«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Des profs critiquent le programme d’histoire


Madame la Ministre,

Nous, soussignés, sommes enseignants en histoire et éducation à la citoyenneté au niveau de la 3e et la 4e secondaire. Nous enseignons donc cette année à la première cohorte d’élèves ayant reçu l’enseignement issu de la réforme.

Comme vous le savez, jusqu’à l’an dernier, le cours d’histoire était donné seulement en 4e secondaire. Le contenu du cours était très dense, ce qui en faisait un cours assez difficile pour plusieurs élèves, bien que la plupart d’entre eux avaient la maturité et les notions académiques requises pour l’assimiler. Néanmoins, les enseignants d’histoire de 4e secondaire auraient beaucoup apprécié que le programme soit modifié ou soit enseigné sur plus d’une année scolaire.

Or, même si avec le renouveau pédagogique, le programme d’histoire est désormais enseigné sur deux ans, soit en 3e et 4e secondaire, le contenu du programme n’a pas été réparti de façon équitable et en tenant compte de la maturité des élèves de chaque niveau. En effet, la presque totalité du contenu de l’ancien programme est désormais enseigné en 3e secondaire. En 4e secondaire, les enseignants reprennent le cours d’histoire avec de légères différences, mais cette fois-ci enseigné par thèmes.

Après plusieurs mois d’enseignement, nous tenons à vous faire part de nos constatations sur différents effets du nouveau programme.

Plusieurs notions, qui étaient difficiles à assimiler par des élèves de 4e secondaire, doivent l’être par des élèves de 3e secondaire qui n’ont pas encore la maturité nécessaire pour les comprendre. Par surcroît, en raison de l’abolition du cours de Géographie du Québec et du Canada, ces élèves ont des lacunes importantes en géographie qui nuisent à leur compréhension de l’histoire.

En conséquence, les enseignants de 3e secondaire sont incapables d’enseigner tout le contenu du programme. Les élèves de ce niveau ont ainsi suivi un cours d’histoire non terminé et « reprennent le même cours » en 4e secondaire, mais cette fois-ci enseigné par thèmes. D’un côté, ils ont l’impression de vivre une répétition de l’an passé, mais d’un autre côté, ils ont majoritairement oublié le programme de 3e secondaire. Ils entremêlent les différentes périodes et les différents événements. Arrivés en 4e secondaire, nous demandons à ces élèves de faire des liens entre un événement d’un thème précis et l’ensemble de la période historique étudiée un an auparavant.

Par exemple, dans le thème Population et peuplement, l’élève de 4e secondaire doit comprendre le rôle et les influences des immigrants dans la Politique nationale de Macdonald. Mais il n’a pas une vue d’ensemble de ce plan stratégique pour sortir le Canada d’une crise économique puisque cela sera analysé plusieurs mois plus tard dans le thème Économie et développement, sans parler des implications politiques de cette Politique nationale. Dans un événement historique, il y a plusieurs aspects (politique, économique, démographique, social, culturel, géographique,…) à analyser pour bien comprendre les tenants et aboutissants d’un tel événement.

Cette façon d’enseigner par thème peut être intéressante pour des étudiants universitaires qui ont, en partant, une bonne connaissance de l’histoire et qui peuvent faire des liens entre l’évolution d’un thème précis et l’ensemble de l’histoire d’un peuple. Mais pour des élèves de 4e secondaire, cette exigence est irréaliste. Pour comprendre une telle situation, imaginez une personne qui visionne un film qu’elle n’a jamais vu à la manière de la réforme. Ce film lui est présenté en isolant chacun des acteurs : on présente les actions et les dialogues d’un seul personnage du début à la fin du film. Quand le film est fini, on recommence avec un autre acteur et ainsi de suite. À la fin de tout, on vous demande si vous avez aimé le film et surtout si vous l’avez compris. Voilà comment se sentent les élèves de 4e secondaire.

- Les résultats sur le plan académique sont nettement déficients au niveau de l’ensemble des écoles. En février 2009, dans certaines écoles de la commission scolaire, la moitié de chaque groupe d’histoire de 4e secondaire est en situation d’échec alors que pour la même période au cours des années précédentes, ce taux était de 25 %. De plus, les élèves sont complètement démotivés et ne cherchent pas à améliorer leurs notes. La plupart ont une attitude défaitiste ce qui n’était pas le cas les autres années. En moyenne, à chaque fin d’année, nous avions un taux de réussite aux examens de juin d’environ 85 à 90 %. Cette année le pire est à prévoir, car les élèves présentent des lacunes qui semblent impossibles à combler en si peu de temps.

