«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Réflexions sur le congrès du Parti québécois - 15, 16 et 17 avril

Du rêve au projet

Jacques Parizeau : « On doit transformer le rêve en projet, puis le projet en chantier. »

lundi 28 mars 2011

Le prochain congrès du Parti québécois aura lieu les 15, 16 et 17 avril. Ce sera le premier depuis six ans. Comme il est d’usage, le Parti québécois réaffirmera, dans le programme qui sera adopté, sa foi souverainiste et esquissera les moyens envisagés pour atteindre l’objectif qu’il s’est fixé. Cela s’exprime dans ce qu’il est convenu d’appeler l’article 1 de la proposition principale, préparée par la direction du parti comme base de discussion.

Au moment où le congrès va se réunir, deux questions — à mon sens, cruciales — ne sont pas abordées dans la version actuelle de l’article 1. Il s’agit, d’une part, de la préparation du référendum sur la souveraineté et, d’autre part, de l’engagement de fonds publics pour la promotion et la réalisation de la souveraineté après la prise du pouvoir. Traiter de ces questions ou les passer sous silence, c’est toute la différence entre l’élaboration d’un projet qui permet aux électeurs de voir où on veut les amener et ce que l’humoriste français Alphonse Allais appelait « les paroles verbales ». Dans un cas, on montre sa volonté de réaliser ; dans l’autre, on maintient un « flou artistique » sur ses intentions et sur ses projets d’avenir.

Préparer le référendum

La première question — celle qui a trait à la préparation à la tenue d’un référendum et à la réalisation de la souveraineté — ne préjuge en rien de la date ou du moment de ce référendum. On le tient quand on est prêt et quand les circonstances s’y prêtent. Encore faut-il être prêt. On sait bien et depuis longtemps que, dès que la souveraineté revient dans le discours public, les adversaires multiplient les attaques, les journalistes veulent des réponses et de plus en plus de gens se posent et posent des questions.

Il faut pouvoir répondre, montrer les enjeux, maîtriser les chiffres, esquisser des projets et des solutions, présenter parfois des solutions de rechange et, en tout cas, montrer qu’on possède ses dossiers et qu’on n’embarque pas ses militants, d’abord, et le public, ensuite, dans des aventures improvisées. Cela nécessite beaucoup de préparation, d’études, d’analyses, de calculs. Bien sûr, tout cela ne peut remplacer l’émotion, le souffle charismatique, le lyrisme même, sans lequel aucune grande cause ne peut aboutir. Mais cela donne aux dirigeants d’abord, aux militants ensuite et petit à petit au public l’assurance qu’on sait où l’on s’en va et comment s’y rendre.

Les sujets d’étude

Les sujets d’étude sont de tous ordres ; certains sont apparus en même temps que le projet souverainiste lui-même, mais doivent périodiquement être revisités. D’autres correspondent à des interrogations plus récentes. Le Québec a-t-il les moyens d’être un pays indépendant ? Comment compense-t-on la suppression de la péréquation ? Que deviendra le mode de vie des Québécois ? Quelle sera la monnaie d’un Québec souverain ? Une fois débarrassé de la tutelle de la Cour suprême d’Ottawa, comment va-t-on assurer l’avenir du français et le développement de la culture québécoise ? Y aura-t-il des forces armées québécoises ? Quel rôle joueront-elles ? Quand le Québec récupérera tous ses impôts, quelle part sera réservée aux régions et aux municipalités ? Quelles nouvelles tâches leur seront confiées à l’égard par exemple du développement économique ou de la protection de l’environnement ?

En fait, la liste est très longue et elle continue de s’allonger. On pensait que la question des frontières d’un Québec souverain était réglée depuis les avis juridiques du début des années 1990, et voilà que le gouvernement fédéral et celui du Nunavut signent un « traité » au sens de la Constitution de 1982, avec une association incorporée en vertu des lois du Québec, Makivik, représentant les Inuits, pour se partager les droits et la propriété sur la baie James et la baie d’Hudson. Le gouvernement du Québec n’existe pas, n’est mentionné nulle part.

Ce n’est qu’un exemple parmi bien d’autres. Si, pendant la campagne électorale de septembre 1994 qui a porté au pouvoir le Parti québécois, on a pu être aussi clair quant à ce qu’on voulait faire (un référendum dans les 8 à 10 mois pour réaliser la souveraineté), c’est qu’on se préparait depuis quatre ans. La victoire a été nette : 77 sièges contre 47 pour les libéraux.

Aujourd’hui, le Parti québécois et le Bloc québécois disposent d’un personnel de recherche nombreux. On peut toujours mobiliser l’aide d’experts et de spécialistes si tant est qu’ils soient certains d’être pris au sérieux.

Encore faut-il vouloir.

L’arrivée au pouvoir

La deuxième question qui n’est pas abordée dans la proposition principale a trait au rôle d’un gouvernement souverainiste dans la promotion et la réalisation de la souveraineté. À cet égard, à nouveau, deux orientations sont possibles.

