«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le dernier essai de Simon-Pierre Savard-Tremblay, un cri d’alarme

De l’incohérence de l’État succursale

Pour un retour salutaire au souverainisme

Chronique de Gilles Toupin
dimanche 18 décembre 2016
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Il y a parfois des livres qui risquent de vous donner de l’urticaire. Non pas parce qu’ils ne sont pas pertinents mais bien parce que la réalité crue qu’ils décrivent et expliquent vous révolte à un point tel qu’elle vous rend malade. La lucidité n’est pas toujours un baume.

Ainsi, le tout récent ouvrage de Simon-Pierre Savard-Tremblay, ce sociologue président du groupe de réflexion Génération nationale, vous découpe au scalpel avec une telle précision la déliquescence du Québec sous le règne d’une certaine engeance mondialiste, qu’il est en soi une remarquable autopsie – même si le corps n’est pas encore exempt de vie – de la dépossession dont le citoyen fait les frais et qui relègue l’État du Québec dans les marges de l’action politique ; un Québec politique fantoche au service non pas de ses citoyens mais d’une petite caste qui a pour seul objectif de se remplir les poches sur votre dos. Cette classe d’happy few est baptisée par l’auteur l’overclass, une sorte d’élite marchande qui se veut au-dessus des élites nationales et qui a pour seule bible la spéculation boursière et le commerce sans entraves, ajoutons par-delà tout vivre-ensemble et par-delà tout devoir collectif ; une sorte d’élite coupée de la réalité des masses, vivant dans un « monde économique émancipé du politique et du national » (p. 52), adepte évidemment des paradis fiscaux.

C’est là la clé de la brillante démonstration de Simon-Pierre Savard-Tremblay : « Pour que les intérêts de l’overclass puissent avancer sans cesse, il lui faut transformer le politique en aménageant l’État succursale » (p. 54).

Affaiblir l’État

« L’État succursale – La démission politique du Québec » décrit ainsi avec brio de quelle façon nos dirigeants, surtout libéraux et fédéralistes, intègrent depuis plus de deux décennies, peu à peu et en coulisses, les leviers québécois de développement à l’économie canadienne, une économie en porte-à-faux avec celle du Québec, une économie principalement des hydrocarbures qui contribue à notre appauvrissement et à celui de tous ses citoyens. De plus en plus, en quelque sorte, ce sont les corporations et les transnationales qui établissent les règles du jeu en affaiblissant sciemment la puissance régalienne de l’État et en faisant de ses citoyens uniquement des consommateurs décervelés. Parmi les nombreux exemples probants mis de l’avant par M. Savard-Tremblay dans son ouvrage, celui des négociations des traités de libre-échange m’a particulièrement frappé. Il est tout à fait vrai, comme l’explique l’auteur, que ces traités sont négociés dans le plus grand secret, loin du regard citoyen. « Les élites, à l’évidence, ne veulent pas que le débat démocratique interfère dans le fonctionnement des affaires et du commerce » (p. 164). Pourquoi ? Parce qu’il faut gommer le plus possible la volonté des États devant les volontés des transnationales. Parce que la plupart des clauses de ces traités visent au démantèlement des politiques nationales.

Des exemples ? Simon-Pierre Savard-Tremblay n’en est pas avare. Le Partenariat transpacifique (PTP) ouvre une brèche inacceptable dans notre système agricole de gestion de l’offre qui ruinera beaucoup de nos producteurs, en particuliers les artisans fromagers du Québec. Le PTP est également, selon l’auteur, « l’entente commerciale la plus préjudiciable jamais signée en matière d’accès aux médicaments ». Bravo pour notre santé ! Et que dire de l’ALÉNA qui a fait du Canada depuis 2005 le pays qui a été l’objet de 70% des poursuites intentées dans le cadre de cet accord. L’auteur nous rapporte le cas on ne peut plus « burlesque » d’AbitibiBowater, une compagnie bien de chez nous pourtant, qui a poursuivi le Canada en 2010.

