«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Des silences troublants

Pourquoi exagérer sciemment l’avantage de l’anglais ? (Le Devoir)

lundi 5 janvier 2009

Charles Castonguay. Archives La Presse

L’année 2008 aura été une année de grandes colères. C’est le cas de celles de Charles Castonguay à l’endroit, notamment, de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Il l’a fait, entre autres, dans des chroniques mensuelles parues dans L’Autr’Journal. Un recueil de ses articles vient de paraître dans Avantage à l’anglais, (Renouveau québécois, 152 pages).

Dans la dernière chronique toute récente qui clôture le recueil, il ne retient que la région métropolitaine de Montréal pour illustrer son propos. Or, ce choix n’est pas neutre, car il a pour effet d’exagérer l’avantage de l’anglais.

De quoi s’agit-il ? Castonguay compare les personnes de langue maternelle française qui ont choisi de parler l’anglais au foyer, à celles de langue maternelle anglaise qui ont adopté le français. Ainsi, par simple soustraction, il détermine lequel des deux groupes linguistiques est avantagé.

Au recensement de 2006, la région métropolitaine comptait 57 300 francophones anglicisés contre 37 600 anglophones francisés. Dès lors, Castonguay peut affirmer qu’il y a « une anglicisation nette des francophones, de l’ordre de 20 000 anglicisés au foyer ». (p. 142).

En tenant compte aussi de personnes de langues maternelles tierces (les allophones) qui parlent le français ou l’anglais au foyer, Castonguay conclut que « la population parlant l’anglais comme langue principale à la maison compte 178 000 personnes de plus que celle de langue maternelle anglaise, comparativement à un gain correspondant de 124 000 nouveaux locuteurs usuels pour le français ». Ainsi, l’avantage net de 54 000 va à l’anglais avec un rapport de « 144 personnes additionnelles parlant l’anglais au foyer pour 100 parlant le français ». (p. 142).

Mais qu’en serait-il s’il avait choisi l’ensemble du Québec ? En 2006, nous comptions 84 000 francophones anglicisés contre 74 000 anglophones francisés. À ce jeu, la perte nette de la majorité francophone est d’un peu plus de 10 000, soit la moitié moins que ce qu’en dit Castonguay. En incluant les allophones à l’exercice, les gains nets des francophones et des anglophones (168 000 et 181 000 respectivement) ramènent le rapport anglos/francos à 107, au lieu de 144, sur 100.

On aura compris qu’un tel écart provient de la situation qui prévaut dans les régions périphériques. En effet, à l’extérieur du Montréal métropolitain, c’est le français qui a l’avantage dans le jeu des choix linguistiques, avec un gain net de près de 10 000 locuteurs. L’ajout des allophones conduit à un rapport anglos/francos de sept anglophones seulement contre 100 francophones ! Bref, net avantage au français hors Montréal, ce que M. Castonguay se devait de ne pas cacher.

Puisque Charles Castonguay analyse les données des recensements sur la langue depuis quatre décennies, ce n’est pas lui faire un procès d’intention de croire que c’est en toute connaissance de cause qu’il a fait le choix de la région métropolitaine de Montréal pour mieux accentuer sa thèse.

Les silences de Castonguay

Depuis un an, Castonguay a souvent reproché à l’OQLF d’avoir retardé la publication de plusieurs études. S’il aime bien en citer quelques-unes, il préfère garder le silence sur d’autres.

Silence d’abord sur une Note méthodologique parue dans la prestigieuse collection « Langues et sociétés » de l’Office (n° 44, 104 pages). Or, cette étude remet justement en question sa manière mécanique et aveugle de traiter certaines données atypiques (cas particuliers où l’on trouve plus d’une réponse sur les langues, soit 3% en 2006), car elle a pour effet pervers de créer de faux transferts linguistiques.

Si Charles Castonguay avait tenu compte de cette publication, l’anglicisation nette de 20 000 personnes recensées dans la région métropolitaine de Montréal aurait été réduite de plus de 16% (16 500). Pour l’ensemble du Québec, cette mesure est même érodée de plus de 20% (8400). En somme, la portée du discours de Charles Castonguay est affaiblie de manière non négligeable par la nouvelle façon d’analyser les données. D’où, probablement, son silence sur la question.

Silence aussi sur les nouvelles projections du démographe Marc Termote. Quand on lit dans l’ouvrage de ce dernier « que ce sont les processus démographiques qui sont déterminants pour l’avenir des groupes français et anglais du Québec, et non la mobilité linguistique », on comprend très bien alors le mutisme de Castonguay en la matière (Nouvelles perspectives démolinguistiques du Québec, OQLF, Étude 8, p. 52).

Bref, Charles Castonguay s’est placé dans la situation de l’arroseur arrosé. Après avoir reproché aux uns (l’OQLF) et aux autres (la commission Bouchard-Taylor) d’avoir longtemps « caché » plusieurs études, il fait pire par ses silences dans le petit livre qu’il a publié à l’automne 2008.

***

Démographe, l’auteur est chercheur associé à la chaire Hector-Fabre de l’UQAM. De 1980 à 2004, il a oeuvré au Conseil de la langue française puis à l’Office québécois de la langue française.


Pourquoi exagérer sciemment l’avantage de l’anglais ?

Le Devoir 5 janvier 2009

Dans un article paru dans Le Devoir (27 et 28 décembre 2008), Charles Castonguay a choisi de ne retenir que la région de Montréal pour illustrer un aspect de son propos. Or, il appert que ce choix n’est pas neutre. En effet, contrairement aux données portant sur l’ensemble du Québec, celles traitant de la région métropolitaine accentuent l’avantage de l’anglais sur le français.

