«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

La récente destruction du « Champ des possibles » par le CPR

Des nouvelles d’André Vincent (AVe)

Son ultime roman « Les éphémères »

Tribune libre de Vigile
dimanche 26 octobre 2014
732 visites 7 messages

Ceux qui ont bien connu André Vincent n’ont peut-être pas été tant attirés par son roman « Les éphémères » que moi qui ne l’ai appréhendé que par ses billets irrévérencieux sur Vigile.net (*). Grâce à quelques convergences d’esprit, je me méritai un des « derniers mots de sa vie » : « Que j’aurais aimé te connaître mieux ! ». Si ça m’a flatté, je ne lui ai quand même pas révélé comment il l’avait échappé belle à ne pas m’avoir fréquenté… :-) 

Comme il arrive souvent, on apprit après coup, à la mi-octobre, la destruction d’un milieu naturel sur un terrain de la Ville de Montréal par un intouchable : le Canadian Pacific Railway, qui s’en est excusé platement. Un corridor de biodiversité urbaine, avec sa végétation hirsute, mais comptant des plantes indigènes, en plein Plateau Mont-Royal, près du Carmel sur Henri-Julien, a été décapé à nu par des « coloniaux » qui
« pensaient être chez eux » http://journalmetro.com/actualites/montreal/576777/une-partie-du-champ-des-possibles-rasee/ . Le groupe de citoyens qui assure la cogestion du site, « Les Amis du Champ des possibles », est dévasté. Ce Champ des possibles, c’aurait bien pu être le Parc des Éphémères , là où André situe le cœur de l’action de son ultime roman. Connaissant son tempérament bouillant, imaginons un peu la litanie liturgique qu’il aurait invoquée s’il avait été témoin du saccage : Saint Cibouère de Saint Krème de Sainte ostitôsté de Saint Sacrament de Kâliss de Tabarnak de Kriss de Calvert de Kanada a’marde !!...

« Les éphémères » est écrit comme un « Rail Trip ». Le roman décrit la vie quotidienne de retraités, de désoeuvrés urbains qui égrènent les heures à marcher sur la voie ferrée de la ville, en lisant, en se « tirant la pipe », en rêvassant d’ailleurs meilleurs tout en se laissant déloger par les inévitables avancées de « l’urbanisme du progrès » comme le complexe « Vegas-en-Louisiane/Vegas-en-Plateau ».

André semble se faire le personnage principal, logé sommairement près du Verre Bouteille, face au bisto Le Placard, où il dédicaça ce livre, avenue Mont-Royal, angle De Lorimier. Sans nommer Larue, l’Avenue, qui le mènent à la Voie, il laisse croire que les déambulations du groupe s’effectuent d’abord sur le tronçon du C.P. qui dessine la limite entre les arrondissements Rosemont- La Petite-Patrie et le Plateau Mont-Royal, aux alentours de l’ouverture Masson dans la grille bloquant la voie ferrée. Suffit d’une errance d’une vingtaine d’avenues vers l’ouest pour que le
« hasard » du Parc des Éphémères rassemble le chanteur western, le violoneux, la cantatrice, le gros Gaspésien, le chien… exactement sur le site réel du « Champ des possibles », au sud de la voie, avenue De Gaspé.

Ce rapprochement est le fruit de mon imagination, qui court loin derrière celle d’André Vincent. Car lui, pour nous dérouter, nomme pourtant aussi le CN… Mais quand les Angus Shops, début vingtième siècle, ont amené dans ce secteur de la ville le chemin de fer, le réseau connecta cette usine de roues de chars au port de Montréal. Et les deux réseaux s’embranchent dans l’arrondissement ‘Ochlagg, où à vécu André, rue Dézéry, plus au sud. Il aime bien « nostalgier » par là à l’occasion : rue Ontario, Moreau, Préfontaine, St-Germain, Darling, église de la Nativité (de la Ste Vierge d’Hochelaga), resto Clementi rénové en moderne, quincaillerie Crête en Rona, taverne Vincent en danseuses à dix. Par là, il marche donc sur la Voie du CN.

L’auteur a beau se dire désormais parti dans sa bulle de rêve, il n’en demeure pas moins un grand Québécois. Il fait donc migrer son groupe, vers la fin du roman, sur la Voie qui lui fait traverser le fleuve, cap sur Trois-Rivières, puis Québec, Kamouraska, jusqu’à Cacouna… les bottines suivent les babines sur le territoire, mais les « ménestrels » ne se rendront pas à Gaspé, des membres s’éclipsant à mesure qu’ils retrouvent leur « pays » d’origine.

