«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Des victimes de la mondialisation, pas des coupables !

Il y aurait lieu d’encourager la scolarisation des jeunes d’aujourd’hui afin que les travailleurs de demain soient plus flexibles en cas de mise à pied.

La Presse
dimanche 25 novembre 2007

En août 2007, sous la plume de Marie-Hélène Proulx, le magazine Jobboom a fait paraître un article intitulé « La trappe du BS. Pris au piège », un texte que nous avons lu avec beaucoup d’intérêt. Cet article s’efforce de démontrer que, contre toutes attentes, l’on peut se retrouver bénéficiaire de l’aide sociale par pure malchance, plus souvent qu’autrement, et non pas d’abord par fainéantise ou bien pour profiter du laxisme du système. L’auteure insiste sur l’enlisement que subissent ensuite ces malchanceux, un enlisement qui découle de la perte de confiance en soi qui s’ensuit, du découragement qui fait songer au suicide, et enfin du transfert intergénérationnel d’un mode d’existence peu enviable.

Dans un deuxième temps, l’auteure montre pourquoi les efforts louables que les prestataires peuvent consentir pour s’en sortir sont souvent voués à l’échec. Elle évoque la difficulté qu’il y a à se trouver un nouvel emploi pour des travailleurs peu scolarisés qui œuvraient dans des manufactures dorénavant relocalisées dans des pays pauvres, par exemple. Puis l’auteure s’arrête sur les problèmes personnels des prestataires du BS, comme le manque de confiance en soi, de légers handicaps intellectuels, la couleur de la peau, etc., qui peuvent effrayer les employeurs, des handicaps qui pourtant peuvent souvent être occasionnés par le fait d’être sur le BS. Ainsi, les prestataires de l’aide sociale auraient donc beaucoup de travail à faire sur eux-mêmes pour redevenir vendables, c’est-à-dire pour régler au plus vite, et par leurs propres moyens, notamment leurs problèmes d’estime de soi.

Manque d’empathie

Par ailleurs, l’auteure signale que les prestataires du BS en auraient gros sur le cœur lorsqu’ils racontent de quelle façon les traitent les agents d’aide qui s’occupent de leur cas. L’auteure laisse entendre que leur manque d’empathie vis-à-vis leurs clients pourrait bien être causé par un trop grand nombre de dossiers à traiter, bref par la surcharge de travail qu’on imagine facilement. Devrait-on augmenter le nombre des agents d’aide ? Il y aurait du pour et du contre.

Enfin, l’article se termine par une discussion sur les moyens à utiliser pour favoriser, voire obliger, les prestataires du BS à réintégrer le marché de l’emploi, puisque ces moyens tiennent essentiellement de la carotte ou du bâton. Côté carotte, il y aurait lieu d’encourager la scolarisation des jeunes d’aujourd’hui afin que les travailleurs de demain soient plus flexibles en cas de mise à pied. Pour sa part, la prime au travail pourrait amener les prestataires à accepter des emplois moins bien payés. Côté bâton, d’autres spécialistes estiment qu’il faudrait serrer la vis aux prestataires en les obligeant à travailler pour avoir droit à un chèque d’aide mensuel. Ou bien on pourrait couper le chèque après un certain temps, comme cela se fait aux États-Unis, notamment.

L’article de Marie-Hélène Proulx fait le tour de la question de façon efficace. Après avoir montré comment on peut se retrouver sur le BS, souvent par malchance, elle s’attache à décrire le mécanisme de l’enlisement qui amène à dépendre du BS. Elle expose enfin les moyens qui sont à la disposition de la société pour obtenir la réinsertion des prestataires du bien-être social. En ne prenant pas position elle-même dans un débat dont elle fixe les paramètres, elle laisse le lecteur libre de se faire sa propre opinion sur le sujet.

D’autres lectures possibles d’une même situation

En reconsidérant ce qui précède, on remarque que les mêmes constats peuvent toutefois être analysés différemment. Ainsi, s’il existe des prestataires du BS, c’est parce qu’il y a de la pauvreté dans notre société industrielle. Or, la pauvreté est un phénomène relatif qui adopte des visages toujours différents partout où on le retrouve. S’il y a des pauvres, c’est parce que dans toutes les sociétés il y a des riches et une certaine vision de la pauvreté.

Le problème se situerait du côté du degré d’inégalité qu’une société donnée est prête à tolérer en son sein. Par exemple, dans des sociétés traditionnelles, les écarts entre riches et pauvres existent, mais ils s’avèrent généralement moins spectaculaires que dans les nôtres, et les pauvres n’y sont jamais jugés aussi durement. Mais le fait est que, dans notre société industrielle, le débat sur la pauvreté est devenu une affaire d’économistes qui le ramènent à leurs désaccords sur la meilleure façon qui soit d’amener les prestataires du BS à réintégrer le marché de l’emploi. On éliminerait la pauvreté en fermant les bureaux de BS.

Ou encore, il faudrait s’entendre entre économistes pour déterminer précisément quel devrait être le nombre optimal de clients par agent d’aide. Pourtant, il suffit de regarder autour de soi pour saisir que malgré des taux de chômage extrêmement bas, les files de clients des banques alimentaires ne cessent de s’allonger. On doit en déduire que de plus en plus de gens en emploi ne gagnent pas suffisamment d’argent pour se procurer même le nécessaire. Le taux de chômage ? Mais ça ne veut plus rien dire !

Des victimes de la mondialisation, pas des coupables !

On s’entend aussi pour dire que ce sont les prestataires du BS dits aptes au travail qui doivent d’abord consentir les efforts qu’il faut pour s’en sortir. Sauf que lorsque la société décide de passer en mode néolibéral et à ne jurer dorénavant que par la mondialisation, on sait d’avance que beaucoup de travailleurs seront sacrifiés et envoyés au BS. Ces gens-là, il faut les voir comme des victimes et non pas comme des coupables à punir en les envoyant aux travaux forcés ! Il faut plutôt les aider à se placer en compensant pour leur manque de connexions.

Dans les milieux nantis, des réseaux de connexions existent qui sont toujours déjà là. On s’en sert tout naturellement quand vient le temps de se chercher du travail, puisqu’il paraît que c’est surtout par le bouche à oreille qu’on se déniche des emplois. Que fait notre société pour compenser pour le manque de connexions chez les personnes pauvres ? Les connexions, devrait-on les considérer comme un bien commun ? Il y a vingt ans, c’était le cas puisque les bureaux d’assurance-chômage aidaient les gens à se trouver des emplois et compensaient en partie pour le déficit de connexions. Mais pourquoi ont-ils cessé de le faire ?

Le temps est venu d’exiger des économistes qu’ils se penchent prioritairement sur le taux de chômage, cet indicateur qui ne veut plus rien dire, en vue d’en proposer un autre qui soit capable de mesurer l’évolution du degré d’appauvrissement dans la société. Les nouvelles économiques prendraient une toute autre tournure, et ce serait moins riant au Téléjournal de Radio-Canada. Toutefois, cela inciterait à coup sûr la société à repenser la façon dont elle traite ses pauvres, parce que les pauvres, ceux qui ne peuvent plus joindre les deux bouts, on pourrait maintenant les compter. Et on peut déjà présumer que leur nombre est en train d’augmenter.

***

Jules Lamarre et Luz Medina Lopez

Respectivement économiste et géographe (Ph.D.) et ingénieure-agronome et géographe (Ph.D.)

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