«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Dans une famille bilingue, l’anglais l’emporte

La force de l’assimilation à l’oeuvre

Tribune libre de Vigile
jeudi 27 octobre 2016
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Pour un francophone, choisir l’union matrimoniale anglaise comporte des risques qui vont bien au-delà de l’élan sentimental initial. Interrogeons-nous sur les effets potentiels d’un mariage franco/anglo.

Comme résultat indirect mais prévisible, il s’avère qu’un tel choix peut contribuer à affaiblir sa propre race en son propre pays, à laisser la force d’assimilation accomplir son oeuvre de grande faucheuse sans merci.

Mais certains tout obnubilés par leur sentiment aveugle s’écrieront : "mais nous on s’aime, on ne fait rien de mal". Certes, mais au prix de quelles fâcheuses conséquences si on regarde plus loin que le bout de son nez.

Dans une famille bilingue, l’anglais l’emporte. C’est fort regrettable, mais c’est comme ça. Car l’anglais l’emportera, tôt ou tard, ne serait-ce que par la facilité, la tentation que les enfants d’une telle famille auront à céder à l’attirance de la culture anglaise ou aux fréquentations anglaises, ce qui les arrachera peu à peu à leurs racines d’origine.

Comment pourraient-ils résister à la force insidieuse de l’assimilation à l’anglais s’ils y passent le plus clair de leur temps quotidien ? L’assimilation se mesure en temps quotidien passé dans l’autre langue, l’autre culture, rappelons-le.

Et c’est sans parler de la possibilité d’aller un jour s’établir hors-Québec, comme de bons canadiens qu’ils se sentiront être devenus...

Le "rapprochement" entre les 2 cultures est toujours déséquilibré à l’avantage de l’anglais, de par son poids démographique en Amérique du nord. Le franco cède toujours à l’anglo, qui ne maîtrise jamais aussi bien l’autre langue.

À trop vouloir céder, s’accommoder mollement à l’autre, on court le risque combien réel de perdre son identité propre, ses repères personnels, le sentiment d’appartenance à la nation natale et à la culture qui a vitaminé notre croissance, tous des éléments essentiels à la formation d’une personnalité équilibrée et centrée. Il faut cultiver son jardin, et le nôtre si fertile s’appelle le Québec.

J’ai deux cas patents de l’actualité récente à citer en exemple pour démontrer comment l’anglais à la maison est cause de fracture d’identité et un terrain piégé et propice à l’assimilation.

Le grand metteur en scène Robert Lepage, qui fait la fierté de tous les habitants de sa ville d’origine, moi le premier, s’est laissé allé à quelques confidences révélatrices à l’occasion de la première de son oeuvre autobiographique 887, qui se double habilement d’une fresque sociale de son époque.

On comprend enfin pourquoi il s’est toujours montré favorable à l’anglais (qui va même jusqu’à son choix de compagnon de vie). En effet, M. Lepage avait un père soldat et par le fait même anglicisé, admiratif devant la langue du maître-conquérant (comme les gens peu instruits de cette époque), au point d’adopter ses 2 premiers enfants anglophones dans l’est du pays. Résultat : 2 enfants à l’école anglaise, et Robert et sa jeune sœur à l’école française. On parlait donc dans les 2 langues à la table.

On comprend dès lors que M. Lepage ne puisse se résoudre à l’idée de devenir l’objet du rejet de sa famille s’il avait eu le malheur de contester la présence intrusive de l’anglais, lui qui d’autre part a dû combattre toute sa vie le rejet des autres face à sa maladie dermatologique ou à son orientation. C’en serait vraiment un peu trop pour l’équilibre personnel, on le concédera. Il n’a pour ainsi dire pas eu le choix d’épouser l’anglais, cela étant une simple question de survie psychologique, par amour des siens, et pour conserver le leur.

À partir de là, il devient aisé de vanter l’usage de l’anglais langue amicale et d’en encenser l’utilité comme "outil de rapprochement"...

Le second cas pertinent que nous examinerons est celui du jeune et talentueux chanteur Matt Holubowski découvert à La voix.

Matt Holubowski raconte au journaliste Steve Bergeron avoir été élevé dans les deux langues par un père polonais et une mère francophone, fréquentant l’école primaire et secondaire en français, puis le cégep et l’université en anglais (ces 2 niveaux déterminant généralement l’appartenance définitive). En passant, on constate, comme s’il était besoin de le rappeler, que dès que les familles d’immigrants peuvent se tourner vers l’anglais, elle le font.

Le chanteur a fait paraître 2 albums en anglais, le second comportant quelques chansons en français portant précisément sur l’écartèlement entre les 2 cultures.

Il en remet en ajoutant avoir souvent songé à quitter le Québec, abdiquant devant le choix épineux d’avoir à se brancher culturellement parlant. Il se sentait divisé durant les chicanes de famille insolubles opposant les deux cultures liées à la langue, où on n’a pas le choix de prendre parti pour l’une contre l’autre.

Son côté assis entre deux chaises est détectable même lorsqu’il parle de l’enregistrement de son disque : "Le réalisateur est heureusement capable de traduire en musique ce que j’essaie de dire. On dirait que je ne parle pas la bonne langue pour lui expliquer ce que je veux".

Matt Holubowski avoue plus loin que les paroles de chanson lui viennent plus naturellement et facilement en anglais, et qu’écrire en français représente pour lui un effort mental ardu.