- Alors que, avant la réforme, les enseignants de 4e secondaire réussissaient difficilement à enseigner tout le contenu du programme d’histoire, cette difficulté revient désormais à ceux de 3e secondaire. Ainsi, selon les enseignants de 3e secondaire de la Commission scolaire des Navigateurs, il est impossible d’enseigner les derniers chapitres du programme. Donc, la matière de 1960 à nos jours n’est pas enseignée et ce, pour une deuxième année consécutive. Or, un des buts du cours d’histoire, c’est d’étudier le passé afin de mieux comprendre le présent. Comment peut-on y arriver lorsqu’il nous manque les années les plus significatives ? C’est comme regarder un film et de ne pas voir la dernière demi-heure. Il devient alors difficile de porter un jugement sur ce film.

De plus, avec le nouveau programme, on cherche plus à en faire de nos élèves des historiens « chercheurs » qu’à leur faire connaître, comprendre et aimer l’histoire. Nous sommes conscients de l’importance de développer des méthodes d’analyse. Cependant, il ne faudrait pas en faire une priorité au détriment de l’histoire elle-même.


En conclusion
, tout n’est pas à jeter à la poubelle, mais des changements importants devront être apportés rapidement. La situation des élèves est trop dramatique pour maintenir un tel type d’enseignement. Déjà ailleurs au Québec, nous savons que des enseignants d’histoire ne respectent plus le nouveau programme parce qu’il est inapplicable ou qu’il donne de très mauvais résultats. Il faut apporter des changements majeurs, il en va d’une bonne formation générale pour les élèves et d’une formation de qualité de notre main-d’œuvre future. Madame la Ministre, vous avez les moyens et le devoir de corriger les programmes d’histoire du 2e cycle du secondaire.

Une piste de solution

Que peut-on faire en ce qui concerne le cours d’histoire et d’éducation à la citoyenneté ? Comme nous l’avons déjà dit plus haut, il ne faut pas tout déchirer et recommencer à zéro. Il faut maintenir le programme d’histoire sur deux ans soit en 3e et 4e secondaire. Il faut cependant diviser le programme autrement et de façon chronologique. Le cours d’histoire de 3e secondaire devrait commencer avec les premiers occupants et se terminer vers 1800. Cette partie de l’histoire est plus simple, donc plus facile à comprendre pour des élèves de 3e secondaire. Ainsi, le cours serait mieux adapté à ces élèves et il permettrait aux enseignants de voir le programme au complet à un rythme correspondant aux élèves de ce niveau. Il permettrait également de développer des techniques d’analyse et d’utiliser plus adéquatement la méthode historique.

En 4e secondaire, les enseignants pourraient, au début de l’année scolaire, refaire un bref retour sur le cours de 3e secondaire et reprendre l’enseignement à partir de 1800 jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit de la partie du programme d’histoire qui est plus complexe et plus difficile à enseigner. Les enseignants auraient le temps de voir ces notions que l’ancien programme enseigné sur un an permettait difficilement. Cette façon d’enseigner s’est révélée par le passé plus intéressante pour les élèves et plus facile à assimiler. Un élève motivé qui comprend ce qu’il fait, voilà un gage de réussite !

Nous voulons la réussite de nos élèves ! Nous voulons retrouver le goût d’enseigner !

En terminant, Madame la Ministre, peut-on laisser une telle situation perdurer ? La population du Québec peut-elle continuer à accepter de voir ses enfants servir de cobayes à un programme qui ne tient pas compte du développement intellectuel des jeunes. Comment en sommes-nous arrivés là ? Savez-vous, Madame, que l’enseignement par thèmes avaient déjà été expérimenté au Québec vers la fin des années 1970 et qu’il avait été mis de côté parce que considéré comme un fiasco ?

Quels rôles ont joué ou n’ont pas joué les différents intervenants de l’éducation au Québec : le MELS, les directeurs généraux des commissions scolaires, les services éducatifs des commissions scolaires, les directions d’école, … On entend encore aujourd’hui, ces intervenants défendre aveuglément les programmes et la réforme comme si c’était un dogme religieux. Il faut accepter de se remettre en question surtout quand la situation l’exige !

Merci de l’attention que vous portez à cette lettre


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