Faute de combattants, le Québec d’AVe s’effrite, exsangue. Roman prémonitoire d’un Vigilien ?

(*) Le 19 juillet 2011, il publiait « Changer de changement », posant une question au fondateur de Vigile, Bernard Frappier. Et la réponse à bondi aussitôt : http://www.vigile.net/Changer-de-changement

« Je conclus en disant que le PQ doit être remplacé, non pas recyclé. Parce que c’est une "marque" périmée. Il a accompli son travail historique, c’est le seul aspect positif que je lui reconnais : le PQ a contribué à moderniser le Québec, à civiliser les acteurs économiques. Il a accompagné le peuple québécois dans sa prise de conscience de lui-même. Mais aujourd’hui, il semble être devenu un frein pour la suite des choses. » Bernard Frappier, 19 juillet 2011

Commentaires

  • O, 30 octobre 2014 22h06

    Visité aujourd’hui le "Champ des possibles".
    CPR s’était excusé, il a nettoyé ses dégâts, limités, quand même.
    Site en effet condamné : tiges séchées de Verge d’or, abritant une ruche d’abeilles hivérisée parmi les "sentiers de lièvres" tracés par les humains traversant entre les rues toutes construites en condos, derrière le Carmel. Un Cardinal rouge et un Junco ardoisé se sont quand même montrés... Le chef des "Amis du Champ" s’y tient, espérant un développement à ce "recul" du CP.
    Propriété de la ville, gageons qu’un bon matin, elle y creusera des garages sous-terrains, dans ce coin enclavé du Plateau.

  • o, 29 octobre 2014 11h35

    Ivan, vous aviez prévu l’intérêt de Marie-Hélène historienne amateur de la Nouvelle-France. Or, "l’âme" québécoise du troisième millénaire semble plus difficile à saisir par des Français même sensibilisés à notre "joli accent". Le français des "Éphémères" est celui du romancier plus que du Québécois moyen... Énorme différence ! Je traîne actuellement autour de cette "cathédrale" de la nativité, que les gens du Chlagg’ ne voient pas plus que les Français blazés des vieilles pierres. J’y trouve des immigrés disant le chapelet autour de la Médaille Miraculeuse. Mais juste en face, la serveuse du petit déjeûner n’en voit pas les qualités.

    M. Haché est né dans ce giron. Il sait que Hochelaga-Maisonneuve a failli devenir la métropole. Il sait donc que le Québec ne se fera pas. Contrairement aux Acadiens-Canadiens qui se croient nos supérieurs en culture mais qui seront nos précurseurs en déconfiture.

    Enfin Pierre Cloutier, en athée réaliste, nous rappelle notre destinée :

    Longtemps tu fus néant
    Longtemps tu seras néant
    Ce fut déjà tant
    Qu’entre ces deux néants
    Tu fus tant.

    Mais il y a espoir : le Président de la République de la France en français dans la francophonie nous visite prochainement. En Scooter, pour qu’Ottawa n’en sache rien.

  • Marie-Hélène Morot-Sir, 29 octobre 2014 04h46

    Je viens tout juste de trouver votre texte et je suis très émue de tout ce que vous écrivez, Ouhgo sur André et sur son dernier roman. Merci.

    Il me l’avait envoyé un peu avant Noël l’an dernier, il avait tant travaillé pour le terminer dans l’urgence de sa maladie qui le gagnait.

    J’ai eu le temps de le lire, de l’apprécier, de revenir sur certaines phrases et d’en parler avec lui.. Tant d’expressions qu’il utilise ne nous sont pas familières en France ( un verre de styrofoam), très québécoise (Non, mais tu sais-tu combien de temps....?) y compris des expressions liturgiques très "colorées" comme le souligne Monsieur Parent, ou truffées de nombreux mots anglais,( j’ai déprimé down !) elles nous transportent comme dans tous ses livres précédents d’ailleurs, nous, Français, dans cet incroyable univers de Montréal et de votre beau pays !

    Quelques extraits seulement,( il y en aurait tant !) pour les lecteurs de Vigile qui n’ont pas eu le bonheur de le lire :

    André nous décrit si bien cet homme qui lit en marchant, comment il tapote la tête des petits de la garderie.. ou comment “il déplace son livre un peu comme un marin son gouvernail .. “
    Il parle d’une “ boite de téléphone” pour désigner un téléphone portable !..

    - J’avais pris grand soin de copier des mots rarissimes dans le Larousse, des mots qui avaient l’air intelligents afin de pouvoir commencer mes phrases en toute sécurité...

