«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le crépuscule de l’or noir

Keystone XL : une décision qui aura des répercussions majeures

Douche froide sur les espoirs pétroliers de l’Alberta

Lors de la prochaine flambée séparatiste au Canada, le Québec pourrait bien n’être qu’un spectateur

Editorial de Vigile
mercredi 11 novembre 2015
4 096 visites 7 messages

Il ne faut pas s’y tromper, la décision de l’administration Obama de refuser la construction du pipeline Keystone XL aura des répercussions majeures non seulement au Canada, mais dans le monde entier.

Commençons par apprécier la finesse du jeu des Américains dans cette affaire, chose à laquelle ils ne nous ont guère accoutumés. Ils ont en effet attendu jusqu’à l’assermentation du nouveau gouvernement Trudeau avant d’annoncer la nouvelle. Ils ne pouvaient certainement pas le faire dans les mois précédant la campagne électorale ni pendant celle-ci, au risque de la voir, et voir les États-Unis, devenir un enjeu pendant la campagne électorale canadienne.

Mais on comprend en même temps qu’ils étaient à la toute limite du temps qui leur restait pour tirer parti de leur décision et se positionner comme des champions de la lutte contre les changements climatiques à la veille de la Conférence de Paris qui s’ouvrira sur ce thème dans quelques jours. Qu’ils soient en mesure de le faire sans qu’il ne leur en coûte un sou ne fait qu’ajouter à l’injure faite aux Albertains.

Dans les milieux pétroliers de l’Alberta, on entretient encore l’espoir que cette décision pourra être renversée après le départ d’Obama, avec l’avènement à la présidence d’un candidat du Parti républicain, vendu de notoriété publique aux intérêts de leur industrie.

Mais de la même façon qu’ils se sont illusionnés sur les bonnes dispositions des États-Unis à leur égard et à l’égard de leur pétrole, ils vont découvrir que la décision américaine vient de lancer un signal géopolitique et économique très fort au monde entier sur les perspectives de l’industrie pétrolière à long terme.

Ce message est le suivant : la consommation du pétrole aux niveaux actuels dans le monde n’est plus tenable en raison de ses effets désastreux sur les équilibres climatiques dont le maintien est essentiel à la vie et à l’activité humaine. Pays producteurs et consommateurs doivent en prendre note et procéder aux ajustements nécessaires.

Selon le magazine Oilprice, une référence pour l’industrie, il faut même se demander si la consommation du pétrole, et l’engouement dont il jouit, n’ont pas atteint leur point de bascule :

Mais les retombées de la décision Keystone XL sont sans doutes plus importantes que leur effet immédiat sur les marchés. Le projet a été rejeté à cause de son impact sur les émissions de gaz à effet de serre. Il s’agit sans doute d’un précédent dans la lutte aux changements climatiques. Le monde considérera sans doute cet événement comme le premier d’une série de cas où des projets de mise en valeur de sources d’énergie fossile auront à franchir des obstacles de plus en plus importants avant d’être approuvés par les pouvoirs politiques. Avec la réduction de plus en plus marquée du coût des énergies alternatives, les pouvoirs politiques s’enhardissent face au lobby du pétrole et hésitent moins à la mettre au pas...

... Sur la base des développements de la semaine dernière. l’ouverture d’une enquête sur la plus grande entreprise du secteur à l’échelle mondiale [Note du Trad. : Exxon/Mobil est poursuivie pour avoir délibérément trompé le public sur la contribution du pétrole aux dérèglements climatiques] et le rejet du projet le plus politisé à ce jour, les difficultés de l’industrie pétrolière « en surface » sont en train de prendre une ampleur considérable. Les perspectives à long terme des entreprises du secteur du pétrole et du gaz vont s’en ressentir. [Ma traduction]

Ce discours est sans précédent dans toute l’histoire de l’industrie pétrolière. En effet, jamais ses perspectives d’avenir n’ont-elles été sérieusement remises en doute jusqu’ici. On en devine dès lors les conséquences pour l’Alberta et le gouvernement fédéral canadien qui ont misé tout l’avenir économique du pays sur le pétrole.