En vertu de la première, en arrivant au pouvoir le gouvernement souverainiste distingue clairement deux fonctions. L’une consiste à orienter les ministères dans le sens des propositions et du programme adoptés par les nouveaux élus. La seconde consiste à préparer le référendum, les négociations avec Ottawa, la Constitution du pays à venir, la mise en place des nouvelles structures et leur mode de fonctionnement.

Peut-on s’occuper de la santé et de l’éducation en même temps que du référendum ? L’exemple de 1995 est là pour le montrer. Ce fut l’année, en santé, du virage ambulatoire dans les hôpitaux, de la signature d’une entente collective avec tous les syndicats du secteur public à des conditions tout à fait raisonnables, ainsi que de la réduction de deux milliards de dollars du déficit laissé par les libéraux. Sans compter le lancement des carrefours jeunesse emploi, l’organisation des états généraux de l’éducation et le premier grand investissement minier chez les Inuits avec leur participation (Raglan), entre autres réalisations.

Pendant ce temps, la préparation du référendum prenait de plus en plus d’ampleur. La mise au point des études financières, budgétaires, administratives et juridiques nécessaires au lancement du nouveau pays, sans doute, mais aussi la clarification pour l’opinion publique de ce que le gouvernement avait l’intention de faire mobilisèrent beaucoup de ressources, aussi bien dans le secteur public qu’à l’extérieur. Le projet était prêt.

Et on consulta. Les 21 commissions régionales sur l’avenir du Québec (y compris celles des jeunes et des aînés) furent fréquentées comme jamais des commissions publiques ne l’avaient été ou ne le furent depuis. Cinquante-cinq mille personnes participèrent directement à ces réunions.

Enfin, l’avant-projet de loi sur l’avenir du Québec exposant clairement le projet d’un Québec souverain fut distribué dans tous les foyers du Québec, de façon à ce que les gens sachent où on voulait les amener.

La préparation a coûté cher. Et la prochaine fois, ce sera cher aussi. Si, cependant, on s’est fait élire pour procéder et qu’on n’a rien caché, on procède. C’est le sens de la démocratie.

Utiliser les fonds publics ?

L’autre voie, la solution de rechange, est le pendant de l’attitude qu’on a adoptée comme opposition. Au « flou artistique » succède « l’idéal » ou « l’objectif à long terme » de la campagne électorale. « Les conditions ne s’y prêtent pas, mais un jour ça viendra », « on y travaille ». Évidemment, une fois arrivé au pouvoir, on découvre qu’on n’a pas le mandat de faire la souveraineté et donc qu’on ne peut pas « en conscience » utiliser des fonds publics à cette fin.

Je n’invente rien. À partir de 1996 et pendant les années qui ont suivi, on a refusé explicitement d’utiliser des fonds publics pour promouvoir la souveraineté (alors qu’on était au pouvoir). Évidemment, le mouvement s’est arrêté. Des gens se sont découragés. D’autres sont passés chez les fédéralistes. L’opinion publique reste étonnamment assez attachée à la souveraineté du Québec, mais de plus en plus de gens pensent qu’on n’y arrivera pas. En tout cas, ceux qui tiennent encore à la réalisation de l’objectif ne veulent plus qu’on emprunte la voie du « flou artistique ».

Pour revenir à la proposition principale et à l’article 1, depuis juin 2010 elle est muette à la fois quant à la préparation du référendum et quant à l’utilisation des fonds publics.

Silence dans les rangs !

Ce qui amena « ma députée préférée », celle de Crémazie, Lisette Lapointe, à déclarer que l’article 1 lui paraissait faible. Elle proposa un amendement en vertu duquel un comité de députés et de dirigeants (du parti) serait nommé pour diriger les études préparatoires en vue du référendum et ferait rapport périodiquement sur l’avancement des travaux. L’amendement prévoyait en outre l’engagement d’un gouvernement souverainiste à terminer les travaux de préparation et à en assurer la diffusion dans le public.

Avec un zèle intempestif, on fit pression à travers l’organisation pour que tout amendement à l’article 1 soit considéré comme attentatoire à l’autorité de la chef. Alors que s’achevaient les congrès des comtés et que commençaient les congrès régionaux, un tel ukase plaçait les militants dans une situation impossible. On voulait leur interdire de discuter de ce qui, pour la plupart, est la principale motivation de leur militantisme.

Néanmoins, la proposition Lapointe, devenue, grâce à l’appui de l’exécutif et du congrès de son comté, partie d’une résolution plus étoffée, dite proposition Crémazie, a suivi, péniblement bien sûr, son bonhomme de chemin à travers les instances depuis cinq mois. On n’a pas pu empêcher qu’elle soit présentée finalement au comité directeur du congrès national pour être incorporée au cahier des propositions à discuter au congrès. Le comité, pour en finir, l’a déclarée non recevable...

Cela n’est pas raisonnable. On doit transformer le rêve en projet, puis le projet en chantier. Bien des gens partagent le rêve mais doutent qu’on ouvre le chantier. On ne peut pas empêcher les militants de débattre de la façon dont on passera de la première étape à la deuxième, puis à la troisième. Il faut se ressaisir. Le pouvoir semble être à portée de la main. Il faut être clair quant à ce qu’on veut en faire.

***

Jacques Parizeau - Ancien premier ministre du Québec


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PQ - XVIe congrès avril 2011

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