« La papetière avait fermé ses installations terre-neuviennes et mis à pied des centaines d’employés, ce à quoi le gouvernement de la province avait répondu en reprenant l’actif hydro-électrique de la compagnie. AbititiBowater a alors intenté une poursuite, exigeant 500 millions de dollars. Pour éviter un long conflit juridique, Ottawa a offert 130 millions à l’entreprise. Comment AbitibiBowater, dont le siège social est à Montréal, a pu se présenter comme un investisseur étranger lésé par l’État canadien ? En s’incorporant au Delaware, un paradis fiscal aux États-Unis. » (p. 167)

Liquider l’État-providence

Les conséquences de ces comportements barbares sont telles qu’elles mènent tout droit à la liquidation de l’État-providence. Finie l’époque des visionnaires à la tête de l’État, voici l’époque des gestionnaires. M. Savard-Tremblay ne manque pas à cet égard de nous brosser un tableau historique, à commencer par le rappel de cet endiguement de la nation québécoise réalisé en 1982 par un Pierre-Elliott Trudeau, via le multiculturalisme institutionnalisé. « En 1982, écrit l’essayiste, les portes du Canada ont été verrouillées, et Trudeau a bien pris soin de jeter la clé au fond d’une mer rouge " (p. 61). La montée en force de l’individualisme au détriment du collectif était entamée, conformément au modèle thatchérien qui veut que « l’État serait incapable de répondre aux besoins de la société » (p. 93).

Désormais, l’étanchéité entre la gestion publique et la gestion privée n’existe plus puisque c’est le marché qui est garant du bonheur de l’humanité. L’État a renoncé à une part importante de ses prérogatives. C’est l’État affairiste à la Jean Charest, ce sont les partenariats publics-privés, la « socialisation des pertes et la privatisation des profits » (p. 59). Sous le gouvernement de Philippe Couillard, ce n’est guère mieux, puisque nous assistons à une entreprise d’alignement total de l’État québécois sur Ottawa. Il ne s’agit même plus du début « de l’entreprise d’élimination de la distinction québécoise » mais bien de son accélération.

« Régions pauvres, Conférences régionales des élus, représentations à l’étranger, forums Jeunesse, sociétés publiques : aucune part de l’État ou de l’économie sociale ne semble à l’abri du rouleau compresseur libéral. L’État succursale confère en revanche des avantages indéniables à de nombreux intérêts particuliers. Bombardier, les médecins spécialistes et les minières, pour ne nommer que ces exemples, ne doivent pas se sentir trop mal en contexte de « rigueur ». (p. 108). »

Un pays se fait, une province se défait

Le Québec, conclut M. Savard-Tremblay « se convertit en un comptoir de service à la clientèle » : « un pays se fait, une province se défait » (p. 111).

La démonstration du sociologue passe avec justesse par les subterfuges installés notamment par le gouvernement Charest pour « la transformation des sociétés d’État en de véritables franchises privées ». Vous lirez comment la déréglementation du secteur énergétique menace à terme Hydro-Québec, comment le Plan Nord veut faire du territoire pétrolier du Québec un bar ouvert, comment la Caisse de dépôt et de placement, ce levier puissant d’actions collectives pour l’économie du Québec, a perdu son âme en s’adaptant à la financiarisation de l’économie, à la spéculation à outrance et à la réorientation pro-hydrocarbures de ses politiques d’achat. Simon-Pierre Savard-Tremblay parle même de « détournement prédateur », ce qu’avait déjà souligné avec emphase Richard Le Hir dans son ouvrage « Henri-Paul Rousseau, le siphonneur de la Caisse de dépôt ». La CDP en somme « ne joue pas son rôle d’assurer l’indépendance énergétique du Québec », ce qui est proprement scandaleux puisque l’épargne des Québécois est soumise à un haut risque.