    Un personnage du livre, en parlant de sa compagne :
    - Je l’emmerde mais elle ne voudrait pas être emmerdée par un autre que moi, alors tu vois au bout de toutes ces années je suis un homme comblé, je crois bien que sans elle, il y a bien longtemps que je me serais perdu en mer. La femme est un phare.

    - Je viens du schlag, là où on vous apprend à prendre ce qu’on vous donne et à donner ce qu’on vous prend ;

    Mais aussi les questions politiques “comment ils étaient tous rentrés dans le rang après leurs beaux discours sur la liberté ...”
    Et encore “ le monde marche pas assez, s’il marchait plus, il haïrait moins.. “

    Tous les personnages sont terriblement attachants, comme ce Ben Tanné du rocher percé.. et tous les autres.. dans ce parc de Montréal un “ véritable lieu d’apprentissage”

    Mais aussi cette jolie phrase qu’il m’écrivait peu de temps avant son grand départ, "...ma grande amie que j’aurais aimé souvent plus proche, ou pouvoir parfois, passer mon bras par dessus l’Atlantique et lui prendre la main de l’amitié..."

    André, tu le vois tu es avec nous, même si, comme tu le disais, “le cordon du cœur traîne par terre” !

  • Pierre Cloutier, 27 octobre 2014 15h18

    Très beau texte et bel hommage. Je ne connaissais pas personnellement André Vincent, mais j’ai eu quelques échanges parfois assez vifs avec lui, ici sur Vigile et par courriel, mais dans l’ensemble on était pas mal d’accord.

    Je savais qu’il avait le cancer car peu de temps avant qu’il meure, il m’en avait informé. Je reprends ici un magnifique poème de mon philosophe préféré Michel Onfray, dans Un requiem athée, Gallilée, 2013 :

    Le repos éternel

    Repose en paix
    Corps de lumière
    Qui retourne à la lumière
    Longtemps tu fus néant
    Longtemps tu seras néant
    Ce fut déjà tant
    Qu’entre ces deux néants
    Tu fus tant.

    Amor fati - Aimes ton destin - Nietzsche
    C’est notre destin.

    Pierre Cloutier

  • Ouhgo (Hugues) St-Pierre, 27 octobre 2014 12h40

    En effet, si le vocabulaire imputé ici à Vincent n’est pas conforme à l’Académie française, l’auteur nous convie quand même à l’époque des "bondieuseries" qui nous a laissé des merveilles d’architecture : L’église de la Nativité de la Sainte-Vierge d’Hochelaga, sur la rue Dézéry, est une reconstruction après un incendie (1921). Le curé LePailleur, rêvant d’un évêché indépendant dans l’est de Montréal, confie la reconstruction aux architectes de l’Oratoire St-Joseph. Le clocher d’origine (1906) est un réel beffroi massif, portant au sol à côté de la "cathédrale". Et l’intérieur se démarque par la frise "Apothéose de la Vierge Marie" représentant 27 tableaux de sa vie.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89glise_Nativit%C3%A9-de-la-Sainte-Vierge-d%27Hochelaga#Historique

    Note : Aucune allusion à la Vierge Marie dans la litanie rapportée. Abstraction faite de la mention du "Calvert" lieu de la célèbre Pietà de Michel-Ange...

  • Marcel Haché, 27 octobre 2014 10h57

    Vincent avait cette rare qualité de savoir donner des claques sur la gueule quand il le fallait. Et cela aussi bien à ses amis qu’à ses ennemis. Ce n’était pas un pépère fouettard. Mais ses coups les plus percutants, il avait cette adresse, plus rare qu’on ne le croit sur Vigile, de les réserver à nos ennemis…

    Personne n’est irremplaçable, bien sûr. Mais ni Vincent ni Frappier n’ont été remplacés sur Vigile, cependant que Vigile continue leur admirable guerre. Vigile est en masse fidèle.
    Et ça va en prendre en câlisse de la fidélité…

  • Ivan Parent, 26 octobre 2014 17h59

    Lire un article comme le votre me fait regretter de ne pas avoir connu André Vincent personnellement, un pan de la petite histoire de Montréal. Je dois avouer que la litanie liturgique m’a fait rire aux larmes. Il est quand même rare de lire dans un texte toutes ces invocations, accents en prime. Cette même litanie colorée va sans doute intéresser notre historienne préférée, Marie-Hélène car c’est très représentatif du Québec profond, pas encore totalement libéré des bondieuseries de l’époque. Bravo Puhgo pour ce texte savoureux.

    Ivan Parent

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