«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

De bonnes nouvelles

La Presse
lundi 11 février 2008

Le 24 janvier dernier, La Presse a publié un article faisant état d’une recherche menée par le professeur Marc Termote. Comme nous n’avons pas en main l’étude en question, nous reprenons les quelques citations reproduites dans le journal. Entre autres, on y dit : « Tous les facteurs démographiques jouent contre le français », ainsi que « L’anglicisation chez les allophones a fait des progrès inattendus depuis 10 ans et la toute récente décision d’augmenter à 55 000 par année le nombre de nouveaux arrivants ne fera qu’accélérer le processus. »

Puis aussi : « Avec 55 000 immigrants, le pourcentage de francophones descend beaucoup plus vite et on atteint plus vite la minorisation sur l’île en ce qui touche la langue d’usage. » M. Termote conclut : « L’important n’est pas de savoir si l’on sera minoritaires en 2021, en 2018 ou en 2025... Pour moi, l’important est la tendance ; on est certains qu’on va être minorisés. On ne peut pas en sortir... »

Disons d’emblée que c’est une lecture des données que nous ne partageons pas : le chercheur Termote a trop souvent sorti l’épouvantail de la minorisation. Les prévisions linguistiques annoncées par ce chercheur n’ont jamais été très exactes. Dans une étude de 1995, M. Termote annonçait que les francophones (langue d’usage) deviendraient minoritaires dans l’île de Montréal avant l’année 2006. En 1999, seulement quatre années plus tard, il se révise et repousse cette minorisation à l’horizon 2011-2016. De plus, les résultats du recensement de 2001 correspondent à un scénario que le chercheur rejette, car il était bien trop favorable au français pour être pris au sérieux. Autrement dit, les prévisions de M. Termote aboutissent continuellement à sous-estimer la force du français, même sur une prévision du court terme.

Parlons ensuite de la « minorisation ». À Los Angeles, par exemple, il y a des quartiers entièrement peuplés de Latino-américains dont une proportion importante parle toujours espagnol, ce qui n’empêche pas l’anglicisation rapide et continue de la population résidente. Que le français à Montréal soit un cas différent, cela va de soi ; mais rien, absolument rien, ne nous permet d’affirmer que nous avons besoin de 60%, de 50% ou de 40% de francophones pour assurer la francisation des immigrants. En fait, leur francisation dépend non pas du nombre ou du pourcentage de francophones, mais « des structures » qui rendent le français à la fois obligatoire et attrayant. La loi 101 a mis en place des structures d’accueil des immigrants, l’obligation de scolariser les enfants en français et un processus de francisation du marché de travail. Ce sont ces structures qui assurent la francisation des immigrants et non pas les caractéristiques de la population qui les accueille.

En conséquence, la seule question à nous poser par rapport aux données du dernier recensement est la suivante : est-ce que les données montrent que les immigrants non francophones se francisent ?

Un progrès énorme

De recensement en recensement, on observe que le nombre d’allophones francisés augmente régulièrement. En 2001, il y avait seulement 117 000 francisations ; en 2006, de 168 000 à 180 000 selon la méthode de calcul. Nous verrons qu’en 2006, le nombre de francisations a dépassé pour la première fois de l’histoire le nombre d’anglicisations dans les communautés de langue non officielle, le groupe dit allophone.

Pour pouvoir mieux évaluer l’ensemble de la mobilité linguistique des groupes allophones, nous proposons de réunir quatre groupes issus de l’immigration de langue non-officielle. Dans tous les cas, au moins un parent est logiquement d’origine allophone. Ces quatre groupes, au nombre total de 939 355 personnes, sont de :

• langue maternelle tierce (réponses uniques) ;
• langue maternelle française et tierce ;
• langue maternelle anglaise et tierce ;
• langue maternelle française, anglaise et tierce.

Dans cette population, 498 225 personnes déclarent parler toujours leur langue maternelle comme principale langue (unique) du foyer, ce qui laisse 441 130 personnes qui sont en diverses phases d’assimilation linguistique. Leur répartition révèle deux phénomènes importants. Le premier apparaît en ne considérant d’abord que des personnes qui ont fourni une réponse unique au questionnaire du recensement. Au sein de ce groupe, le français dépasse déjà l’anglais comme choix unique d’une nouvelle langue d’usage au foyer (41,3% vs. 38,4%) ;

Le second phénomène apparaît en considérant les réponses multiples pour la langue d’usage, ce dont M. Termote ne tient pas compte dans ses analyses. En termes de pratiques bilingues, le choix « français + autre langue » est presque deux fois plus important que le choix « anglais + autre langue » (10,8% versus 5,5%).

Ainsi, 52,1% des choix linguistiques des allophones sont allés exclusivement vers le français quand 43,9% sont allés exclusivement vers l’anglais, soit un écart de 8,2 points en faveur du français. Il s’agit d’un progrès énorme lorsqu’on rappelle qu’en 1971, le français ne bénéficiait de presqu’aucun transfert linguistique ! Dans le grand regroupement allophone, le français devance déjà l’anglais par plus de 35 000 personnes.

Le meilleur est à venir

Mais les nouvelles seront encore meilleures prospectivement, car un très grand nombre des enfants envoyés à l’école française par la loi 101 vivent toujours chez leurs parents. Si l’on fixe à environ 30 ans le départ définitif de la maison d’une génération, les 30 ans de 2006 sont nés en 1976. Ils viennent tout juste de partir de la maison, alors que la très grande majorité des enfants nés dans les années 80 et 90 vivent toujours chez leurs parents.

De manière générale, les parents qui parlent une autre langue que le français ou l’anglais à la maison déclarent que leurs enfants maintiennent également cette pratique, cachant ainsi du recensement le fait que leurs enfants sont déjà en phase de transfert linguistique (donc majoritairement francisés). Nous avons donc deux décennies et demie de francisation qui ne sont pas visibles dans le recensement de 2006. Tout comme le groupe anglophone continue de bénéficier des anglicisations réalisées jadis, le groupe francophone bénéficiera pour les prochaines 25 ans d’un très grand nombre de francisations déjà réalisées, mais toujours non déclarées en 2006.

En résumé, si le français baisse en termes de pourcentage au Québec, il ne s’agit que d’un phénomène passager. Le français récolte de plus en plus de transferts linguistiques, tel qu’en témoignent les recensements successifs. Il s’agit d’une tendance lourde favorable au français, dont les résultats à plus long terme seront la naissance d’enfants de langue maternelle française, issus cependant de l’immigration non francophone. Quelque part dans un avenir relativement proche, la naissance en grand nombre de ces enfants arrivera à équilibrer davantage la croissance de personnes de langue maternelle tierce.

(Photo : Archives La Presse)

***

Calvin Veltman

L’auteur était jusqu’en 2002 professeur titulaire au département d’Études urbaines et touristiques de l’École des sciences de la gestion, UQAM. Né aux États-Unis, il vit au Québec depuis 1972 et a écrit de nombreux articles et livres sur la mobilité linguistique au Québec, en Alsace et dans son pays natal.

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