Il est clair que l’auteur, dans ce contexte, est favorable à l’intervention de l’État comme outil d’équilibre et pour favoriser nos PME, « véritables créatrices d’emplois » au Québec. Il s’oppose fermement à cet enfermement juridique des rapports économiques par le biais de textes réglementaires « qui dictent leur conduite aux États ». Il s’élève également contre le nouveau despotisme libre-échangiste qui confisque les souverainetés nationales par l’entremise de la judiciarisation, qui assujettissent les universités à la seule religion de l’utilitarisme, favorisant ainsi le déracinement culturel de l’individu.

La démocratie à vau-l’eau

Cet ouvrage est un cri d’alarme. Il nous lance en pleine figure que nous nous éloignons, sous le joug de l’overclass, de la démocratie. Même la gauche traditionnelle, avec son mépris des frontières et d’une identité commune, se fait complice d’un antinationalisme primaire ; elle se fait un allié objectif du capitalisme mondialisé en faisant sienne la récupération marchande de la différenciation et en entretenant la phobie de l’identité collective.

Il faut donc freiner ce déclin de l’État, plaide Simon-Pierre Savard-Tremblay. Et chez nous, au Québec, nous ne pouvons passer par quatre chemins pour le faire. Le renoncement au politique nous voue à la disparition. Pour résister à la liquidation de notre nation, il n’y a pas cinquante-six solutions, affirme l’auteur, la seule issue possible se trouvant dans le réinvestissement des institutions démocratiques, donc dans la souveraineté. « (…) le combat pour l’indépendance du Québec, écrit l’auteur dans sa conclusion, ne saurait être une lutte pour une adaptation plus efficace au système de la concurrence mondialisée (p. 230). »

Il faut lire et méditer ce remarquable essai de M. Savard-Tremblay, puisqu’il est une profonde réflexion sur le monde dans lequel nous vivons, à l’heure où le souverainisme reprend du poil de la bête. Car ce que nous dit au fond l’auteur, c’est qu’il ne saurait y avoir de démocratie sans souveraineté.

L’État succursale – La démission politique du Québec, par Simon-Pierre Savard-Tremblay, vlb éditeur, Montréal 2016, 240 pages.

Commentaires

  • Robert J. Lachance, 31 décembre 2016 08h38

    J’ai demandé pour cadeau à Noël. J’imagine que j’ai été sage cette année, j’ai eu. Je vais ranger à côté de L’État contre les jeunes d’Éric Duhaime, Penser l’État de Philippe Braud et Pour en finir avec le Gouvernemaman de Johanne Marcotte.

    Une carte de Noël de Martine Ouellet en page 202-203 me sert présentement de signet au chapitre Les utopies compensatoires. J’achève de lire.

    C’est bien décrit en quatrième de couverture.

    http://www.edvlb.com/etat-succursale/simon-pierre-savard-tremblay/livre/9782896497102

    et présenter partiellement d’un extrait tricoté serré et pas frileusement dans Libre opinion, Le Devoir.

    http://www.ledevoir.com/culture/livres/483061/l-etat-succursale-creation-de-l-overclass

    Les trois exemplaires disponibles sont prêtés à la bibliothèque de la ville de Québec ; un autre est en transit. S’il ne se trouve pas dans votre bibliothèque municipale, c’est à demander qu’il y soit.

  • Jean Claude Pomerleau, 20 décembre 2016 22h22

    Le Globalisme contre le Souverainisme.

    Telles sont les deux doctrines qui s’opposent présentement à l’échelle de la planète. (Oubliez la gauche et la droite, ces références ont perdu de leurs pertinence dans la mesure ou les États ont abandonné leurs souverainetés)

    Début des années 90, avec l’effondrement de l’URSS, les perspectives s’ouvraient pour le règne sans partage du Globalisme :

    Le pape de cette élite mondialiste, M David Rockefeller, s’exprimait alors ainsi au Groupe Bidelberg à Baden-Baden (Allemagne) en Juin 1991 :

    "(…). The supranational sovereignty of an intellectual elite and world bankers is surely preferable to the national auto-determination practiced in the past centuries."