Il faut en effet comprendre que l’exploitation effrénée des ressources pétrolières de l’Alberta n’est désormais plus possible et que la communauté internationale va s’y opposer de tout son poids, d’autant plus que son empreinte sur l’environnement est extrêmement lourde, que ce soit sur le territoire même ou au niveau des émanations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

Quant au signal économique, il était si attendu qu’il a même précédé l’annonce de quelques semaines. Dès que la décision a été pressentie par les grands joueurs de l’industrie, que ce soit les pétrolières elles-mêmes ou toutes les entreprises qui gravitent alentour, notamment les grandes institutions financières, ils se sont empressés d’annuler leurs projets et de rapatrier leurs capitaux.

On constate donc qu’il y existe une corrélation entre cette annonce et la nouvelle publiée la semaine dernière d’un exode massif de capitaux du Canada depuis plus d’un an :

Les capitaux fuient le Canada au rythme le plus rapide de tous les pays développés avec la fin du boom pétrolier qu’il a connu au cours des dix dernières années et l’absence de toute autre activité capable d’assumer le relai comme moteur économique. [Ma traduction]

Par ailleurs, s’il faut en croire les toutes dernières déclarations à la presse internationale de Christine Lagarde, la directrice générale du Fonds monétaire international FMI, après avoir rencontré à Doha des ministres et des responsables du Conseil de coopération du Golfe (CCG : Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Oman, Qatar), les prix du pétrole vont demeurer bas « pendant des années ».

Non seulement cette prévision augure-t-elle très mal des chances de l’Alberta de redresser rapidement sa situation budgétaire, mais elle a également des conséquences très graves pour le nouveau gouvernement Trudeau qui ne sera pas en mesure de tenir sa promesse de revenir à un déficit zéro après deux années de dépenses sociales importantes pour remédier aux excès d’austérité du gouvernement Harper, et qui ne sera pas en mesure d’augmenter les transferts aux provinces et les paiements de péréquation pour les tirer de la situation d’étranglement qui les menace, aux dires mêmes de Kevin Page, le directeur parlementaire du budget à Ottawa.

On voit donc que ces derniers développements touchent le Canada de plein fouet et que la stabilité politique du pays va s’en trouver affectée, au point qu’il pourrait se disloquer, comme le suggèrent déjà depuis un moment certains observateurs avertis de la scène géopolitique nord-américaine comme Peter Zeihan, un ancien du State Department, du Center for Political and Strategic Studies, et de Stratfor.

Lors de la prochaine flambée séparatiste au Canada, le Québec pourrait bien n’être qu’un spectateur.

Ah qu’il serait confortable de ne pas avoir à supporter « l’odieux » d’avoir « brisé le Canada » ! L’indépendance serait beaucoup plus facile à faire !

Commentaires

  • J. Binette, Montréal, 13 novembre 2015 14h16

    Wildrose Party et sécession
    Il me semble exagéré de croire que le Wildrose Party est sécessionniste. Je viens de jeter un coup d’oeil sur son programme. IL est question de reprendre des pouvoirs provinciaux laissés à Ottwa, de plus de transparence, d’Un gouvernement efficace et de la défense de l’agriculture albertaine. Le véritable parti sécessionniste albertain, Wikipedia en fait un résumé :
    "Le mouvement séparatiste émergea en réaction au sentiment d’aliénation de l’Ouest canadien déclenché par le rejet du programme énergétique national, destiné à centraliser les richesses de la province lors de la crise énergétique de 1980.

    Le politicien séparatiste Gordon Kesler fut élu à l’Assemblée législative de l’Alberta dans une élection partielle à Olds-Didsbury en tant que candidat du Western Canada Concept. En réponse, le premier ministre Peter Lougheed proclama la tenue d’une élection en 1982 qui vit la défaite de Kesler aux mains des progressistes-conservateurs.
    Après que Brian Mulroney ait succédé à John Turner à la tête du pays, l’élément séparatiste se démantela progressivement. Cependant, sous le gouvernement Paul Martin, la fierté albertaine est en résurgence, bien qu’elle soit assez éloignée des mouvances séparatistes.
    Le Parti de la séparation de l’Alberta a obtenu seulement 0,5 % des suffrages et n’a pas été élu dans aucune circonscription."
    je pense que le principal tremblement de terre politique a eu lieu en Alberta : le NPD a remplacé les Conservateurs surtout à cause de la chute du prix du pétrole. Pas évident qu’il va y en avoir d’autres. Je continue à penser qu’Il faut avant tout compter sur notre action. J. Binette Montréal

  • Richard Le Hir, 12 novembre 2015 16h30

    Réponse @ J. Binette

    Votre commentaire tombe justement le jour où le National Poste annonce une remontée importante du Wildrose Party, le parti sécessioniste, dans l’opinion publique albertaine. Il serait à égalité avec le NPD au pouvoir depuis à peine un an.