Toute l’entrevue à un je-ne-sais-quoi de déprimant, de fataliste, comme si on avait devant soi un garçon qui aurait pu être pleinement et utilement québécois, mais qu’on avait fait bifurquer malgré lui de l’autre bord et qu’il ne s’en rendait enfin compte qu’une fois le fait et le mal accomplis.

Les deux cas que nous venons d’examiner démontrent sans l’ombre d’un doute à quel point il importe que les enfants du Québec soient élevés en français, à la maison comme à l’école. C’est dans une famille bilingue que commence l’assimilation à l’anglais, un processus qui se voit hélas complété dès la génération suivante de la même famille.

Car une fois entamé, le glissement de terrain vers l’anglais obéit à la loi de la moindre résistance et on finit par se faire happer comme une proie facile, si ce n’est consentante. Une éponge une fois à demi saturée devient vite totalement imbibée, par immersion.

Que ce qui paraît à prime abord n’être qu’une simple union sentimentale de deux êtres puisse avoir des répercussions d’une aussi grande portée pour l’avenir d’une nation a de quoi faire réfléchir. Mais ne dit-on pas aussi qu’un simple battement d’ailes de papillon (les ailes de Cupidon dans ce cas-ci) se fera ressentir de l’autre côté de la planète ?

Dans l’hypothèse de la formation d’un couple franco/anglo, l’enjeu peut se résumer sous forme de 2 alternatives : le choix par intérêt personnel et étroitement égoïste d’une part ; le sacrifice héroïque, collectif, au nom de sa nation, d’autre part.

Devant cet état de choses, certaines personnes choisiront l’aveuglement volontaire devant le danger, le déni des conséquences néfastes potentielles, le je-m’en-foutisme immature, pour se lancer dans une aventure à l’issue incertaine qui ne peut que nuire à la survie de sa propre nation-mère sur le long-terme.

Il faut cultiver son jardin, et le nôtre si fertile s’appelle le Québec. Comme un papillon, battons des ailes dedans.

Commentaires

  • Michel Blondin, 28 octobre 2016 15h00

    Votre texte est courageux de vérité.
    J’aurais aimé que vous ayez tort comme le dise d’autres intervenants mais, hélas votre texte est une triste réalité qui mène à l’assimilation progressive.

    Non seulement vous exprimez une réalité connue de plusieurs d’entre nous, qui pourrait donner des exemples a plus soif, mais la littérature scientifique confirme vos propos sur cette attirance de l’anglais et l’assimilation rendue facile à la langue anglaise par la force d’attraction de la mer de 300 millions d’anglophones.

    Il semble exister des contre-exemples, j’en suis ravi, mais les données de Statistiques Canada malheureusement confirment l’immense tendance contraire.

    Montréal est, sans s’y méprendre, redevenue anglophone et la langue française qui devait être la langue officielle a besoin d’une digue. Cette digue est la loi 101, mais elle est eunuque par les tribunaux : la charte des droits et libertés prime sur les droits d’instituer la primauté de la langue française.
    Il ne reste que l’indépendance qui assurerait la protection de la langue française suffisamment pour que les exceptions deviennent la règle.
    La langue comme l’identité, la culture et les manières doivent être reconnu dans une constitution du Québec.
    Manuel M. et Michel L. ont la chance de faire partie intégrante des fondateurs d’un nouveau pays, le Québec. Ils sont non des invités mais des partenaires.

  • Michel Lauzon, 28 octobre 2016 11h14

    Manuel, vous avez tout à fait raison. Réjean Labrie fait un Trump de lui-même en atteignant constamment de nouveaux bas.

    Comment peut-on lire, sans avoir un haut-le-coeur, une telle assertation "2 alternatives : le choix par intérêt personnel et étroitement égoïste d’une part ; le sacrifice héroïque, collectif, au nom de sa nation" ?

    De toutes facons, au Québec sa thèse est loin d’être vraie. Les contre-exemples sont nombreux et fort probablement majoritaires.

  • Manuel M., 28 octobre 2016 07h05

    M.Labrie, je suis un espagnol francophone qui s’intéresse au Québec depuis des dizaines d’années. Pendant la plupart de ce temps-là, j’ai sympathisé avec le nationalisme québécois, cette culture américaine de souche française. J’ai vu néanmoins ma sympathie s’estomper au cours de ces dernières années suite au constat d’un repli sur soi-même qui est devenu hostile à ce qui n’est pas ’pure laine’. Je lis vos articles depuis plusieurs années (en partie parce que j’ai beaucoup admiré la ville de Québec). Je ne suis pas anarchiste, je crois à la nécessité d’états, et je suis par exemple contre l’émigration illégale, massive et sans contrôle. Pourtant je sais que les gens sont plus importants que les patries. Je vous ai vu dénigrer les gens d’une autre race venus habiter nos pays occidentaux (même s’ils le font dans le respect des lois où sont nés en Occident). J’ai lu comment vous refusiez à priori la ’intégrabilité’ de n’importe qui serait venu de l’extérieur de ’l’Occident’. Maintenant vous êtes allé encore plus loin. Vous demandez à sacrifier le bonheur personnel et familial pour barricader le Québec contre tout ce qui soit ’anglo’. Je regrette que vous ne vous rendiez compte que l’épanouissement des êtres humains doit naturellement primer les rélations personnelles sur les nationalismes. Les pays se doivent d’être au service des gens, et non vice-versa. Le contraire représente une involution de l’espèce humaine. Mes salutations cordiales.

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