    Et quelques années plus tard, David Rockefeller en 1999 dans Newsweek que « quelque chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir privé me semble l’entité adéquate pour le faire ».

    Depuis, le souverainisme a repris du poil de la bête ; et, est entrain de renverser les rapport de forces à l’échelle de la planète, même aux États-Unis.

    Et celui qui incarne le mieux cette doctrine du souverainisme et qui de surcroît possède les moyens de sa politique est Poutine :

    « What rules is “the time-honored principle of state sovereignty” » (Poutine, 2015)

    Demeurer branché, un matche titanesque se joue sous nos yeux et qui mène à un basculement du monde : du Globalisme (monde unipolaire) au Souverainisme ( monde multipolaire.).

    ....

    Le livre de SPST peut se résumé simplement ainsi : le Globalisme vise à dissoudre le politique (y inclus les nations) dans l’économique. Et le seul levier qui s’y oppose est l’État (nation) souverain : "L’État, la force commune organisée pour faire obstacle à l’injustice" (Frederic BASTRAT)

    La doctrine du souverainisme repose sur une compréhension en profondeur de l’État (doctrine d’État). L’ouvrage de SPST a le grand mérite de faire apparaître cette référence à l’État.

    Retour à l’État donc , le grand absent de la démarche du mouvement souverainiste du Québec depuis le début, et qui explique pourquoi le projet a été confiné dans un « souverainisme de province », ( L’ouvrage précédent de SPST ).

    Merci Simon Pierre, ta contribution est essentielle à l’avancement d’une véritable doctrine souverainiste.....

    JCPomerleau

  • Jean Lespérance, 19 décembre 2016 11h36

    M. Toupin,
    D’après le résumé que vous en faites, j’en viens à la conclusion que ce livre est un condensé de tout ce qui s’est dit sur Vigile.quebec concernant notre souveraineté. Même si Lisée lisait ce livre, je doute que ça puisse avoir un effet positif sur sa pensée orientée vers l’Union Européenne dont les buts sont contraires à toute souveraineté nationale. Enfin, les gens ont le droit de rêver, pour ma part, je pense que si on le force à se tenir debout, il va finir assis dans la chaise d’un sénateur juste à côté d’André Pratte.

    Je vous autorise à me traiter de cynique.

  • yves corbeil, 19 décembre 2016 10h35

    J’ai lu son livre et je persiste à dire que ces jeunes qui ont une opinion franche sur ce qui doit être fait et/ou défait doivent s’impliquer intensivement en politique pour faire valoir leur droit et rediriger le mouvement indépendantiste.

    Écrire des chroniques et des livres c’est bien beau mais ça rejoint combien de gens.

    Jean Martin Aussant directeur général du chantier de l’économie sociale, c’est excellent mais quand ceux qui sont au pouvoir et ceux qui y aspirent ne font rien ou pas grands choses pour réduire l’ampleur du problème auquel il s’attaque. Il ne faut pas juste qu’on se parle M.Aussant, il faut qu’on bouge avant que notre état soit complètement démanteler par la racaille qui détient le pouvoir.

    Que les Aussant, Plamondon-St-Pierre, Savard-Tremblay enfin tout ceux et celles de cette cohorte générationnelle avec les plus vieux qui y croit toujours que le salut de notre peuple passe par un pays, bien il faut qu’ils s’impliquent tous ensemble intensivement dans le mouvement au sein d’un parti.

    Il est temps de lâcher les assemblés de cuisine et faire face au défi qui nous attends tous. Le Pays rien d’autre.

  • Gaston Carmichael, 18 décembre 2016 19h26

    C’est urgent que JFL lise ce livre, et ajuste ses flûtes en conséquence. Malgré l’image glauque que ce livre nous présente, je crois qu’il a là aussi une opportunité à saisir.

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