On sait que M. Castonguay s’intéresse depuis longtemps aux choix linguistiques des individus au foyer. Il examine des données concernant des personnes de langue maternelle française qui ont choisi de parler l’anglais au foyer. Se penchant aussi sur les personnes de langue maternelle anglaise qui ont adopté le français, il fait voir, par soustraction, lequel des deux groupes linguistiques est avantagé.

Ainsi, au recensement de 2006, la région métropolitaine de Montréal comptait 57 300 francophones anglicisés contre 37 600 anglophones francisés. Castonguay peut donc affirmer qu’il y a « une anglicisation nette des francophones, de l’ordre de 20 000 anglicisés au foyer ».

Tenant compte ensuite des personnes de langues maternelles tierces (les allophones) qui parlent le français ou l’anglais au foyer, il conclut que « la population parlant l’anglais comme langue principale à la maison compte 178 000 personnes de plus que celle de langue maternelle anglaise, comparativement à un gain correspondant de 124 000 nouveaux locuteurs usuels pour le français ». Ainsi, l’avantage va à l’anglais, un avantage de l’ordre « de 144 personnes additionnelles parlant l’anglais au foyer pour 100 parlant le français ».

Mais qu’en est-il de l’ensemble du Québec ? On devine que les nombres absolus seront plus élevés, mais on ne soupçonne pas, à lire M. Castonguay, que le portrait d’ensemble qui s’en dégagerait serait bien différent. C’est pourtant ce qui se produit.

Au recensement de 2006, le Québec tout entier comptait moins de 84 000 francophones anglicisés contre moins de 74 000 anglophones francisés. À ce jeu, la perte nette de la majorité francophone est d’un peu plus de 10 000 personnes, soit la moitié moins que ce qu’en dit Castonguay. En incluant les allophones à l’exercice, les gains nets des francophones et des anglophones (168 000 et 181 000 respectivement) ramènent le rapport anglos-francos à 107 au lieu de 144.

Un tel écart provient de la situation qui prévaut dans les régions périphériques du Québec. En effet, à l’extérieur du Montréal métropolitain, c’est le français qui a naturellement l’avantage dans le jeu des choix linguistiques avec un gain net sur l’anglais de près de 10 000 locuteurs. Avec l’ajout des allophones aux calculs, le rapport anglos-francos chute à 7 anglophones seulement contre 100 francophones ! Vous avez bien lu : 7 contre 100, pour un net avantage au français.

Puisque Charles Castonguay analyse les données des recensements sur la langue depuis quatre décennies, ce n’est pas lui faire un procès d’intention de croire que le choix de la région métropolitaine de Montréal a été fait en toute connaissance de cause.

Les silences de M. Castonguay

Depuis le début de 2008, Charles Castonguay ne décolère pas relativement à plusieurs études publiées en mars par l’OQLF, études dont on aurait retardé la publication. S’il aime bien en citer quelques-unes, dont celle de Mme Elke Laur (collection « Langues et sociétés », n° 46, 179 pages) dans son dernier article du Devoir, il préfère garder le silence sur quelques autres.

Silence d’abord sur une Note méthodologique de nature critique. Parue elle aussi dans la prestigieuse collection « Langues et sociétés » de l’OQLF (n° 44, 104 pages), cette étude remet en question une manière mécanique et aveugle de traiter certaines données atypiques (cas particuliers où l’on trouve plus d’une réponse sur les langues ; 3 % en 2006). Cette étude est très connue de Castonguay, car il a fait une évaluation très fouillée du premier manuscrit.

Si Charles Castonguay en avait tenu compte, l’anglicisation nette de 20 000 personnes recensées dans la région métropolitaine de Montréal aurait été réduite de plus de 16 % (16 500). Pour l’ensemble du Québec, cette mesure est même érodée de plus de 20 % (8400). En revanche, dans le reste du Québec, elle aurait augmenté de 12 % (de 10 000 à 16 500).

Puisque le traitement traditionnel des données conduisait à des biais, notamment la création de faux transferts linguistiques, il s’ensuit que la nouvelle technique proposée pour analyser les données affaiblissait la portée du discours de Charles Castonguay. D’où son silence sur la question.

Silence aussi sur les nouvelles projections de Marc Termote. On comprend très bien le mutisme de Castonguay quand on lit « que ce sont les processus démographiques qui sont déterminants pour l’avenir des groupes français et anglais du Québec, et non la mobilité linguistique » (M. Termote, OQLF, Étude 8, 2008, p. 52). Par processus démographiques, il faut comprendre l’accroissement naturel (naissances, décès) et l’accroissement migratoire (immigration, émigration), facteurs beaucoup plus puissants que la mobilité linguistique.

La contribution de Charles Castonguay dans le dossier linguistique est colossale. Toutefois, le créneau d’analyse qu’il exploite depuis 40 ans est plutôt marginal, marginalisation qu’il ressentirait à tort pour lui-même. Ce mathématicien s’est davantage marginalisé en signant, depuis plus d’un an, des chroniques mensuelles de nature polémique dans L’Aut’Journal. C’est regrettable.

L’article qu’il vient de faire paraître dans Le Devoir, présente des extraits épurés de sa dernière chronique (novembre 2008-janvier 2009). Par cette épuration, M. Charles Castonguay reconnaît indirectement au Devoir un niveau de langue supérieur à celui de L’Aut’Journal dont il a reproduit 13 textes dans Avantage à l’anglais ! Dynamique actuelle des langues au Québec, Éditions du Renouveau québécois, 2008.

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Michel Paillé, Démographe et chercheur associé à la chaire Hector-Fabre d’histoire du Québec de l’Université du Québec à Montréal


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