    La situation économique se dégrade très rapidement en Alberta, certains allant même jusqu’à évoquer l’image d’un bain de sang . Selon le FMI et l’AIE, aucune remontée importante des prix du pétrole n’est prévue avant 5 ans. Aujourd’hui, le WTI est tombé à 42,93 $.

    En Alberta, les conséquences politiques ne tarderont pas à suivre.

  • Pierre Bourassa, 12 novembre 2015 15h00

    ’’Une centaine de groupes environnementaux et sociaux demandent au gouvernement Trudeau de « cesser sans délai » toute étude des projets de pipelines, le temps de revoir le processus d’évaluation. Ils soulignent d’ailleurs que les études en cours ne tiennent pas compte des impacts climatiques.’’
    http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/455033/pipelines-des-groupes-reclament-l-arret-des-evaluations-en-cours

  • J. Binette, Montréal, 12 novembre 2015 08h54

    Ce n’est pas d’hier qu’Une petite partie des Albertains pensent que l’Alberta devrait se retirer du Canada. Et pourtant où en est ce parti sécessionniste ? Pas plus avancé aujourd’hui qu’il y a 30 ans. Il y aura des années de difficultés économiques importantes possiblement au Canada-ouest, mais cela ne signifie en rien une dislocation du Canada et n’amène pas nécessairement une amélioration de nos chances de faire l’Indépendance du Québec.
    C’est comme de dire que parce qu’il y avait une crise économique en 1929, le Canada aurait été au bord de l’éclatement. Il y a eu la crise de 2008, le Canada ou les US auraient dû se disloquer, non ? Cela ne s’est pas produit. Les crises économiques ne mènent pas nécessairement à des transformations politiques importantes. Et si cela amène des bouleversements politiques, ce n’est pas nécessairement la création de nouveaux états. Et puis, il y a à Edmonton, un gouvernement qui est très proche idéologiquement de celui récemment élu à Ottawa. N’oublions pas que le droit des gens d’affaire de faire du fric n’est pas reconnu au niveau international : ce qui est reconnu, c’est le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et les Albertains ne forment pas un peuple.
    NOus ne devons compter essentiellement que sur nous. Le contexte actuel ne nous est pas favorable, mais le passage de l’oléoduc Trans-Canada sur le territoire du Québec pour permettre la vente du pétrole albertain à l’Étranger est une situation que nous pouvons retourner à notre avantage si les autorités canadians continuent de vouloir mener le projet à son terme. Si les Québécois s’y opposent férocement, les conséquences politiques peuvent nous être fort avantageuses : nous avons un contrôle là-dessus. Une nouvelle union socialo-nationaliste québécoise contre un projet canadian qui détruit l’environnement (et avec des arguments à la Obama, en prime !). Ce serait assez important si nous pouvons bloquer ce projet pour nous permettre d’inverser la tendance à la baisse que nous connaissons depuis plusieurs années. J. Binette, Montréal.

  • N. Lefebvre, 10 novembre 2015 21h24

    Quelque chose me dit que nous n’aurons même pas besoin d’un autre référendum afin d’être un pays. À la veille d’une possible crise économique, environnementale et d’un conflit majeur entre la Russie et les U.S.A, nous, les Québécois, aurions intérêt à se tenir les coudes et apprendre à être débrouillard, fier et décomplexé. Pendant trop longtemps nous avons eu un complexe d’infériorité généralisé et pour certain, une mentalité de colonisé. Beaucoup pense que nous avons besoin du Canada pour survivre. Ne serait-il pas mieux de quitter ce rafiot qui coule au lieu de rester et de voir la suite des choses, c.-à-d. se rendre compte qu’on aurait dû être un pays normal comme tous les autres pays depuis longtemps.

  • Jocelyne Léger, 10 novembre 2015 20h14

    Très bon article, voici ce que j’ai le plus retenu... : Ah qu’il serait confortable de ne pas avoir à supporter « l’odieux » d’avoir « brisé le Canada » ! L’indépendance serait beaucoup plus facile à faire !

    Merci

  • Jacques Parent, 10 novembre 2015 19h21

    Se pourrait-il que le refus de M. Obama d’autoriser Keystone XL à ce moment-ci ait un lien avec le refus de M. Trudeau d’autoriser les frappes aériennes au Moyen-Orient ?

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