jour convaincus qu’elle n’arriverait jamais. Ils ne veulent pas désespérer du Québec pour autant alors ils cherchent de nouvelles manières d’assurer la défense de ses intérêts et de son identité. Au-delà de la question du statut politique québécois, ils veulent assurer la survie d’un peuple québécois. Leur doctrine, c’est la nouvelle survivance. Ils ont renoncé à l’indépendance, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’ils ne regrettent pas son échec. Ils ne deviennent pas fédéralistes de cœur mais ils acceptent la victoire des fédéralistes et ne s’imaginent pas pouvoir un jour la renverser. Ils ont accepté que nous vivons dans un pays auquel ils se sentent pourtant étrangers. Ils ne se renient que lorsqu’ils passent du désespoir à la conversion, et répètent lorsqu’on leur demande qu’ils voteraient Non en cas de référendum inattendu.

Aucune de ces stratégies n’est absolument bonne, aucune n’est absolument mauvaise, chacune répond à un tempérament, à une vision du Québec, à une lecture de sa situation politique. On peut croire au grand élan, à la grande patience ou au grand repli. Personne n’a le monopole du nationalisme dans tout ça. Mais une chose est plus importante que les différentes stratégies, dans le cas présent : il faut lutter ardemment contre la canadianisation mentale et identitaire des Québécois et défendre ce qu’on pourrait appeler les conditions de possibilité de l’indépendance. Il faut conserver un point de vue québécois sur le monde. Comme j’aime dire, pour qu’il y ait un jour un Québec indépendant, il doit y avoir encore un peuple québécois. 

Pour les indépendantistes de conviction, qui ne peuvent se résoudre à l’idée que notre peuple soit pour de bon domestiqué politiquement dans la fédération canadienne, il s’agit aussi de garder vivant l’idéal du pays. Ils doivent conserver au cœur de la vie publique cette question vitale, même si elle n’est pas toujours accrochée à une échéance électorale. Ils doivent aussi garder vivante la question de l’identité nationale, sans se contenter de la définition aseptisée qu’en propose le système médiatique et les élites politiques. C’est à partir d’elle qu’on peut le mieux aujourd’hui faire le procès de l’ordre canadien. Le souverainisme sans la défense de l’identité québécoise est une chimère idéologique.

Le cycle de la Révolution tranquille a échoué à nous conduire à l’indépendance et à la pleine émancipation nationale. C’est tragique, naturellement, parce qu’elle n’avait justement de sens qu’en parvenant à faire du Québec un pays. Ce n’est pas sans raison qu’elle s’accompagne d’un parfum d’inachèvement. Mais il faut transcender cette déception et redécouvrir l’aspiration à la souveraineté au-delà de la seule époque qui s’est terminée il y a quelques années : il faut réinscrire la souveraineté dans la longue durée. Cette revitalisation historique de l’idée d’indépendance est indispensable à sa renaissance politique. Car c’est ainsi qu’elle pourra s’inscrire dans le contexte politique actuel non pas comme un résidu idéologique de la Révolution tranquille mais comme une aspiration durable de notre peuple, présente à chaque moment de son histoire, et que nous ne saurions renier sans nous renier nous-mêmes.

Il faudra pour cela bien de la persévérance. Aller contre ce qui semble être le sens de l’histoire et l’esprit de l’époque ne va pas de soi. C’est même pénible. Tout semble jouer contre les idéaux qu’on s’entête à brandir. On est accusé d’être dépassé, ou encore réactionnaire. Il faut pourtant savoir s’entêter, défier les fausses évidences et ne pas capituler même si on ne voit pas le grand soir à l’horizon. C’est à cela que ressemblera l’engagement indépendantiste dans les prochaines années, et c’est parce que des militants accepteront cette tâche ingrate mais nécessaire qu’un jour, à un moment qu’on ne saurait prévoir pour l’instant, l’idée d’indépendance pourra vraiment resurgir et entrainer les Québécois vers le seul destin qui soit vraiment à la hauteur de leur histoire.


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