«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Allocution prononcée le 8 mars 2016

Égales, certes, mais à des hommes libres

Être féministe au Québec, c’est être nécessairement indépendantiste

Chronique d’Andrée Ferretti
mercredi 9 mars 2016
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Avec votre consentement présumé, je veux tout d’abord souligner la déplorable absence sur cette scène, faute d’y avoir été invitée, d’une femme exceptionnelle par le combat fondamental qu’elle mène pour la libération des femmes, des Québécoises, bien entendu, mais des femmes du monde entier, celles, innombrables, encore assujetties aux diktats des pouvoirs religieux dont la nocivité est la plus grave, parce que la plus déshumanisante, leurs codes étant établis sur et pour la répression de leur sexualité.

Je nomme Djemila Benhabib et vous invite par vos applaudissements à lui signifier votre estime et votre reconnaissance. Elle est de celles qui n’abandonneront jamais une liberté essentielle pour une sécurité temporaire, pour m’exprimer en paraphrasant Benjamin Franklin. Elle est de celles que l’on veut faire taire, par toutes les bassesses et les fourberies possibles, comme on l’a vu ces derniers jours, mais elle ne se taira pas. J’aurais aimé l’entendre ce soir. J’aurais aimé que nous lui tendions les bras pour lui signifier que son combat est aussi le nôtre, celui pour un Québec indépendant, républicain et laïque, comme elle l’a clamé haut et fort à la télévision française le mois dernier.

La liberté est une et indivise

Il paraît que tout a changé. D’où vient alors notre sentiment que tout est pareil ?
Peut-être Flaubert avait-il la réponse quand il écrivait : « L’ennui avec l’analyse, c’est qu’elle a des limites, tandis que la réalité n’en a pas. »

Pour en revenir expressément à nous, femmes québécoises de toutes origines, de tous âges, de toutes conditions sociales, je me questionne sur notre désir proclamé d’égalité avec les hommes. De qui au juste voulons-nous être l’égale ? D’un homme colonisé, dominé, exploité, aliéné ? Non merci, en ce qui me concerne. Je ne veux être et ne peux être que l’égale d’un homme libre.

Bref, pour moi, être féministe au Québec, c’est être nécessairement indépendantiste, puisque aussi bien la liberté est une et indivise. Elle ne peut s’épanouir que dans la plénitude de ses attributs.

Un esclave peut être l’égal d’un autre esclave, un maître peut-être l’égal d’un autre maître, mais ils ne sont libres ni les uns ni les autres, l’esclave et le maître dépendant étroitement l’un de l’autre, comme l’a si bien démontré le philosophe Hegel.

Le féminisme, c’est la libération des hommes

Sans être philosophe, à un journaliste de RC qui lui demandait en 1975 ce qu’était à son avis le féminisme, Febo Ferretti, mon défunt mari, avait répondu : « Le féminisme, c’est la libération des hommes. La question féministe n’est en effet pas une question féminine mais un phénomène qui relève de l’organisation de la société dans son ensemble. Précisément pour cette raison, notre lutte pour la libération des femmes et notre lutte pour l’indépendance nationale sont des luttes convergentes, inextricablement liées l’une à l’autre.

Nous devons nous défaire de l’illusion que nous pouvons attendre les changements que nous souhaitons d’une société comme la nôtre. Nous ne devons plus nous limiter à seulement remettre en cause notre statut dans cette société en réclamant plus d’égalité, plus de pouvoir. Nous devons remettre en cause la société elle-même pour en bâtir une nouvelle où nous aurons aussi pleinement droit à notre différence tant individuelle que collective.

Notre émancipation et celle de la majorité des Québécois sont liées et elles dépendent de notre détermination à poser les problèmes dans des termes politiques globaux qui correspondent à ce que nous sommes en tant que femmes québécoises.

Nos gains ne sont pas irréversibles

Nous limiter réclamer des droits et des pouvoirs égaux à ceux des hommes dans notre société, c’est laisser croire que la condition des hommes québécois est juste et satisfaisante. Or, pensons concrètement à nos pères, à nos frères, à nos maris, à nos amants, à tous les hommes de notre vie et de notre histoire. Pouvons-nous dire honnêtement que ce sont des hommes libres, qu’ils ne subissent pas comme nous les effets du colonialisme et de l’exploitation capitaliste. Voulons-nous vraiment ressembler à ces pauvres vaincus qui n’ont jamais su relever la tête jusqu’au bout. Voulons-nous même ressembler à leurs chefs qui, tout au cours de notre histoire et encore aujourd’hui, dès qu’ils exercent le moindre pouvoir, qu’il soit intellectuel ou politique, se détournent de nos grands projets collectifs, de nos projets réellement révolutionnaires pour ne plus se consacrer qu’à améliorer notre situation plutôt que de s’appliquer à la transformer. Il n’est dès lors pas étonnant de constater que nos gains ne sont pas irréversibles.

Non, mesdames, nous ne serons jamais libres, ni indépendantes dans une société qui vit dans un état de dépendance généralisée. Nous devons, c’est certain, mener sans relâche, nos luttes spécifiques. Nous devons toutefois les inscrire dans un combat plus radical qui se situe dans la perspective de l’abolition de l’oppression nationale et de l’exploitation capitaliste. Nous, femmes, ne savons-nous pas mieux que personne que sans indépendance économique, nous ne pouvons exercer la moindre souveraineté.

Et, par-dessus tout, nous devons prendre l’initiative des débats idéologiques et des luttes concrètes, nous devons développer notre propre critique de l’économie politique telle qu’elle fonctionne dans notre société, fondée sur l’exploitation capitaliste du travail qui implique une division du travail qui favorise à la base l’inégalité entre les hommes et les femmes. Nous devons montrer par une analyse rigoureuse des faits que la division du travail en système capitaliste se fonde sur la division du travail dans la famille et qu’elle implique une division inégale non seulement des tâches mais de la distribution de la totalité du travail et des pouvoirs liés à cette répartition ; nous devons penser et définir le plus précisément possible le modèle de société que nous voulons instaurer. Et cela s’inscrit dans la qualité de notre engagement dans notre lutte pour notre indépendance nationale.

C’est le défi que nous devons et pouvons relever, mesdames.

C’est ma conviction et l’objectif de toutes mes luttes.

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